Dégage la mort

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Dégage la mort, pourriture éternelle, cancer du vivant, infamie inévitable, tueuse d’amour et d’amitié, être diabolique et funeste. Si certains, attirés par toi, se suicident, moi je te déteste. Pire, je déverse sur toi des centaines d’injures où peut-être tu te reconnaîtras...

Etre malfaisant qui décime au hasard des risques et des accidents, au croisement des maladies et des catastrophes, à la croisée d’actes délictueux et de crimes, à la conjonction des tsunamis et des séismes.

Va-t’en sale conne qui putréfie les corps des hommes et des femmes qui ont connu leur apogée. Tu ne sais pas ce que c’est d’être en vie, d’être envahi par le plaisir, de ressentir l’immensité du désir. Ces deux termes te sont étranges, insolites, toi qui incarne le contraire du vivant.

Je sais bien que le contraire de la vie c’est la mort ; comme l’est le chaud au froid ; comme la vacuité à la prolifération ; l’intégrité à la corruption ; l’amour à la haine ; la beauté à la laideur... Je te trouve laide, vile, lugubre.

Tu n’es pas une pensée légère, pas non plus l’objet de dédain, pas un trucage divin, pas une réalité inconsistante, pas une vue de l’esprit, pas le produit d’un calcul scientifique, pas le fruit d’un accouplement terrestre entre deux êtres vivants, pas une énergie positive, pas l’objet de campagnes publicitaires, pas un produit qu’on trouve dans les rayons d’un hypermarché, pas dans les pages blanches.

Tu es imprévisible, bouleversante, l’aboutissement de toute une vie, la fin d’une longue maladie, la peur la plus grande au monde, l’angoisse la plus profonde que connaît tout être humain, un commerce aux devantures sinistres, tu es dans les cimetières qu’ils soient paysagers ou non. Tu es présente dans les fleuves, les bras de mer, les bords de route, les cols de montagnes, les virages dangereux, les troncs épais d’arbres bordant des nationales rectilignes, les aires d’autoroutes, les sous-bois éloignés, les étangs aux berges lisses et glissantes, les parois rocheuses de falaises surplombant la mer, les courants marins, les déchetteries, les locaux à poubelles, les toits d’immeubles, les caves aux relents âcres, les champs desséchés ou rien ne pousse, sauf... sauf toi.

Qui voudrait de toi, sauf ceux voulant en finir la vie ? Qui aimerait recevoir un baiser de toi sauf à être totalement fou ?

Tu n’es en rien attirante, agréable, excitante. Tu es repoussante à l’excès, immonde, effroyable terrible, malfaisante. Autant de qualificatifs pour mieux te définir.

A ton contact, ta prolifération destructrice, le corps se refroidit en une immobilité effrayante, les bras et les jambes pèsent des tonnes, le visage est immuable pour l’éternité, les paupières referment à jamais les yeux qui ont admiré, aimé tellement de choses. Et le cœur, tout à coup a cessé toute pulsation. Tu es de la vie, la suprême négation.

Tu pues, la mort, et tes relents pestilentiels nous dégoutent, nous font dégueuler. Tu n’es ni convenable ni lisse, ta rugosité nous trouble, ton essence nous navre terriblement, tu es un sujet dont on ne veut pas parler, sauf contraints.

Quelle atrocité de te sentir à nos côtés parce que nous savons que nous sommes en fin de vie, au dernier stade de notre existence à laquelle tu vas mettre un terme. Etre cruel, sans chaleur, sans cœur ! Mais es-tu un être ou une entité abstraite ? Tu ne saurais même pas répondre à cette question, tellement tu es inintelligente.

La mort est un passage obligé vers un autre monde. L’au-delà de la vie est tellement proche que la frontière est ténue. Que font nos morts une fois la terre quittée ? Vont-ils dans la lumière de Dieu, et dans son amour ? Se réincarnent-ils en oiseaux, en poissons, en brins d’herbe, en branches, en pierres, rochers, animaux, etc. ? Ou deviennent-ils d’autres humains qui naissent ? Ou ils cessent d’être à jamais, sans se trouver au paradis ou en enfer, sur la terre ou dans les cieux.

Tu mets fin à des souffrances d’hommes et de femmes jeunes, qui n’ont pas vécu toute leurs années sur la terre, qui ont à peine profité de la vie, et qui, pourtant, auraient souhaité continué à vivre encore un peu plus de temps...

Tu t’instilles dans des corps malades du cancer, du sida. Tes bras sont trop tenaces pour que ces êtres fragilisés puissent s’échapper. Devant cette fin inéluctable, l’état d’esprit qui prime : une peur irraisonnée, profonde, animale.

Crise cardiaque, accident vasculaire cérébrale, accident cardio-vasculaire, rupture d’anévrisme, etc. La liste serait longue des façons dont tu te manifestes auprès des personnes touchées, des familles accablées, bouleversées.

Dégage la mort, pourriture éternelle, cancer du vivant. Laisse-nous profiter de la vie en paix, laisse-nous vivre, aimer, laisse-nous sur cette terre paradisiaque. C’est toi qui es infernale, infecte, abjecte. C’est toi qui représentes l’horreur absolue.

Personne ne t’aime, ne voudrait danser avec toi dans un ultime duo, manger à ta table, partager ta couche... Tu es trop répugnante. Et je suis persuadé que tu n’as aucune conversation, que tu n’éprouves aucun sentiment, bon ou mauvais.

Je ne peux m’empêcher de penser à toi lorsque mes souvenirs de personnes proches et décédées surviennent en ma conscience. Je pleure ceux que tu as touché de ta main maudite, ceux que tu as regardé avec tes yeux vitreux, ceux qui t’ont adressé leurs dernières paroles, ceux à qui tu as effacés leurs dernières pensées. Je te hais, charogne de mort. Au plus profond de mon être je te déteste, je t’abhorre.

Saloperie de mort, tu es à l’antipode de Dieu. Lui si généreux, si bon, si aimant, si présent ; et toi si effrayante, si démoniaque... Ne serais-tu pas amie avec le diable, le diviseur, le malin ?

Vous semblez si proches. Vous avez tous les deux une aversion pour le Vivant, le Beau, le Bien, l’Amour. Vous nous détestez et c’est réciproque. Vous nous méprisez et c’est réciproque aussi. Vous nous vouez aux gémonies et c’est encore réciproque. Rentrez dans votre tanière pour ne jamais en sortir, y rester pour toujours, peut-être pour l’éternité... Et nous donner celle-ci en cadeau.

Une vie d’homme ne suffit pas pour tout connaître, pour posséder l’immensité des connaissances. Alors avec l’éternité, sans doute aurait-on une chance ? Une vie d’homme ne suffit pas pour rencontrer d’autres habitants de la terre, avoir des liens d’amitié, d’amour. Une vie d’homme ne suffit pas pour aimer plusieurs femmes... Comme une vie de femme ne suffit pas pour aimer plusieurs hommes... A moins d’avoir encore plus de temps. Encore plus de temps à vivre ! L’éternité en quelque sorte. Je ne vois que deux entités qui connaissent l’éternité, toi et Dieu... et nous aussi aimerions connaître l’éternité. Fais un sondage parmi nous autres, tu verras !...

Tire-toi de là saloperie de mort, sors de ma vue, de mon nez, de mon cœur. Pars très loin d’ici, le plus loin possible, à des milliards de kilomètres. Quitte ce monde, cette planète, cette galaxie. Tire-toi à des années lumières de notre terre bienfaisante.

Dégage la mort et cesse de mettre un terme à nos vies si précieuses, de fixer une limite organique à nos vies d’êtres humains en perpétuel devenir. Dégage la mort de nos maisons, de nos hôpitaux, de nos maisons de retraite, de nos rues afin que n’existe plus de morgues, de salons funéraires, de cercueils et de tombes.

Pars loin créature abjecte et laisse-nous admirer la nature comme elle est immense, grandiose, superbe, remplie d’êtres vivants, d’êtres doués de raison.

Dégage la mort, fossoyeuse de vies par milliers. Tu ne sais pas ce qui se trouve au tréfonds de nos cœurs, de nos âmes, de nos esprits. Non, tu ne sais pas !...

Pars loin, sur une autre planète où nulle vie n’existe. Ainsi tu serais niée et niquée !... Tu ne servirais à rien. Plus de vies à emporter, plus d’êtres à anéantir.

Enfin la mort décimée, disloquée, hors service. Tu ne serais plus rien du tout, ni une créature, ni une idée, plus rien ! Nada, nothing, néant irréversible... La mort prise dans un piège, la mort à terre, la mort escamotée.

Ainsi ta défaite serait grande, immense. Ta déroute totale. La mort en exode le long des routes sous les vivats triomphant des vivants plein de liesse. La mort, une tristesse ; la vie, une allégresse. La mort, une cruauté ; la vie, une beauté. La mort, une fatalité ; la vie, une liberté. La mort, une très grande inconnue ; la vie, une valeur universellement répandue.

Mort, nous avons gagné sur toi. Tu as péri contre notre vivacité. Mort, abjecte mort enterrée, mort funeste c’est toi qui es immobile, froide, lourde. Contre notre passion de la vie, c’est toi que nous nions et que nous battrons à tout jamais car la vie est plus forte et tellement précieuse.

Et si toi la mort, tu mourrais de ta belle et funeste mort, tu ne serais plus rien du tout. Un débris, un lambeau, un déchet. Penser à cela est extravagant, irréel... Mais si cela arrivait vraiment, ce serait une bonne nouvelle ! Une nouvelle incongrue, insolite, étrange. Mort de la mort, ça ferait le buzz sur toute la planète en quelques minutes. En quelques heures le monde entier serait informé. Il n’y aurait plus que des vivants et les commerçants de la mort feraient faillite. Situation singulière...

Mais cela relève de l’imaginaire car malheureusement tu existes. Tu es là, rampante, omniprésente, omnipotente. Tu n’as pas de figure, pas d’âge, tu n’as ni yeux, ni mains, tu n’as ni sexe, ni tête. Tu es une terrible entité qui nie l’humanité et qui colonise les cadavres pour les transformer en macchabés, en squelettes. Tu figes le cycle de la vie dans la terre. Tu es du vivant la suprême négation. Tu es immonde.

Dégage la mort, pourriture éternelle, cancer du vivant, infamie immonde, saloperie d’être asexué, être diabolique et malfaisant. Dégage... Casse-toi... Tire-toi ailleurs... Arrête de nous condamner... Arrête de nous empêcher de vivre... Arrête de nous claquemurer entre quatre planches... Arrête de cesser de faire battre nos cœurs. Arrête tout ça et dégage. Dégage saleté d’entité pourrie et répugnante. Dégage vite fait la mort !



« Que pouvais-je faire des sagesses de l’acquiescement, moi qui tiens la mort pour le scandale absolu. » Philippe Forest
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