Dehors

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Tout est question de rythme, l'écriture ne fait pas exception  [+]

Paris. Sa beauté mais surtout ses dangers mortels. Ma ville. Ma jungle. Une jungle où les grattes-ciels surprotégés remplacent les arbres et où les vieilles ruines sont de pitoyables bidonvilles. Une jungle où l’homme est le prédateur le plus dangereux.
Mais comme dans toutes les jungles une seule loi existe : tuer ou être tué.

Ne pas avoir les moyens de vivre dans un appartement sûr. Avoir l'inconscience de sortir dehors. Etre rejeté par les autres à cause de sa couleur, sa langue ou ses idées. Tant de possibilités qui n'autorisent qu'un seul choix : courir ou mourir.
Mais est-ce vraiment la peine de courir puisque nous mourrons un jour ? Je ne sais pas. Je cours.

Mon nom est Grégoire et je suis né il y a quatorze ans. Quatorze ans à avoir faim et soif. Quatorze ans à voler et tuer. Quatorze ans passés dehors. Tout ça à cause des hommes qui en ont toujours voulu plus. Mais il y a des secrets qui ne doivent pas être découverts, des lois qui ne doivent pas être bravées. Les Mutants sont là pour le prouver. Mutants. Sept simples lettres désignant des abominations qui massacrent tout sur leur passage. Des abominations créées de tous gènes par les hommes.

Mais assez parlé, il faut courir.

Hier, j'ai volé un demi-rat à un type. Il n'a sans doute rien mangé mais qu'importe puisque j'ai survécu un jour de plus. Mais aujourd'hui, je n'ai plus rien. Je vais devoir aller chasser. Une fois encore je vais mettre ma vie entre les mains du destin, espérant juste que les Mutants ne me repèrent pas.
Je ne sais pas quel fou a dit que l'espoir fait vivre, mais c'est faux. Seule la peur aide à survivre.
Je longe ce bâtiment, évite celui-ci ; tourne la tête à droite, puis à gauche, sans rien voir d'autre que des cadavres et des déchets que j'enjambe les uns après les autres. Ici il n'y a plus que quelques os. Mauvais signe, cela veut dire qu'un Mutant rôde. Il vaut mieux vite partir.

Après plusieurs heures, j'ai trouvé. Puis j'ai mangé, j'ai découvert un endroit paraissant être sûr, j'ai dormi. Une heure après, je me suis levé et à nouveau, j'ai trouvé une planque, j'ai dormi une heure et j'ai recommencé.
Et maintenant, je cours.

Pendant deux mois j'ai continué comme ça. Je dormais quand je pouvais et, quand j'avais de la chance, je mangeais un jour sur deux. Un homme m'a coupé un doigt pour me prendre ma nourriture et j'ai failli mourir trois fois, échappant à chaque fois de peu aux Mutants.
Deux mois ordinaires.

Mais aujourd'hui, j'ai chaud. Je tremble, j'ai la tête qui tourne et je suis tellement épuisé que je ne peux pas faire plus de trois pas sans m'écrouler.
Vais-je mourir ? Après-tout, aujourd'hui ou demain, quelle importance ?
De toute façon, je ne peux plus courir.

Après des heures passées à me traîner dans les rues, envahi par la douleur et la peur, je croise le regard d'un vieil homme, caché à l'intérieur d'une petite maison à moitié écroulée. D'un discret geste de la main, il m'invite à rentrer. Cet homme est sûrement fou. Mais ce simple geste m'a sans doute sauvé la vie. Je le suis dans une cave sale et sombre. Puis je m'effondre. Et commence à délirer.

Je suis un Mutant. Et devant moi, étendue par terre, se tient ma mère, épuisée par ma récente naissance, quelques jours avant. Je ne l'ai vue qu'en photo, mais étrangement, je la reconnais. Je vois une de mes griffes s'enfoncer dans son bras, elle hurle. Je voudrais l'aider, mais impossible. Je ne peux rien faire, rien changer. Je me jette en avant, toute griffes dehors. Noir.

Je suis à nouveau moi. Et mon père me parle. Pour la dixième fois, je lui demande pourquoi. Pourquoi on est dans la rue. Pourquoi on a faim. Pourquoi on court. Pour la dixième fois, il me répond qu'avant, ma mère et lui vivaient dans une de ces tours, à l'abri de tout. Et puis qu'un jour, à l’encontre des lois, ils m'ont eu. On leur a alors proposé deux possibilités : soit ils me mettaient dehors, seul, à la merci des Mutants ; soit ils partaient avec moi. Ils sont partis. Mon père se lève, je l'imite, on court. Noir.

Aujourd'hui, bonne pioche, mon père à trouvé cinq rats dans une poubelle. Nous les avons tués et nous nous apprêtons à partir. Mais un groupe de sept hommes arrive. Ils veulent les rats. Mon père commence à discuter avec eux, à leur dire qu'on est tous dans la même galère et que c'est vrai qu'on pourrait partager. Mon père est intelligent et fort mais il a oublié une chose : le pire monstre, c'est l'homme. Un homme sort un couteau, s'approche de lui par derrière et le tue. Si je reste, je meurs. Je pars. Noir.

Cinq mois après, je les ai retrouvés. Poussé par ma rage, j'ai réussi à survivre. Cela a été dur, très dur. Mais aujourd'hui, mes efforts vont payer. Je les ai retrouvés, et je vais les tuer. Mon plan est suicidaire, mais de toute façon, mon seul but est leur mort. Après, qu'importe. Je m'éloigne un peu. Je crie et le Mutant me voit. Poussé par son appétit, il me suit jusqu'à eux. Ils sont tellement surpris qu'ils ne pensent même pas à fuir. En quelques secondes, le Mutant les tue tous. Pendant ce temps-là, je pars le plus loin possible et miraculeusement, il ne me pourchasse pas. Mon père est vengé. Je recommence à courir. Noir.

Je me réveille, en sueur, sous les yeux attentifs du vieil homme. Je le sens poser sa main sur mon front et le vois sourire, l'air soulagé. Puis il s'approche d'une bouche d'aération, l'ouvre, et en sort une souris. Il la frotte, la découpe, et me la fait manger, bout par bout. Ainsi, pendant plusieurs jours, je passe de sommeil à repas et de repas à sommeil. Au bout d'un moment, je comprends qu'il y a un élevage de souris derrière la bouche d'aération. Un système très ingénieux. Un jour, il commence à me parler. Il me dit qu'il avait un fils, mort avec sa mère sous les décombres d'un immeuble. Me dit qu'il me ressemblait. Que c'est pour ça qu'il m'a sauvé, et aussi parce qu'il est malade et qu'il sait qu'il va bientôt mourir. J’apprends qu'il s'appelle Henri.
Il me raconte le passé. M'explique qu'avant tout le monde mangeait assez pour vivre, que les personnes qui avaient un toit aidaient les rares qui n'en avaient pas, que les gens votaient pour savoir qui les dirigerait. Je pense qu'il invente, qu'il me dit ça pour que je dorme mieux. Il me dit aussi que les pays se faisaient la guerre sans aucune raison, mais ça, je n'ai aucun mal à le croire.

Et puis, au bout d'un moment, je recommence à sortir. Je recommence à chasser, à chercher des outils abandonnés. Je recommence à courir.
Sauf que maintenant, quand la chasse n'est pas bonne, je mange quand même un peu. Quand je dois me reposer, j'ai un endroit où le faire. Quand je suis blessé, j'ai quelqu'un pour me soigner. Quand je veux parler, j'ai quelqu'un pour m'écouter.

Mais un jour, alors que je ramène un chien et trois piles, je remarque que la trappe de la cave est ouverte. C'est anormal. Je regarde discrètement à l’intérieur. Je vois deux hommes en train de fouiller dans nos affaires. Et Henri par terre. Mort. Alors je me glisse silencieusement derrière le premier intrus et lui plante mon couteau dans la gorge. Puis, avant qu’il ne puisse réagir, je me jette sur le deuxième et le frappe. Le frappe encore. Et encore. Il me supplie d’arrêter mais je continue à frapper. Il meurt mais je continue de frapper. Quand j’arrête, j’ai les mains couvertes de sang. De son sang. Ces deux hommes n’étaient sans doute pas seuls, le reste de leur bande va bientôt arriver. Je prends autant d’eau, de nourriture et d’outils que possible et je pars. Le plus loin possible.
Puis je m’arrête. Et, parce que je suis à nouveau seul, parce que j'ai trop tué, parce que je vais devoir recommencer à courir, je pleure.

Aujourd’hui, le soleil éclaire la rue et pourtant elle me paraît si sombre avec la saleté qui recouvre le sol et les tâches de sang sur les pavés.
J’aperçois un homme qui agonise. Je m’approche de lui afin d’abréger ses souffrances mais je l’entend murmurer. Je finis par comprendre ce qu’il répète, inlassablement. Sa dernière pensée, son dernier espoir : rejoindre Dieu, au paradis. Je sors mon couteau et je l’achève.
J’imagine que si je croyais en l’existence de Dieu, je devrais le remercier que seul Henri soit mort, ou le haïr parce qu’il a été tué. Mais Dieu ne peut pas exister. Sinon, comment expliquer qu’il laisse ses fidèles renoncer à la vie pour rejoindre une utopie, comment expliquer que les rues soient jonchées de cadavres, comment expliquer que dès que les enfants naissent, ils soient destinés à une vie de souffrance, de meurtre et de vol, comment expliquer que chaque jour, l’on doive lutter contre soi même pour ne pas se laisser mourir. Si Dieu existe, Dieu n’est pas amour. Dieu est douleur.

Je ressens soudain le besoin de regarder les affaires que mon père m’a laissées. Je sais que c’est idiot, que cela me force à rester au même endroit et me rend donc vulnérable. Mais je les regarde, encore une fois. Une vieille gourde en métal, un couteau et une photo de ma mère et lui, tellement usée qu’on ne les voit plus. C’est en la contemplant que je me rends compte de l’absurdité de ma vie. Les robinets qui fonctionnent encore sont de plus en plus rares, les Mutants de plus en plus nombreux et j’ai de plus en plus de mal à trouver de la nourriture. Dans peu de temps, je mourrai de faim, de soif ou me ferai tuer par un Mutant, inévitablement. Et rien ne me retient ici. Toutes les personnes qui comptaient pour moi sont mortes et les seuls souvenirs heureux que je possède sont liés à mon père, tué il y a déjà plusieurs années. J’ai entendu parler d’un trou dans le Mur creusé par des Mutants qui permettrait de sortir de Paris. Je ne suis pas sûr que ce soit mieux là-bas mais je n’ai pas grand-chose à perdre.
En espérant bêtement que ce soit la dernière fois, je cours.

Arrivé près du Mur, j’aperçois une grande fissure qui le traverse. Au pied, il y a en effet un trou. Je m’avance à l’intérieur mais j’aperçois une grosse forme sombre. Apparemment, la rumeur se trompait, il y a toujours des Mutants ici. Je recule doucement mais trop tard. Il se lève et s’avance vers moi. Je n’ai aucune chance de le semer. Je m’agrippe donc aux bords de la fissure et grimpe.
Ce n’est pas la première fois que je gravis un bâtiment, que je m’agrippe à chaque petite faille et m’appuie sur tout ce qui dépasse, en espérant que ça ne cède pas. Je connais la sensation du vent qui me pousse, comme si lui aussi voulait que je tombe, je connais l’impression d’avoir les muscles étirés, la peau écorchée et les poumons en manque d’air, je connais le sentiment de n’être rien, seulement un jouet fragile soumis aux caprices des bourrasques. Je sais que si je me déconcentre, je tombe. Et que si je tombe, je meurs.
Mon seul espoir, c’est que le Mutant ne sache pas grimper, ou qu’il se dise que je n’en vaux pas la peine. Alors je verrais bien ce que je fais, comment redescendre.
Mais arrivé en haut, je vois qu’il m’a suivi. J’ai utilisé mes dernières forces pour monter, je n’ai aucune chance de le vaincre.
Avant de mourir, je prend le temps de regarder les immeubles que je surplombe, d’apprécier le vent frais qui souffle sur mon visage. Je me rends compte que Paris est immense et qu’il y a tant d’endroits que je n’ai jamais traversés. Puis je me retourne, et saute.

A partir de maintenant, je n'aurai plus besoin de courir.
Car j'ai choisi de voler.
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