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Débit, Crédit

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Sophie Loiseau

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Sylvère, la chef comptable est plantée devant le bureau de Mathilde, campée sur ses deux jambes musclées comme un guerrier elle assène sa vérité “Tous les soirs avant de me coucher je fais le point de ma journée. Je me remémore toutes mes actions, je les inscris soit au débit, soit au crédit, et je fais la balance.” Alors, pour la comptabilité paie, il ne doit y avoir aucun écart, Sylvère y va du dicton de tous les comptables “un centime d’écart peut cacher des millions.”

Une telle affirmation laisse Mathilde sans voix. Depuis trois mois qu’elle travaille chez Bati Wave, elle s’évertue à sortir les salariés des cases, à mettre un peu de souplesse et d’huile dans les relations interpersonnelles inévitables de l’entreprise. La tâche s’annonce immense. Le cabinet de recrutement et la direction lui ont présenté cette création de poste de responsable des ressources humaines en omettant de mentionner qu’elle serait chargée de la comptabilité paie. Elle a vainement tenté d’expliquer qu’elle n’était pas comptable, n’avait aucune connaissance dans ce domaine et ne prenait aucun plaisir à saisir pendant des heures le journal de paie dans le logiciel de comptabilité. Elle a attendu le terme de sa période d’essai, et pour se soustraire à cette punition, a délibérément entré toutes les données de travers. Les comptes en ont été retournés autant que les comptables.

Silvère qui ordonne sa vie comme un compte bancaire confirme l’indispensable recrutement temporaire d’une comptable paie pour remettre de l’ordre dans les chiffres, les comptes. Elle remercie Mathilde de ne plus rien saisir dorénavant dans le logiciel de comptabilité. Mathilde est ravie, elle est parvenue à ses fins sans argumenter.

Ils sont tous électriques dans le service comptabilité, et Mathilde comprend leur niveau de tension. Le Directeur financier qui les dirige les méprise ouvertement. Lorsqu’il reçoit de la visite, il parle d’eux haut et fort, les qualifiant de sous-fifres ou de sbires. Alban de la Roche de.. , et d’autres choses, Mathilde ne se souvient plus de quoi, est un homme froid. Sa présence agit sur son entourage comme un climatiseur, il est réfrigérant. Tout dans son allure laisse deviner la fin proche de sa lignée. Il est maigre et tout en longueur. Son corps, ses bras, son tronc sa tête et ses jambes ont été dangereusement étirés, à la limite de la rupture. Outre son allure en lame de scie, son visage aiguisé exprime le dédain et le mépris pour ceux et celles qui ne sont pas de son rang, la terre entière. Il n’a pas de bouche, mais une fente, elle a été conçue pour ne jamais recevoir ou donner de baiser, et aucune parole aimable ne sort de cette fissure. Sa maigreur, s’il n’avait pas de dents permettrait à ses joues en peau de tambour de se toucher, ses deux petits yeux d’aucune couleur, mais d’une terrible noirceur sont les seules teintes de ce visage disgracieux.

Aussi, quand la nouvelle comptable arrive, Alban de la Roche ne l’épargne pas. Devant chacun, il éprouve beaucoup de plaisir à écorcher son nom, l’appelant Madame Paillasson. Chaque fois qu’elle le peut, Mathilde le corrige, le reprend. Ce mépris la met hors d’elle. Madame Pilasson, comptable paie de profession a vécu plus de fermetures d’entreprises et de CDD que de vacances. Petite, dodue, souriante et l’œil rieur, elle approche de la retraite à petits pas, et est ravie de cette mission de nettoyage des comptes. Elle avoue que son travail à mi-temps ne satisfait complètement à ses besoins, elle se réjouit de ce contrat, même s’il est alimentaire.
Elle s’est temporairement installée dans le bureau de Mathilde, elle n’a pas sa place auprès d’Alban dans son service comptabilité. Elle passe des semaines à sortir les tickets restaurant du compte “Banque” pour les remettre à leur place. Il n’y a que le directeur financier qu’elle n’ose pas remettre à la sienne, elle le craint, autant qu’elle a faim et besoin de conserver cette mission.

Avec Mathilde, si Alban de la Roche de... n’est pas ouvertement désagréable ni insultant devant témoin, affiche pour Mathilde et sa fonction un mépris profond. Mathilde veille sur les hommes avant de se soucier de l’argent. Michel Elbéo en dégageant beaucoup attire inévitablement l’attention des fonds d’investissement.

Immédiatement après le rachat de Michel Elbéo, les financiers entendent contrôler ce et ceux qu’ils sont achetés, Mathilde les comprend. Tous les cadres de l’entreprise subissent des tests de compétences et de personnalité avant d’être individuellement auditionnés. Andréa Tartrait, ancienne directrice des ressources humaines d’un grand groupe s’est vu confier cette délicate mission. Les cadres la redoutent autant qu’ils la courtisent. Son avis tient lieu de couperet. Si elle prend en compte les résultats des tests d’évaluation, l’entretien qu’elle qualifie d’informel, peut, si elle le décide aboutir à une cruelle sanction, l’éviction.

Le rendez-vous avec Andréa a été fixé ce matin. Elle se présente dans le bureau de Mathilde, le visage ouvert et souriant, elle semble d’une éternelle bonne humeur. De grands yeux noisette illuminent son visage et son teint étincelant. L’entretien débute par un café serré. Mathilde ne redoute pas ce casting, elle est comme elle est. Elles débattent du sens des ressources humaines, comme deux garagistes des avantages et inconvénients d’un moteur diesel. Alors qu’elles devisent gaiement du bon usage de la bienveillance en entreprise, le directeur financier fait une brusque apparition. Il ouvre la porte du bureau et jette sur le bureau de Mathilde son courrier journalier sans la saluer, ni Andréa.

- « Vous n’avez plus votre paillasson ?
- Non, Madame PI LA SSON a terminé sa mission. »

Il ressort comme il est entré, un tourbillon glacé. L’accointance entre les deux femmes se renforce un peu plus. Andréa est figée, son sourire s’est crispé.

- « Il n’a pas frappé, ne nous a pas saluées, et vous a jeté des documents sans même vous regarder ? Il est toujours comme ça ?
- Oui.
- C’est quoi cette histoire de paillasson ?
- Elle s’appelle Madame Pilasson, elle a remis de l’ordre dans les comptes paie, je les avais un peu malmenés. »

Andréa se penche, extrait de sa main son agenda.

- « Ca tombe bien, je le vois ce soir à 17 h, Alban de... autant vous dire qu’il vient de marquer des points. »

Mathilde acquiesce d’une légère inclinaison de la tête, mais n’en rajoute pas. Elle s’en veut un peu, mais pas trop, elle pense à Madame Pilasson, aux sbires et autres subordonnés méprisés.

Andréa et Mathilde se séparent en se faisant la promesse de déjeuner ensemble. Si Mathilde admire le sang-froid et la capacité singulière d’Andréa à déceler les failles des uns et des autres mieux que toute évaluation et plus rapidement qu’aucun test, elle envie par-dessous son pouvoir de décision. Le destin d’Alban est en ses mains.

Le lendemain matin à 10 h Mathilde reçoit un appel d’Andréa.

- « Il est viré. Il en sera informé ce soir à 18 heures par le Président. Attendez-vous à le ramasser à la petite cuillère. Vous voilà libérée d’un problème, et n’oubliez pas de m’appeler nous irons bientôt déjeuner. »

Mathilde ne la remercie pas, elle n’ose pas se réjouir du malheur d’Alban de la Roche. Elle ne se changera pas.

Le lendemain matin, en arrivant au bureau, elle fait le tour du plateau pour saluer chacun. La porte d’Alban est ouverte. Il est assis devant l’écran de son ordinateur, immobile. Son regard est plongé dans le néant. Il tourne la tête lentement vers Mathilde et lui demande de fermer la porte de son bureau, il veut lui parler.

– « Vous êtes contente ? Vous savez que je suis viré ?
– Vous vous êtes viré tout seul. »

Deux mois après son départ, Alban appelle Mathilde.

- « Je suis en contrat dans une grosse société, bien plus importante que Michel Elbéo, ils sont professionnels ici, j’ai bien fait de partir. On a de gros problèmes avec la paie. Vous pourriez me donner les coordonnées de la comptable que vous aviez recrutée, je ne me souviens plus de son nom. Madame Torchon, Madame Chiffon ?
- Nous l’avons engagée, elle n’est plus disponible. »
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MissFree · il y a
Et le compte est soldé. :-)
·

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