Débiles Manteaux

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Je ne crois pas qu'être publié fasse de moi un écrivain mais je suis persuadé que c'est en laissant ses textes au fond d'un tiroir ou d'un dossier sans jamais les partager qu'on crée l'écrit  [+]

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Nous sommes sur la scène d’un théâtre. Elle s’ouvre sur deux manteaux bien chauds, accrochés à des cintres, et dont émergent deux têtes. L’un des manteaux est plus foncé que l’autre et n’a qu’une manche. Les têtes ouvrent leur fermeture éclair et se mettent à parler.

A : Nous sommes deux débiles manteaux.
B : En liberté.
A : On est complètement cintrés.
B : On était jusqu’alors enfermés en valise psychiatrique.
A : Mais on a préféré se faire la malle.
B : Alors, on s’est échappés et réfugiés dans ce théâtre.
A : Incognitos parmi des dizaines de costumes.
B : C’est pas là qu’on viendra nous chercher, nous qui avons été diagnostiqués schizophrènes.
A : Faut dire qu’en tant que manteaux, on est réversibles.
B : Et à deux, on est même bi… polaires.
A : On n’est pas nets, quoi ! Mais ce n’est pas notre faute, on a connu tellement de déchirures.
B : Et comme on a été souvent recousus, on est de vrais « psychopatchworks ».
A : Par exemple, moi, le dernier qui s’est vêtu de moi, il a attrapé une pneumonie. J’avais laissé ouverte ma fermeture éclair sans qu’il s’en aperçoive, un soir de grand froid.
B : Et moi, le dernier qui m’a mis la main aux poches, je la lui ai coincée bien fort. Je veux pas qu’on touche à mon intimité. Maintenant, il a les marques du zip sur son membre, on dirait une cicatrice.
A : Belle entrée en matière ! Quand j’étais à la mode, ma spécialité, c’était de me coincer dans la chemise qui était sous moi jusqu’à la trouer.
B : Mais si on est comme ça, ce n’est pas notre faute, non. On n’a pas eu une vie facile.
A : Moi, par exemple, j’ai quitté mes frères et sœurs très jeune. On est tous nés au Bangladesh, et quelques jours après notre naissance, on a été mis dans un carton puis dans un camion. Un pays inconnu comme destination. J’ai souffert du déracinement, du sentiment d’abandon, et en plus, je n’avais déjà plus qu’un frère avec moi. Mon petit frère ! « S », il s’appelait. Il était fragile, et lorsque j’ai revu la lumière du jour à l’ouverture du carton, j’ai constaté que ses coutures n’avaient pas résisté. Le froid, certainement. Alors, il a poussé son dernier moufle et il est mort dans mes manches. Notre vie ne tient qu’à un fil, vous savez. (Il pleure.)
B : Si vous l’aviez vu à son arrivée à l’entrepôt. Heureusement que j’étais là : il est tombé du camion, affalé ; il me tendait les manches, il avait des boutons partout, la fermeture éclair grande ouverte, le col brisé. Pire encore : un camion a fait marche arrière et lui a arraché la manche. Celle qui contenait encore un fil du petit frère. L’horreur ! Il avait perdu le fil, il avait une manche en moins ! Moi, je le regardais, impuissant. Étendu de tout son long, ça ne faisait plus un pli, il allait mourir. Mais non, il s’est relevé. Quelle dignité, quelle tenue ! Quelle tenue ! J’ai été piqué. Moi, le vieux manteau qui traînait sa mélancolie en lambeaux, sur lequel les taches de vin et de café avaient cicatrisé. Moi qui avais tout connu, des ateliers de confection parisiens aux friperies, les puces, la décharge… Je prenais une belle leçon auprès de cet immigré bangladais plein de courage. Je me suis approché de lui et je lui ai dit en soulevant la manche qui lui restait : « On a peut-être perdu la première manche, mais on n’a pas perdu la guerre. »
A : On a fait connaissance, et de fil en aiguille, on a tissé des liens et on est devenus les meilleurs habits du monde.
B : Inséparables. Faut dire que si on était un, notre histoire ne fonctionnerait pas. Si j’avais ouvert le sketch en disant : « Je suis débile mental, on a voulu m’enfermer en valise psychiatrique », ça n’aurait pas eu le même effet.
A : On ne sera, comme le dit le proverbe, jamais deux sans toi. Toujours l’un à couvrir l’autre dans les accidents de la vie.
B : Tu l’as dit. (Avec enthousiasme :) Ah ! on a eu une vie pleine d’aventures, un homme à chaque port. (Il se touche le cou ou prend une pose altière mettant en valeur son port de tête.)
A, avec enthousiasme : J’ai compté le nombre de personnes qui nous ont portés, et je peux te dire qu’on a fait les quatre cents cous.
Les deux : Quelle vie ! Quelle vie ! (Ils se ressaisissent.)
A : Pardonnez-nous si nos propos vous semblent décousus, mais on peut passer du froc à l’an… orak très rapidement.
B : Enfin, tout ça, c’est du passé.
A : Oui, on est dans le spectacle, maintenant. Le théâtre !
B : Moi, l’art dramatique, ça m’a toujours fait rêver : je voulais jouer la comédie.
A : Comme Eddy Murphy.
B : Pas vraiment ; je rêvais plutôt de jouer dans Veste Taille Story. Ou La Veste d’Éden avec Dames Jean’s.
A : Et moi, je voulais fréquenter du beau linge : la longue toge bien confortable d’un roi Créon, le costume à losanges d’un Arlequin, la belle robe de bal d’une Juliette.
B : Mes premiers émois, c’est au théâtre que je les dois et à la cape de Gérard Philippe dans Le Cid, à Avignon : si vous aviez vu comme elle ondulait en épousant les mouvements du comédien, si vous aviez vu ses courbes quand elle se posait sur ses épaules, et le galbe de son drapé ! Quand le vent pénétrait dans la cour d’honneur, la cape se soulevait, et on voyait tout.
A : Tu y étais ?
B : Non, je le sais, car à l’époque circulaient des photos un peu olé olé qui passaient sous le manteau. (Il fait le geste indiquant un endroit sous le manteau, donc au niveau du sexe.) Sous le manteau, vous vous rendez compte ! Et sa tunique ! Oh ! sa tunique ! Rien que de prononcer ce mot, ça me donnait des idées.
A : Alors, voilà pourquoi le théâtre, ça nous a semblé naturel. Vu comme on est foutus, bien rembourrés et tout, on fait dans le chaud-biz.
B : Pour être exact, on fait dans la doublure.
A : Ouais, si le costume du premier rôle s’abîme, se tache, se déchire un muscle. S’il a trop la pression, par exemple au niveau des boutons, et qu’il craque…
B : On est là pour assurer le remplacement.
A : Heureusement, on n’a aucun texte. Il serait très difficile pour nous de l’apprendre.
B : Car nous, en ce qui concerne la mémoire, on a beaucoup de trous. (Ils montrent l’intérieur de leurs poches trouées tout en disant ces mots.)
A : Jusqu’ici, on n’a pas joué, c’est vrai, mais ce soir, c’est dans la poche. À nous les projecteurs.
B : Car pas plus tard que la nuit dernière, en toute discrétion, on a mis à exécution notre plan, qui s’est déroulé sans accroc.
A : C’était risqué, mais je ne me suis pas défilé, même si j’ai eu maille à partir.
B : Il a quitté son cintre et il est allé dans la rangée des premiers rôles. Je lui ai dit : « Vas-y, je te couvre. » Il leur a sauté au col et…
A : J’ai arraché la fermeture éclair des premiers rôles avec mes dents. (Il montre sa fermeture éclair.)
B : On n’a pas fait dans la dentelle, c’est vrai. Mais inutile d’appeler la police, car la pelisse…
A et B ensemble : C’est nous ! (Ils rient.)
A : Pardonnez-nous si vous trouvez notre humour un peu lourd.
B : Mais chez nous, faire quelque chose de léger, c’est comme être un imper.

(On entend du bruit dans les loges. De nouvelles voix se font entendre depuis là-bas.)

Le régisseur : Je ne trouve pas les nouveaux manteaux des premiers rôles. Ils sont pas dans les loges.
Une autre voix : T’es allé voir sur scène ?

B : Les voilà qui viennent nous chercher.
A : Surtout, ne dites rien de ce qu’on vous a raconté. Motus et poche cousue.
B : Qui croirait à l’existence de deux débiles manteaux, de toute façon ?

Ils referment leur fermeture éclair et les têtes s’évanouissent. Le régisseur de plateau entre en scène et prend les manteaux avec leur cintre. Aucune trace des deux têtes.
Le noir s’installe sur la scène.

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