De la nature des plumes

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En compétition

Au milieu des choses, les mots, au milieu des choses. Dans les mots si on se laissait aller dans l’émotion  [+]

Image de Été 2020

William était routier. Un routier fier de son travail, un assoiffé d’asphalte. Son bonheur était la liberté et la puissance ressenties au carré dans la rotondité de son volant. Et puis quand les bornes arrêtaient de défiler à travers son pare-brise, il y avait l’esprit de la route, la camaraderie. Des gueules qu’il croisait, des hommes sur qui il pouvait compter car un itinéraire sans aléas, c’est comme un cookie sans pépites de chocolat, on s’en écœure, on jette la boîte et on change de marque.
Voilà qu’un jour William, après des heures de routes départementales, et on sait combien de « Jean » les haïssent, se prend des seaux d’eau tombés du ciel qui auraient pu éteindre sa passion. Même pas impressionné, l’homme sans ciller accroche ses pognes au volant, comme des moules sur un rocher et ouvre l’œil. Il aperçoit sur le bord de la route, une silhouette encapuchonnée. Il ralentit. La pluie redouble. Sa pitié atteint son niveau critique. Il freine graduellement. Grâce au marchepied, la mouillette prend place à côté de lui dans la cabine. C’est un homme d’une quarantaine d’années qui a rejeté sa capuche en arrière puis calé un oreiller imbibé d’eau de pluie entre sa tête et la portière. Après les présentations d’usage, seules les gouttes qui continuent à cingler les vitres habillent le silence. Avant d’entrer dans Châteauroux, alors qu’il s’apprête à traverser l’Indre, son téléphone retentit. Le passager tressaille légèrement. Le chauffeur entame avec sa femme la même conversation labyrinthique qui mène toujours aux deux répliques péremptoires :
« — Tu n’es jamais là quand j’ai besoin de toi !
— C’est quand même grâce à mon boulot qu’on arrive à joindre les deux bouts ! »
Durant la fin de l’appel téléphonique, le passager s’est redressé et a positionné son sac sur les genoux. Malgré les cahots de la route, malgré l’humidité des doigts, il a roulé quelques cigarettes qu’il a rangées dans une petite boîte métallique. Il a ensuite réalisé un pliage avec le carton du paquet de feuilles à cigarettes orange et blanc. D’un pincement des lèvres montrant sa fierté, il le dépose délicatement à la base du pare-brise.
— Arrêtez-vous avant le rond-point, s’il vous plait. Merci, je descends là.
— Mais il pleut encore des hallebardes !
À peine le camion s’immobilise que l’homme s’éjecte et s’évanouit dans la nuit de novembre. Le siège passager est étrangement sec. William observe perplexe le renard miniature en carton puis cherche l’homme en vain dans ses rétroviseurs.
Il reprend la route et effectue encore une dizaine de kilomètres quand il aperçoit un logo sur une enseigne dont la forme rappelle le renard de style origamique. C’est Foxrepro, une entreprise gérant un parc de photocopieurs. Curieux, William s’y arrête. C’est un vendredi, il est 18 h, mais cette coïncidence lui chatouille l’esprit, il entre.
— Bonsoir Monsieur, vous venez pour l’annonce ? lui lance un petit homme au visage rond et cireux.
— Eh bien, pas vraiment, je n’y connais rien en photocopieurs.
— Ça, c’est un très bon point ! Les deux derniers bonshommes que j’ai embauchés se disaient des experts et n’ont rien écouté aux formations qu’on leur a proposées. Résultat, j’ai dû m’en débarrasser. Vous savez, quand on se croit arrivé au bout du chemin on n’avance plus ! ponctue-t-il en se relevant les manches.
Et c’est ainsi que William est passé du transport à la reproduction. Des extases solitaires dans les rayons de l’aube aux petites soirées sucrées en famille, à profiter de son épouse et de ses trois enfants. Mais lorsqu’il est remonté ce soir-là dans la cabine, il a trouvé une plume sur le siège passager. Plume d’oreiller ou plume d’ange ? Quoi qu’il en soit, une plume qui l’avait aidé à récrire sa vie.

Cinq ans passent, comme ça, comme un fil qui se déroule régulièrement, sans heurts. Mais un jour William prend conscience que le fil s’effiloche, que son couple subit l’usure du temps. Il apprécie son nouveau métier. Il déambule d’entreprise en entreprise avec à la main sa mallette capable de redonner le sourire aux employés. Quand il intervient dans une école, les enfants le prennent pour un médecin. C’est aussi un magicien. Dans les tiroirs secrets de ses machines ronflantes, le papier blanc attend son tatouage, la marque noire qui lui révélera le sens de sa vie, paysage ou portrait.
C’est dans une de ces écoles qu’il croise un petit gamin à la mine émoussée, assis en tailleur au pied d’une descente de gouttière. L’homme va ouvrir la porte de la salle des maîtres sans même le considérer, habitué par automatisme à ne se préoccuper que des machines. Mais, la main posée sur la poignée, il se dit qu’un peu de maintenance humaine ne serait pas superflue. Il entre donc en contact avec ce garçon qui tient dans ses mains un petit merle et qui pleure à chaudes larmes.
— Pourquoi pleures-tu ? C’est à cause de cet oiseau ? Il est blessé ?
— Non, je pleure pour toi Monsieur, réussit-il à délivrer entre deux sanglots.
— Mais je ne veux pas que tu pleures, tout va bien pour moi.
— Regarde, rétorque le garçon, ce merle a une aile cassée. Dans la cour de récréation, il a peur des enfants et du bruit alors je lui ai trouvé une cachette dans la gouttière. Il y a un trou sur le côté, là, tu vois ?
— C’est gentil de t’occuper des animaux en détresse. Tu devrais être fier de toi et ne plus pleurer.
— Et toi, qui va s’occuper de toi ? le questionne l’enfant.
— Je suis un adulte, je me débrouille seul.
— Ah, d’accord. Dans ce cas, prends ce dessin que j’ai réalisé. C’est un cadeau pour toi qui n’a besoin de rien !
William, sans guère prêter plus attention, prend la feuille et va régler le photocopieur dont il connaît bien mieux les rouages. Tout en ajustant le fonctionnement de la machine, il entend retentir la sonnerie marquant la fin de la récréation. Il repense à ce petit gars, rempli d’éloquence pour son âge. En ressortant, l’enfant n’est plus là, bien sûr, mais à sa place subsiste une plume noire. Plume de merle ou d’ange noir ? Tout de suite lui revient en mémoire l’épisode du renard et de ce signe du destin.
William, quitte l’école en dépliant le dessin de l’enfant. Il y voit un joli moulin à vent surmonté d’une grande étoile qui brille dans le ciel. Il se dirige ensuite, à bord de son véhicule, vers les locaux de l’entreprise afin de rédiger quelques papiers et pouvoir enfin rentrer chez lui. Sur le chemin, un panneau indique à droite le quartier de La Belle Étoile. Intrigué, il suit ce qu’il pense être sa destinée. Mais après une demi-heure de tours et détours, il se résigne à penser qu’il ne s’agissait que d’une coïncidence. Soudain, une idée lui effleure l’esprit. Rue Aristide Briand, rue Georges Clemenceau et Roland Garros… Évidemment, il se rend rue Jean Moulin. Il remonte lentement la rue et découvre la voiture de son épouse stationnée devant une des maisons. Il attend, garé entre deux véhicules, et se livre mentalement à des scénarios fâcheux. Les cigarettes qui se succèdent à ses lèvres et qui se consument lentement deviennent le sablier de sa souffrance. Tout à coup, elle apparaît. Ou plutôt ils apparaissent. Un homme lui tient la main. Le temps qu’ils mettent à dénouer leurs doigts et détacher leur regard témoigne sans équivoque de leur relation.

William est revenu à ses premières amours : la route. La maintenance, c’était pour la vie de famille. Il avait fait ce sacrifice pour que tout se passe pour le mieux, mais certaines choses l’ont dépassé.
Ce samedi il accueille ses trois enfants pour le week-end. Il a rendez-vous au jardin public. Ses enfants sont restés à la maison et, lui, attend la petite brise qui a chassé les nuages noirs de ses dernières années au-dessus de sa tête : Flora. Cela fait huit mois qu’ils sont ensemble et elle veut à tout prix qu’ils fondent un nouveau foyer. Lui, ne sait pas. Il a peur.
Assis sur un des bancs, il observe une pie qui s’affaire entre les branches et les parterres engazonnés. Soudain, une vieille dame s’assoit près de lui en poussant quelque peu le sac qu’il avait déposé afin de réserver tacitement la place. Il lui adresse un bonjour qui, ne trouvant pas d’écho, s’enfonce dans les frondaisons. Ce n’est pas bien grave, quand Flora montrera le bout de son nez, ils partiront ailleurs profiter de cet écrin de verdure en pleine ville. Sa voisine semble griffonner quelque chose de ses doigts noueux, mais il ne parvient pas à discerner exactement de quoi il s’agit. La pie, elle, est en train d’enterrer un objet à droite de William au pied d’un massif de fleurs fraîches, jaunes et bleues.
Quand il tourne à nouveau la tête vers sa voisine, celle-ci a disparu laissant sur la peinture écaillée du banc vert une petite feuille de carnet arrachée sur laquelle trône une maison dessinée. À côté, deux plumes encadrent le signe du destin. Une blanche et une noire. Plumes de pie ou plumes d’ange ? William craint ce qui va se produire. Les choses ne peuvent-elles pas se dérouler toutes seules, faut-il qu’il se fasse à chaque fois l’ouvrier du destin ? Non, il refuse. Mais si ce signe était important ? Il veut tirer à pile ou face afin de faire entrer la chance dans cette équation.
« Pile, je prends en compte ce signe, face je n’y prête aucune attention. »
Il lance une pièce de deux euros en l’air. La pie s’en saisit au vol. Plus que les deux euros, elle lui ravit le hasard, la possibilité d’un chemin à écrire. Hélas, il n’y a pas de place pour l’inconnu, là où le destin veut se révéler. Il en assez d’obéir, il veut pouvoir décider. Un choix opéré avec réflexion et patience vaut tout de même mieux qu’une confiance aveugle envers les signes du destin. Tirant une longue fois sur la cigarette qu’il vient d’allumer, il attrape le papier, le froisse pour le réduire en boule puis le plonge dans la flamme de son briquet.
Soudain, il comprend le signe. En panique, il attrape son téléphone.

Il arrive à son domicile et observe, pétrifié, la maison en flammes. Les pompiers sont en train d’éteindre l’incendie. Heureusement, ils ont déjà mis à l’abri ses enfants. Il les retrouve à l’arrière d’un fourgon. Tout le monde est en état de choc et l’émotion se diffuse plus par les regards et les embrassades que par les mots. Flora, son amie, les rejoint. Elle communie avec eux lors de ce rare moment mêlé d’effroi et de soulagement. Elle propose évidemment d’héberger la petite famille le temps que William prenne sa décision.

Le soir même, dans les draps de Flora, William, perplexe, ne peut fermer l’œil. Il a tant perdu dans cet incendie… Toutefois, il lui reste l’essentiel : ses enfants.
A-t-il par trois fois croisé le chemin d’un ange ? A-t-il besoin comme le merle d’un protecteur qui le mette à l’abri ? Peut-être n’étaient-ce simplement que plumes d’oreiller, de merle et de pie ? À quoi bon identifier la nature des plumes ?
Contentons-nous de lire ce qu’elles nous écrivent…

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Vrac · il y a
Ces compagnons de voyage, signes du destin, ont tout d'un conte d'Andersen
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Djany Bonnard Parolière · il y a
Une plume dans l'encre ou une plume aérienne ???? merci pour votre passage sur ma page
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Arnaud Cresson · il y a
Les deux à mon avis, on écrit pour s'envoler !
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Françoise Desvigne · il y a
Captivante votre histoire! Belle continuation!
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Arnaud Cresson · il y a
Merci Françoise
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Julien1965 · il y a
Un beau texte sur les signes ou pas du destin, une écriture fluide qui m'embarque...
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Arnaud Cresson · il y a
Merci pour ce commentaire Julien.
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup Randolph
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Randolph · il y a
Une écriture dense, sans être lourde, au contraire. Un récit hautement poétique, bravo !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il y a une part de merveilleux dans nos vies . C'est parfois difficile de s'en apercevoir .
Un beau texte .

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Keith Simmonds · il y a
Une plume superbe pour cette œuvre fascinante aux tons poétiques ! J’ai le plaisir de vous inviter à venir accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Arnaud Cresson · il y a
Merci Keith pour ce beau compliment, j'irai vous lire également.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Arnaud ! A bientôt !
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Fred Panassac · il y a
Un jeu de piste bienveillant parcourt ce texte très poétique et mène à l’acceptation du destin. C’est très beau !
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup Fred

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