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De l’autre côté… L’avaleur des mondes

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Rblack

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1

Je m’appelle Yann Lebonnec, j’ai trente-deux ans, et je suis conducteur de TGV sur la ligne Paris Marseille. Je ne suis pas marié, n’ai pratiquement plus de famille – mis à part quelques cousins en Bretagne – et je vis, par force, au cœur d’une banlieue triste à mourir dont la couleur me pèse chaque jour un peu plus. Après une histoire sentimentale douloureuse, je pensais être vacciné contre ce genre de chose et pourtant, une rencontre vient de bouleverser mon existence. Malheureusement pour moi, à peine ai-je trouvé cette âme sœur, qu’elle s’est évanouie telle la flamboyante chevelure d’un météore traversant une nuit d’été. Pourtant, je sais, je sais que je vais bientôt la rejoindre et que plus rien cette fois ne pourra nous séparer. Alors, avant de disparaître définitivement, tourner le dos sans regret à ce que je fus, je vais vous révéler l’un des plus grands mystères de l’univers. Mais serez-vous toujours de ce monde pour comprendre ce qui va vous arriver d’ici peu ?
Vous n’en avez pas conscience, mais la grande horloge du temps s’est subitement emballée... Désormais, ces années se comptent en secondes, des secondes qui nous rapprochent d’un but, un ultime but dont je suis le seul aujourd’hui à appréhender la logique. Lorsque j’en aurai fini de conter ce moment crucial de mon existence, je laisserai cela en évidence sur mon bureau, à côté de mes crayons affûtés, mes livres, mes écrits, ce qui donnait un peu de sens à ma vie, tout du moins en avais-je le sentiment. J’ai beaucoup écrit par le passé, surtout des contes et des nouvelles. Je faisais même partie du cercle littéraire des écrivains cheminots, c’est dire ! Mais aujourd’hui, ce n’est plus de fiction dont il s’agit, mais d’un fait bien réel qui dépasse de loin, très très loin, l’entendement humain. Au fond, c’est peut-être un peu aussi pour moi que j’écris ces lignes, un peu pour m’aider à passer de l’autre côté, me rassurer sur ce qui va advenir de ma personne. Bientôt, je vais disparaître comme si je n’avais jamais existé. Je serai là et puis, je n’y serai plus ! C’est aussi simple que cela. Je le sais, j’ai la marque, là, sur mon cou ; le cercle solaire qui va me projeter au cœur infini de l’univers et me ramener vers elle.
Je sais à quoi vous songez en cet instant. Vous avez affaire à un cinglé, un maboul, un déjanté... les qualificatifs que l'on peut m’affubler ne manquent pas et je me demande pourquoi il en existe autant pour désigner quelque chose de somme toute banale en ce monde. Malgré cela, vous pouvez me croire sur parole, si vous aviez l’assurance d’en connaître un bout sur la vie, la mort, le monde sur lequel vous en prenez à vos aises – un peu trop d’ailleurs – vous feriez mieux de balancer toutes vos certitudes au rancart et remballer les gaules. Je ne suis pas un prédicateur qui vous annonce la fin du monde pour l’énième fois, non ! Ce n’est pas d’un anéantissement total dont je viens vous parler, mais d’une sorte de renouveau, quelque chose qui tout en menaçant notre conception de la vie, va nous permettre d’accéder à ce que le genre humain attend depuis des lustres : la pensée pure.


2

La ligne nouvelle, je pouvais me vanter de la connaître comme ma poche. Après trois années à la parcourir dans un sens comme dans l’autre, votre mémoire finit imprimée de ses moindres détails. Chaque détour, chaque rampe, chaque forêt, chacune des maisons un peu particulières des villes que vous traversez, tout reste là sur vos rétines, longtemps, jusqu’au moment où, rompu, vous vous glissez avec béatitude dans les bras de Morphée. Alors voyez-vous, il est des choses qui de prime abord paraissent sans importance et qui subitement resurgissent en donnant un sens à ce pour quoi elles sont là. Ce jour-là, ce jour où j’ai bien cru devenir fou, j’ai pris conscience que ces choses pouvaient en cacher d’autres, prendre parfois des proportions tellement inattendues que vous n’êtes plus tout à fait sûr d’appartenir à ce monde.
Devant moi, la ligne avait amorcé une longue courbe, de celles qui vous permettent de porter le regard à des kilomètres, kilomètres que ma machine semblait dévorer non sans une certaine jouissance. L’endroit aurait pu paraître sauvage, préservé des outrages de l’homme, mais la tranchée avait donné sa part à la technologie, sans pour autant enlaidir le paysage. À la limite de mon champ visuel, mais chaque seconde m’en rapprochant, je vis qu’un épais brouillard s’était formé et semblait se cramponner aux serpents d’acier de la voie ; rideau soudain dressé vers un ailleurs incertain. À la mauvaise saison, la plupart des aléas climatiques ne posaient guère problème, mais celui-ci s’avançait masqué, déformant les choses comme pour mieux les absorber et j’en détestais l’apparition. En avait-il d’ailleurs un seul de ma corporation à apprécier pareil caprice météo ? Et puis, faisant suite à cette constatation, un trouble incompréhensible s’était emparé de moi. Si cela n’avait duré qu’un bref instant, ce n’était pas un moment choisi, et je me ressaisis en pensant aux voyageurs dont l’attente n’était certes pas de se planter en pleine voie. Pourtant, plus je me rapprochais du phénomène et plus, inexplicablement, mon inquiétude grandissait. C’est alors que je compris pourquoi. Cette chose engluée sur la voie n’avait pas lieu d’exister. Nous étions en pleine après-midi, de surcroît sous un soleil de plomb, sans le moindre marais ni cours d’eau à l’horizon, et rien ne pouvait, me semble-t-il, engendrer un phénomène de cette nature. Je ne me doutais pas encore combien cette obscure prémonition qui me nouait les tripes, allait bouleverser le cours de ma vie.
Lorsque je me remémore ces instants du premier contact, je me demande encore si cela a bien eu lieu, si je n’ai pas rêvé tout éveillé cette histoire incroyable. Pourtant, je sais pertinemment que tout est vrai, de A à Z ; les preuves sont là, irréfutables, même pour un esprit cartésien comme le mien.
À cinq cents mètres devant moi, j’ai vu de mes yeux la modification s’opérer, le brouillard se condenser, se modeler pareil à un organisme vivant et me révéler l’inconcevable. Alors, barrant les deux voies, une sorte de mâchoire géante s’est brusquement ouverte sur mon train. Et au-delà, mon Dieu... dans cet au-delà paranormal, un corps dantesque s’était déployé, frappant le ballast et peut-être, détruisant toute possibilité de fuite en avant. Une fraction de seconde, j’ai perçu les crocs, brillants comme de l’ivoire travaillé, et aussitôt après, un choc terrible a fait trembler l’habitacle de mon TGV. Un monstre ! Nous étions entrés dans la panse d’un monstre abominable qui allait nous digérer. Pourtant, comme déconnectées de mon esprit et du reste de mon corps, mes mains, elles, avaient continué à assurer la marche du train. J’étais tétanisé, les yeux agrandis d’horreur, téléporté à brûle-pourpoint dans un univers parallèle sans concession. Essayant de m’arracher à ma paralysie, les moteurs avaient rué dans leur cage, montant subitement en puissance, luttant contre la mélasse épaisse dans laquelle nous nous étions englués. Ma motrice, muée en entité, se battait pour sa survie autant que la nôtre, ne pouvant cependant empêcher la vitesse de décroître insensiblement. Je sentis l’intensité du courant me traverser, l’humaine technologie s’en saisir et, derrière moi, rugir comme un fauve. Puis, les couleurs étaient apparues, des rouges magmatiques comme seuls les volcans pouvaient en enfanter. L’idée m’effleura que le pare-brise allait fondre, et après, que cette chose allait me démembrer et jeter mes restes épars dans une fosse immonde. Cela avait duré un temps infini, peut-être même le temps n’existait-il plus. Pourtant, mon cœur à deux doigts de rompre ses attaches, une sorte d’éclatement libératoire déchira le rideau de pourpre, et, la grisaille retombant en lambeaux, je revis avec soulagement le fil du rail se dérouler de nouveau devant moi. Pas un instant je n’avais songé à enrayer la marche de mon train, le faire nous aurait sans doute perdus corps et âme. Ce fut un fait incroyable, mais presque personne ne s’aperçut du combat de titan mené entre technologie et surnaturel. Seul, à la descente de la machine, l’un des contrôleurs m’avait fait remarquer :
— Tu as donné un sacré coup de patin du côté de la « Bosse aux Chats ». J’ai bien cru que tu serrais à l’urgence.
J’avais haussé les épaules. Les chats... je n’en avais vu aucun sur la fameuse bosse. Sans doute avaient-ils été rongés jusqu’à la moelle des os par la plus effroyable chose jamais accouchée depuis le début des temps, avais-je pensé, tout en rétorquant :
— Des sangliers sur la voie... Ils ont détalé à la dernière seconde. C’est passé à deux doigts. Ces bêtes-là ont une force incroyable, ils arrivent à défoncer les grillages de protection. Les gardes-chasses font leur possible, mais ils ne peuvent pas être partout. Si nous n’avions pas eu ce ralentissement peu avant, nous aurions eu un sérieux problème.
Le contrôleur m’avait toisé d’un drôle d’air et m’avait fait remarquer :
— Vu la gueule de ton TGV, tu as dû en buter quelques-uns tout de même.
En me retournant vers ma machine, j’avais sursauté. Comment allais-je expliquer une chose pareille à mes supérieurs ? Le nez de l’engin était écrasé au niveau de l’attelage automatique, comme si une masse d’arme énorme l’avait frappé avec une violence inouïe. Qui plus est, quatre trous bien visibles, gros comme des soucoupes, dont l’emplacement faisait penser à une morsure, avaient mis à jour une partie des renforts de la cabine. Dans mon rapport d’incident, je m’en tins à un choc avec des sangliers, et si malgré tout mon explication fut difficile à croire, on la retint faute de mieux. Par la suite, j’appris qu’on avait perdu ma trace durant près de trente minutes. Impossible de me contacter, ni de me localiser sur le terrain. On avait conclu à une interférence solaire, à l’apparition subite d’un hypothétique champ magnétique, mais rien n’était moins sûr.
Derrière nous, les TGV s’étaient succédé sans ne rien rencontrer qui fît obstacle à leur passage. C’était d’autant plus dur à avaler, que malgré une disparition soudaine du champ terrestre, nous avions gardé notre position dans le flot des circulations. Ainsi, au bout, avait-on fait l’heure, semant une belle panique parmi les régulateurs qui suivaient notre progression sur le réseau. À cet instant même, tout s’était condensé en une fraction de seconde, un paradoxe temporel inexplicable dont je n’avais dit mot à personne de peur d’être jeté sans ménagement dans une cellule capitonnée ; j’aurais eu l’air fin. Depuis, une pensée me taraude jusqu’à l’obsession, je veux savoir !


3

Je voulais savoir et pour ce faire, je n’avais d’autre perspective que de me rendre sur les lieux de mon extraordinaire rencontre, afin, si possible, d’en relever trace. Contre toute attente, la frayeur inspirée par la chose sur le rail n’était pas demeurée en moi très longtemps. L’image même de sa terrifiante apparence s’était estompée, comme ramenée à un événement ordinaire de l’existence. Mais à partir de cet instant, venant des profondeurs de ma conscience, une voix m’avait habité. Elle avait été tout d’abord presque inaudible, puis, peu à peu, elle s’était faite jour, me procurant un certain apaisement. Dès lors, je vis mes semblables au-delà des apparences, au-delà des paravents dressés dans l’intention d’occulter les sombres recoins de leurs esprits. Je lisais en eux comme dans un livre ouvert et découvris combien je m’étais fourvoyé, qu’en fait, tout n’était pas aussi noir que je le pensais. Vint alors la certitude que mon passage hors du temps n’était pas étranger à ce changement interne. Cependant, pénétrer ainsi l’essence vitale de mes contemporains m’avait un temps angoissé et l’idée s’était imposée d’une sorte de possession maléfique. Mais n’en constatant pas les effets pervers, j’étais vite revenu à penser que ce don – même s’il avait été activé par mon étonnante expérience – émanait bien de ma personne. Ainsi avais-je réintégré mon monde, une facette de plus taillée à mes facultés mentales, mais en contrepartie, j’avais perdu tout intérêt pour mon existence passée.
Bien que détenteur d’un permis de conduire en bonne et due forme, je ne possédais plus d’automobile. À force de roues démontées, d’autoradio à peine reposé aussitôt dévalisé et de vandalisme répété, j’avais fini par céder, abandonnant définitivement ma BM, cible préférée des malfrats du coin. Je louais donc une voiture et pris la direction de la fameuse « Bosse aux Chats », situé à près de cent kilomètres de Paris. Les embouteillages de la capitale passés, la route était redevenue fluide et en ce milieu de semaine, je parvins sans mal aux environs de mon point de chute. Ce ne fut pas tout à côté pour autant, car arriver au rail ne m’apparut point aisé. Je butai tout d’abord sur l’orée d’un bois et dus abandonner mon véhicule afin d’emprunter le chemin creux qui s’offrait à moi. Une fois traversé ce qui n’était en fait qu’un boqueteau, je coupai à travers champ, parvenant au grillage censé préserver la ligne de l’intrusion des animaux. Je n’y étais cependant pas encore, car je fus contraint de m’engager dans les herbes hautes, progressant ainsi durant un bon kilomètre avant de tomber sur le ponton qui enjambait la ligne. Au moins, avait-il l’avantage de se trouver où le phénomène m’était apparu et de là, je pouvais embrasser du regard toute la tranchée au fond de laquelle s’affermissait la ligne. Alors que je touchai au but, un TGV était passé en trombe, me rappelant que le silence trompeur du sous-bois masquait un danger se déplaçant à plus de quatre-vingts mètres seconde. Une menace qui aux heures de pointe se répétait toutes les quatre minutes.
Équipé pour l’occasion, sac à dos, treillis et rangers, je gravis le talus pierreux et parvins à prendre pied sur le passage. De l’autre côté, j’aperçus la forme carrée d’un 4X4 couleur sable, un bon vieux Land Rover dont l’utilité ne faisait aucun doute. Je me dis qu’il devait appartenir à l’un des gardes-chasses dont le travail était de patrouiller le long de la ligne et qui parfois, n’avaient d’autre choix que d’abattre les bêtes se trouvant du mauvais côté du grillage. Puis, oubliant ce détail, je m’étais appuyé sur la rambarde du ponton pour observer les lieux où toute cette histoire avait commencé. En vérité, je ne vis tout d’abord rien de concret, pas plus de brouillard maléfique que d’affaissement de la voie ou de ballast anormalement projeté sur les pistes. Toutefois, je ne m’attendais pas à trouver une foule d’indices, et s’il en avait été, la ligne aurait aussitôt grouillé de gilets jaunes en inspection. Et pourtant, je sentais que quelque chose clochait dans le paysage, que se tenait là une réalité qui m’échappait encore.
Et puis, à force de passer au crible le secteur avec mes jumelles, je pris soudain conscience d’une chose stupéfiante. Sur une superficie trop étendue pour accrocher le regard, la nature du sol avait changé. Ce n’était pas flagrant, mais en observant attentivement, on s’apercevait de la différence de ton. Le ballast, le sable des pistes, jusqu’aux pans rocheux encadrant la ligne, tout était devenu terne, comme si les couleurs avaient été vampirisées, délavées par un acide puissant. L’empreinte en était impressionnante, signature d’une interaction allant bien au-delà du corps monstrueux qui s’était mu en ces lieux. Absorbé par cette réflexion, une voix dans mon dos m’avait fait sursauter.
— Vous l’avez vu n’est-ce pas ?
J’avais fait volte-face, me retrouvant devant une jeune femme qui me dévisageait d’un air interrogateur, ses yeux d’émeraude plantés dans les miens.
— Julia de Saint-Simon ! Je suis archéologue et je dirigeais les fouilles sur la ligne avant sa mise en service, s’empressa-t-elle de préciser devant mon mutisme béat.
Je m’en souviendrai toute ma vie... En serrant sa main, je fus soudain envahi par une force étrange qui résonna dans mon être tout entier. Je m’étais agrippé à la rambarde du pont, comme si la caténaire filant sous nos pieds m’avait envoyé une décharge. Elle avait froncé les sourcilles et demandé avec inquiétude :
— Quelque chose ne va pas ?
— Je n’en sais rien ? Depuis quelque temps je perçois des choses très étranges. Comme si...
— Comme si vous lisiez dans les pensées des gens et aviez le sentiment de voir le reflet de leur âme, me coupa-t-elle.
— C’est exactement cela... Mais comment pouvez-vous savoir pareille chose ? répondis-je avec étonnement.
— Alors, vous l’avez rencontré... laissa-t-elle tomber en fixant du regard la ligne où s’était posé le monstre.
— Rencontré qui ?
— L’Avaleur de mondes, le ré-unificateur des consciences qui ouvrira la voie au renouveau de notre civilisation. C’est tout du moins ce qui est écrit dans la légende, une légende qui paraît se muer de plus en plus en réalité.
— J’ai effectivement vu quelque chose, admis-je. Mais cela semble s’écarter de votre description. À vrai dire, le phénomène qui m’est apparu tenait plus d’un croisement entre un croque-mitaine et un tyrannosaure, si vous voyez ce que je veux dire ?
— Dans certains cas, les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être et comme nous ne parvenons pas à les admettre sous leur véritable identité, notre cerveau se charge de les adapter en fonction de nos appréciations personnelles. J’ai d’ailleurs quelque chose à vous montrer à ce sujet qui devrait vous intéresser. Vous savez, je ne me suis pas retrouvée ici par hasard. Mais avant d’aller plus loin, vous pourriez peut-être vous présenter à votre tour, avait-elle suggéré.
— Il est vrai... J’en oublie mes devoirs les plus élémentaires. J’ai cependant quelques excuses à faire valoir, à commencer par votre présence en ces lieux. Je m’appelle Yann... Yann Lebonnec, je suis conducteur de TGV.
— Ceci explique donc cela, en déduisit Julia dans un sourire à fendre l’âme.


4

Nous étions passés à travers bois pour contourner un énorme rocher. Il était posé là comme s’il venait tout juste de tomber du ciel et masquait un chemin à peine tracé que nous descendîmes sur une centaine de mètres. Au bout, dans un cul-de-sac pierreux, la jeune femme s’arrêta devant une arche lenticulaire dont la présence inquiétante tranchait sur le milieu.
— De l’obsidienne pure ! Autant dire que ça n’a rien à faire ici. En outre, nous sommes sans doute les seuls à en percevoir la présence. Mais il y a plus étonnant encore... Regardez !
La silhouette de Julia se refléta dans la pierre volcanique et elle en effleura la surface du bout des doigts. Alors qu’une ondulation se manifestait sur le miroir de jais, d’un geste assuré, elle enfonça une main à l’intérieur.
— Qu’est-ce que...
Je n’eus pas le temps de m’interroger plus avant qu’elle se collait déjà à moi.
— Vous ne risquez rien à entrer ici, ce n’est pas l’enfer de Dante, Yann. N’êtes-vous point curieux de découvrir l’antre de l’Avaleur ? Un seul pas nous en sépare et je vous promets qu’une fois franchi, vous ne serez pas déçu, m’assura-t-elle.
Le passage nous absorba dans un déchirement d’étoffe et nous nous retrouvâmes soudain ailleurs, le parfum enivrant de Julia faisant le siège de mes sens.


5

Son cœur avait palpité contre le mien pareil à celui d’un oiselet pris au piège et lorsque troublée, elle s’était détachée, le décor avait pris une autre tournure. Au sous-bois de l’extérieur s’était substitué un bric-à-brac incroyable au premier rang duquel se tenait... une Buddicom !
— Il semble que notre Avaleur ait un faible pour les chemins de fer, ne trouvez-vous pas ? m’avait-elle fait remarquer.
— C’est le moins qu’on puisse dire ! Cette machine à vapeur sort tout droit d’un musée. Elle affiche même sa livrée d’origine, dis-je en faisant le tour de l’engin.
— Sans doute a-t-elle été enlevée en son époque. Le fait d’être passé par l’Avaleur de mondes l’a préservée du temps. De même pour le chauffeur et le mécanicien dont vous contemplez les défroques, fit remarquer Julia, désignant des bleus crasseux laissés à l’abandon sur la plate-forme. D’ailleurs, cet endroit contient quantité de vêtements de toutes les origines. Impossible de les dénombrer. Cela va des peaux de bêtes à des tenues d’aujourd’hui, en passant par des armures et des vêtements d’apparat arrachés en des temps immémoriaux. Il y a même des parures somptueuses venant de l’Égypte ancienne. Nous sommes au sein du vestiaire le plus diversifié et le plus complet au monde. Et encore, il n’en est ici qu’une toute petite partie. Plus on descend sous terre, plus on découvre de choses étonnantes. Il faudrait des centaines d’années pour les répertorier. Et je passe sous silence les trésors inestimables qui sont entassés dans tous les coins.
— Que sont devenus les propriétaires de ces richesses ? Ne devrait-on pas retrouver leurs restes quelque part ?
— L’Avaleur les a intégrés écartant tout ce qui les touchait de près. Pour le moment, seuls les esprits humains semblent avoir un intérêt pour lui. Mais lorsqu’il accédera au stade ultime, il s’emparera des animaux, des insectes, des plantes, et terminera par les choses. Sa puissance sera alors telle, qu’il finira par absorber la planète entière. Ainsi le cercle sera-t-il bouclé pour un temps et partirons-nous vers l’infini. Je crains à présent que nous ne puissions plus arrêter sa course. En vérité, c’est notre destinée d’être sublimé dans la fusion interne de cette créature impensable, m’avoua-t-elle alors.
— Mais... comment savez-vous tout cela ? fis-je, sidéré par cette révélation.
— Je l’ai traduit sur la stèle qui se dresse au milieu de ce capharnaüm historique.
— Je n’ai jamais vu chose aussi...
Elle ne me laissa pas achever ma phrase. Elle me prit par la main et me traîna jusqu’au-devant du monolithe. Puis, me désignant des signes gravés sur la pierre, elle me dit :
— À moins d’avoir entrepris de rudes études, vous n’y comprendrez pas grand-chose. Il s’agit d’une écriture cunéiforme native, c’est antérieur à la forme sumérienne. J’ai eu un mal fou à en décrypter la teneur, mais il existe des clés et des similitudes. Ainsi ai-je pu dénouer le fil de cette genèse incroyable. Regardez ces signes étranges... N’apportent-ils pas une aura mystique à ce modeste caillou ? Puis, posant un doigt sur un passage du texte, elle lut : « Voici venu le temps du Roi des Rois, l’Avaleur de conscience qui donnera aux hommes l’unité de la pensée pure. Il viendra, sans esprit malfaisant, vous chercher au seuil de vos maisons, dans l’ombrage d’un sous-bois, là où vous accomplissez vos tâches de chaque jour, partout où mènera votre chemin. Alors, au bout de l’ère nouvelle qui aura multiplié les êtres, sera donnée aux hommes l’immortalité. Tels serons-nous et tel sera notre devenir ! » Cela ne peut être plus explicite, me souligna-t-elle. Savez-vous que des milliers de gens disparaissent chaque année sans que nulle trace ne soit retrouvée d’eux ?
— Et qu’en est-il de cela ? demandai-je, désignant une dizaine de lignes à l’écart du texte.
— Il s’agit d’un rajout tardif. Si vous regardez de plus près, vous constaterez que nous avons affaire à une frappe différente. Cela a été écrit au début de l’ère sumérienne. Toutefois, je reste perplexe quant au contenu de ce texte. Voici en gros ce que nous pouvons en tirer : « Des êtres appartenant aux cieux nous sont apparus et ont réuni nos maîtres. Ils ont annoncé que les temps ne sont point encore venus d’accueillir l’Avaleur de mondes. Aussi, son sort a-t-il été scellé dans un endroit tenu secret de nous. Chaque cycle accompli, au passage de l’étoile à queue chevelue, les élus qui ont pouvoir le libéreront de ses entraves afin qu’il se repaisse et supporte l’attente jusqu’au jour du retour à son œuvre.» L’étoile à queue chevelue doit être une comète, peut-être Halley ? Je n’en suis pas certaine, car comment expliquer la présence de la Buddicom au milieu de tout ce cirque ? Quelque chose a dû se détraquer... En tout cas, le passage de ces bolides célestes devait sans doute déclencher une brève libération nécessaire à la survie de l’Avaleur. Aujourd’hui, nous avons pour tâche de l’accueillir parmi nous, car nous sommes responsables de sa remise en liberté. Il y a gros à parier que le tracé de la ligne Paris-Marseille a rompu le sortilège qui devait le tenir prisonnier pour quelques siècles encore. Ainsi, comme l’évoquent les écrits, l’Avaleur a commencé sa pêche aux âmes et je suis en tête de liste.
— Et pourquoi en serait-il ainsi ?
— Pour ça ! me lança-t-elle, dévoilant une épaule diaphane sur laquelle tranchait un soleil rougeoyant.
Ce fut pour moi le premier signe tangible de la présence invisible de l’Avaleur de monde. Le cercle flamboyant sur sa peau laiteuse n’avait rien qui ressemblât à quelque chose de naturel, ni d’artificiel d’ailleurs. À cet instant, mon visage dut afficher un tel désarroi, qu’elle n’eut d’autre recours que de m’attirer à elle. Mais au tréfonds de son être, elle savait déjà ce qu’il en était de nous, ce qui se tenait tapi là et attendait depuis nos premiers pas en ce monde. Alors, je lui avais pris les lèvres et nous nous étions longuement embrassés, repoussant les brumes incertaines du devenir. Et, lorsque nos corps furent au paroxysme, parmi l’incroyable accumulation des effets humains, ce fut aussi torride qu’étrange, comme si la multitude de ceux qui avaient été, nous donnait en gage le véritable visage de l’amour qui nous portait. Alors que nos corps fusionnaient, une légende du début du monde me revint en mémoire.
« En un temps où les dieux anciens régnaient sur la terre, les êtres qui la peuplaient étaient de forme curieuse, femme et homme assemblés en un même corps. Aussi n’avaient-ils de cesse de convoiter la place de leurs divinités et d’ourdir de sombres complots au cœur de leurs cités, construisant des tours qui perçaient le ciel afin de défier l’autorité. Las de ces provocations, les dieux étaient entrés dans une colère terrible et de leurs glaives de feu, les avaient scindés en d’égales parties, dispersant leur multitude à la surface du monde. Depuis, chacune des moitiés n’avait eu de cesse de retrouver l’autre, oubliant les ambitions passées. Et pour ceux qui se retrouvaient enfin, par la grâce des dieux anciens, l’amour leur était offert en guise de pardon. »
Ce que nous ressentions en cet instant dans nos deux corps enflammés n’était pas autre et peut-être n’était-ce point un hasard si ce mythe remontant aux sources même de l’âge d’or mésopotamien, s’était soudain mué en une obsédante réalité.


6

Depuis que l’Avaleur me l’a enlevée, chaque seconde passée sur cette terre est hantée par son visage et je ne vis que dans l’espoir de la retrouver. Étrange situation, à l’image de ma légende fétiche. Mais je ne perds pas espoir, car je porte à mon tour la marque, la marque du soleil couchant. Cependant, l’Avaleur tarde à venir me lier à Julia dans son éternité et pour moi, le temps semble s’enliser dans une langueur infinie.
J’ai liquidé mon appartement à Paris, la maison de mes parents en Bretagne, dont naguère je m’étais juré de ne pas me séparer ; trop de souvenirs m’y rattachaient. J’ai mis mon métier entre parenthèses, un métier que pourtant j’aimais et qui désormais ne représente plus rien pour moi. Personne n’a compris, ma famille, mes amis, mes collègues de travail, non... personne n’a compris ce qui m’arrivait, et je n’ai pas voulu leur expliquer pourquoi j’en étais arrivé là, tout simplement parce que personne ne m’aurait cru. Au fond, c’est bien ainsi, car on aurait fini par m’enfermer. À présent libre de mes actes, je cours par le vaste monde à la recherche de l’Avaleur. Hier, les statues de l’île de Pâques ont disparu du paysage. Mis à part moi, il n’en est aucun pour s’apercevoir de ce que l’Avaleur emporte, contribuant chaque jour à le rendre plus puissant. Je vois des choses, des choses fantastiques... Et chaque jour qui passe, je me tiens à l’affût, cherchant à me mettre en travers de son chemin afin qu’il daigne me fusionner à Julia et à l’enfant qu’elle porte, notre enfant. Mais il ne semble guère pressé, comme si la force de notre amour lui faisait peur. Et c’est peut-être vrai. Durant les derniers mois où Julia était encore là, cet amour a balayé tout sur son passage ; il nous suffisait de penser pour obtenir des gens tout ce que nous désirions. Nous avons vécu des jours dorés, extraordinaires... Tant, qu’à notre simple contact, ceux qui nous approchaient en étaient transfigurés, débarrassés de la grisaille qui avait envahi peu à peu leurs cœurs. Une force inhumaine, semblable à l’explosion soudaine d’une supernova, nous habitait, irradiait de nous. Oui... ce fut notre plus beau moment terrestre. Quelques jours avant sa disparition, Julia s’était prêtée à d’ultimes confidences :
« Il viendra me chercher en premier, mais pour toi cela sera différent. Il ne veut pas nous fusionner trop tôt, sinon la force de notre amour pourrait mettre en péril sa grande œuvre. Cependant, j’ai confiance, car l’Avaleur de mondes ne désire que notre bien, transmuter toutes choses afin d’accélérer notre ascension et nous offrir l’immortalité. Mais il ne veut pas perdre le contrôle et pour une bonne raison : il n’a pas confiance en l’espèce humaine, Yann. Et là-dessus, on ne peut l’en blâmer. »
Sans doute en savait-elle beaucoup plus sur le sujet. Une chose est certaine, elle me manque terriblement. D’ailleurs, depuis qu’elle est partie, tout semble s’accélérer, mais pas dans l’ordre où elle l’avait prévu. L’avaleur fait feu de tout bois dans le plus grand désordre. Des animaux, des insectes, des choses, des êtres, disparaissent à une rapidité stupéfiante sans affoler pour autant mes semblables. Cela me rassure, car mon tour ne va pas tarder, je le sens... Je suis prêt, prêt à passer de l’autre côté...

PRIX

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Mimine · il y a
J'ai particulièrement apprécié les petits détails de votre nouvelle... Mes voix !
·
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Pherton Casimir · il y a
Super... Bonne chance à vous ! Toutes mes 5 voix. Je vous invite à lire et à supporter mon texte. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

·
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Paul-Sébastien · il y a
Tout ceci sonne comme une grande introduction à votre univers, hâte d'en lire la suite et d'en poursuivre la découverte. Toutes mes voix d'encouragement, et au plaisir de votre visite.
·
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Atoutva · il y a
Une histoire fantastique ben ficelée et très bien contée. Avec tous ces détails techniques, on reconnait le cheminot. Quant à savoir ce qu'il y a de l'autre côté, au lecteur de se l'inventer !
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Rblack · il y a
Chers lectrices et lecteurs,
Je dois vous l'avouer, je ne sais pas faire court. Ainsi, mes six dernières nouvelles inédites couvrent de 35 à 90 pages. Résultat, afin d'entrer dans les clous de ce Grand Prix, j'ai dû amputer mon histoire de son épilogue. Dommage, car la chute en était originale, mais n'est-ce point le but du jeu ? Or, à mon grand étonnement, le fait de vous avoir laissés sur votre faim a susciter chez vous de quoi vous interroger, imaginer ce que pourrait être une fin. Bien m'en prit donc, sous l'impulsion de mon ami Henri Girad, de concourir chez Short édition. Ceci étant, je vous remercie de vos éloges et analyses qui me vont droit au cœur. Pour quelqu'un comme moi qui doute de la qualité de son style, c'est plutôt encourageant. Je ne suis pas un lettré, je suis un rescapé de l'écriture qui écrit depuis l'âge de douze ans à la suite d'une mésaventure aussi imprévue que surnaturelle. Ce vécu hors du temps, qui a façonné l'être que je suis devenu, je me propose de vous le révéler dans le prochain Grand Prix Short édition. Et vous pouvez me croire sur parole, vous ne manquerez pas d'être surpris…

Merci encore pour votre soutien,

Cordialement,

Rblack

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F. Gouelan · il y a
J'ai hâte de vous lire à nouveau. Bonne soirée.
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Gabriel Epixem · il y a
Joli récit. Bravo.
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NORLOR · il y a
Bonne évasion mais attention de ne pas se faire engloutir....
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Samia.mbodong · il y a
Nous allons tous disparaître…
Sous votre plume dans le brouillard.
Votre façon de vous adresser aux lecteurs est étonnante.
Belle histoire Bravo et merci je soutiens

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Flore · il y a
Une nouvelle très bien construite, une part de réalisme qui se mêle au fantastique.Un moment de flottement qui permet à l'auteur d'imaginer...cet amour infini qui s'est enfuit. On part en TGV, on arrive chez "l'Avaleur de mondes" et on a du mal à retrouver le quai. Bravo.
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F. Gouelan · il y a
Entre fantastique et illusion, une nouvelle bien travaillée.
On entre doucement sur ses rails et elle finit par nous avaler. Bravo !

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