De l’autre côté du monde

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"La savoureuse crème Ubik à tartiner, uniquement à base de fruits frais et de matières grasses végétales, fera de votre petit déjeuner un régal. Ubik : de la vitalité pour toute la journée  [+]

Image de Printemps 2020

Le long navire glissait sans bruit sur l’eau noire immobile. Depuis deux jours et deux nuits, le vent glacial sifflait aux oreilles d’Achéra. Au-dessus d’eux, les nuages noirs les suivaient comme leur ombre, formant un bouillon visqueux sans cesse en mouvement, comme une forme de malice ténébreuse s’acharnant à occulter la lune et les étoiles. Dans le noir, l’embarcation filait tout droit sans qu’Achéra ou Mothwar ne sache plus dans quelle direction elle les précipitait. Sans se l’avouer, la crainte habitait leur cœur d’arriver au bord du Monde… et de basculer, à jamais. Effacés de la mémoire des Hommes. Éradiqués.
— Ce vent sera notre fin ! aboya Mothwar à travers le vent. Achéra, sans répondre, pointa un doigt au loin. Mothwar ne vit rien, puis une lueur. Au nord-est de leur cap, une lumière brillait. Par intermittence, elle semblait s’éteindre, à moins que quelque chose ne passât régulièrement devant sa source. Dans un formidable déchirement, un éclair zébra le ciel noir pendant quelques secondes, à l’endroit même de la lueur. Les yeux d’Achéra et Mothwar ne perçurent plus qu’un flash blanc avant le retour de l’obscurité. La lumière avait disparu, et tout était plongé dans les ténèbres, tant et si bien que mer et ciel ne purent plus être distingués.

— Je change de cap ! La voix d’Achéra trancha la brume comme une lame froide. Personne, pas même Mothwar, n’y aurait rien redit. Achéra tira de toutes ses forces le gouvernail de bois noir. Sans le bruit du vent, le grincement eut été déchirant… il se résuma à un insignifiant miaulement de chaton. Le hurlement de l’air martelait leurs crânes comme une forge infernale et la brume glacée pénétrait leurs vêtements, se glissait sous le cuir et s’infiltrait dans leurs bottes. Ils étaient transis de froid. Leur moral flanchait.
— Achéra… des esprits ! Serions-nous passés de l’autre côté ? La voix de Mothwar, grave et puissante, chancelait. Autour d’eux, dans l’espace vide et sans consistance qui les enveloppait, de longues flammes blanches dansaient autour de l’embarcation. L’étrange ballet faisait le tour du voilier et les formes évoluaient en figures complexes lancées à la même vitesse que le vaisseau. Mothwar, bouche bée sous sa barbe noire touffue humidifiée par la brume, fixait les formes en silence, assis sur le bord du bateau. Lentement, il étendit un bras et avec un sourire il fit signe à la grande flamme blanche la plus proche, qui s’approcha de lui comme un animal méfiant. Il n’entendit pas Achéra grogner derrière lui. Elle n’aimait pas cela.
— Éloigne-toi de cette chose ! C’était un ordre. Franc et sans appel, auquel il ne réagit pas. La lueur se montrait plus curieuse et vint léchouiller le bout de la main de Mothwar. Alors, dans un hurlement barbare, Achéra s’élança et d’un grand mouvement de son épée dentelée trancha la lueur de haut en bas. Un hurlement strident s’ensuivit et Achéra distingua la créature sous la flamme. Elle ressemblait à un phoque translucide, dont le visage déformé par la douleur était humain. Alors la forme qui se vidait de son sang cessa, dans la mort, de suivre le bateau et disparut dans les ténèbres. De nombreux cris semblables à ceux de nourrissons affamés suivirent le voilier quelques minutes. Une nuée de longues flammèches verticales approchaient puis se retiraient sous la menace de la lame d’Achéra. Mothwar, revenu à lui, se percha sur la poupe du navire. Il mugit et fit tournoyer son marteau de guerre dont les rubis réfractaient les lueurs et les amplifiaient. Le spectacle lumineux éclaira le ciel et la mer, tant et si bien qu’une minute plus tard, les êtres de la mer avaient disparu. Lentement, l’obscurité retomba sur eux et les enveloppa. S’effondrant au plus près l’un de l’autre, ils tombèrent dans l’inconscience. Quelques instants plus tard, le vent lui-même s’apaisa et se mit au repos. Jusqu’au lever du soleil, tout l’univers fut parfaitement calme.

***

Achéra s’éveilla au son des cris d’un oiseau. En une seconde elle fut sur pied. Mothwar réagit vite, quoique moins qu’elle.
— Des oiseaux. La terre est proche. Il attrapa le gouvernail pour donner au navire la direction de l’oiseau. Ils devaient le suivre pour arriver à la terre. Et qui disait terre disait gibier, eau douce et arbres fruitiers. C’est alors qu’il réalisa que l’embarcation restait strictement immobile. Le silence lui sauta soudainement aux oreilles. Plus le moindre souffle d’air. Plus le moindre nuage.
— Chiottes ! Il va falloir ramer.
— Alors ramons. Vers ce qui nous attend.
Des heures durant, les rames brisèrent les flots avec une régularité parfaite. À de nombreuses reprises, les oiseaux réapparaissaient à l’horizon, indiquant la voie à l’embarcation. Achéra siffla une étrange mélodie dans leur direction, à laquelle ils semblèrent répondre. Ils suivirent les volatiles longtemps, et ceux-ci se faisaient plus nombreux, jusqu’à former une nuée mouvante contre le ciel, et qui par instants occultait le soleil comme un formidable monstre volant.
Toujours ramant, Mothwar tonna :
— La terre ne peut plus être loin. Serait-ce la Terre des Dieux que voulait le Jarl ? Ou bien nous sommes-nous finalement égarés de l’autre côté ? Quelle fortune ou quelle fin nous attend derrière cet horizon doré ? Par Mjöllnir, mon fidèle marteau, quelle créature périra sous ma rage, ou sous le fil de ta lame, chère Achéra, déesse rouge du sang versé...
— Tu parles trop, Mothwar. Voici la terre. 
Une crête noire se détachait sur l’horizon. Le soleil se couchait sur la forme en arc de cercle accidenté. Sa lueur clignotait sous l’effet des nuées d’oiseaux. Achéra reconnaissait leurs cris à présent. À ceux des mouettes qu’ils avaient suivies s’ajoutaient les railleries des goélands et les croassements rauques de grands cormorans noirs.
Les corbeaux des mers, chuchota Achéra pour elle-même. Mauvais signe. Mauvais endroit.
Mais Mothwar redoubla d’efforts, et ses rames firent jaillir des geysers. Il rit à pleine bouche, cracha et jura une certaine partie des dieux existants. Mothwar n’y connaissait rien en oiseaux. Inutile de lui expliquer. Lui qui pensait avoir trouvé la Terre des Dieux…
Le sentiment d’Achéra s’intensifia à mesure qu’ils s’approchaient de l’île noire. Car il ne s’agissait que d’une île, et non pas d’une nouvelle terre. La couronne noire des volatiles hurlants lui donnait un air sinistre, comme une dent pourrie émergeant de l’eau tranquille. Quand le soleil acheva sa course derrière l’horizon, les cris d’oiseau baissèrent d’intensité, avant de complètement s’éteindre pour la nuit. Quelques minutes plus tard, ils accostèrent sur une plage de sable dans un silence de mort. Devant eux, la plage s’arrêtait à une cinquantaine de mètres, dévorée par une forêt épaisse qu’Achéra reconnut comme composée d’une variété étrange d’érables rouges. Elle en avait vu lors de nombreuses expéditions, mais ceux-ci étaient massifs et, d’une certaine manière, comme tordus. Les arbres semblaient vibrer, comme doués de conscience. Comme si la canopée convulsait.
— Quel est donc cet endroit ? Des arbres vivants ? Avons-nous trouvé l’antre d’un dieu sombre et oublié ? Achéra, dis-moi, où sommes-nous ? Il me semble que je sais que je rêve, mais je ne peux me réveiller.
— Les oiseaux, Mothwar. Ce ne sont que les oiseaux. 
Il observa quelques instants et comprit que les arbres étaient entièrement recouverts de volatiles silencieux qui formaient comme une peau mouvante et aussi noire que le ciel nocturne. Des milliers d’yeux les observaient et semblaient attendre. Sans un mot, Achéra s’engagea sous le couvert de la canopée, et Mothwar la suivit. Dans un assourdissant bruissement de feuilles et plumes, ils disparurent au regard des vivants, des morts et des dieux.

***

Sous le couvert de la forêt, Achéra élançait son long corps souple à grandes enjambées en écartant avec colère les ronces avides de sa peau et de son sang. Avec détermination, elle s’enfonçait toujours plus loin dans l’obscurité épaisse, comme pour s’éloigner des jurons de Mothwar. Celui-ci se contentait de suivre la piste qu’elle ouvrait dans la végétation hostile. Elle le devançait, si bien qu’il devait se repérer à sa chevelure rouge feu, toujours visible à travers les ténèbres comme une lanterne infernale destinée à le guider dans le noir, jusqu’à… à la vérité il ignorait le but de cette course interminable. Tous deux faisaient ce qu’ils avaient toujours fait : avancer.
— Rien d’autre que des oiseaux noirs au goût infâme… une forêt infinie qui veut notre mort… couverts de sang à cause de ces maudites ronces… le Völvo avait raison. Après le Monde, c’est le Bout du Monde. Pas de quoi faire de vieux os…
Achéra n’écoutait pas les borborygmes mâchonnés par Mothwar dans les profondeurs insondables de sa longue barbe noire. Elle avançait, et elle savait que d’une façon ou d’une autre, ils arriveraient quelque part. De l’autre côté de l’île ou du Monde. De l’autre côté d’eux-mêmes, ou dans un univers inversé. Les délires du Völvo ne l’avaient jamais intéressée. Elle n’avait cure de ses visions et de son prétendu savoir. Les traditions rigides agissaient comme un repoussoir pour Achéra. Toute petite, elle s’était élevée, naïvement, en posant toujours plus de questions, jusqu’à déstabiliser le Völvo. Celui-ci, Thrann le Noueux, n’avait que peu apprécié qu’une gamine le ridiculise devant une majeure partie du village. Il l’avait giflée. Un coup sec, sans force, mais qui avait claqué comme un mât cassant sous l’effet d’un vent du nord trop intense. Et quelle patience il avait fallu à Achéra ! Des mois entiers dans les montagnes à chercher la plante, la bonne, celle qu’il fallait… la Mandragore qui rendait fou. Celle qui faisait baver et attaquer au hasard. Celle qui pouvait faire cracher aux pieds du Jarl sans raison ou se recouvrir soi-même de poix et se précipiter vers la première torche venue. Elle l’avait trouvée, et en quantité suffisante. Alors quand Thrann le Noueux, Völvo du clan des Asgeir, fut découvert nu dans la porcherie en la galante compagnie d’un porc noir nommé Raal, le village se rit de lui. Puis ils l’accusèrent pour la mauvaise récolte et l’hiver particulièrement rude qui coûta la vie à cinq Asgeir dont deux enfants. Enfin ils l’exilèrent. Achéra n’oublierait jamais le regard qu’il lui jeta avant de disparaître sous les arbres recouverts de neige cristalline. Il savait.
Elle le comprit bien plus tard, mais le clan, lui aussi savait. Achéra la Némésis. La Vengeresse. On retrouva une partie de Thrann le Noueux une semaine plus tard à moins d’un kilomètre du village. L’autre moitié avait fini dans l’estomac d’un grizzli.
— Ta gueule, Mothwar. Regarde, une clairière. 
La forêt épaisse s’interrompait net pour révéler une large zone circulaire. En pénétrant dans le cercle, Mothwar fut surpris par la douceur du sol, légèrement mou et comme recouvert d’une végétation étrange et noire qui renvoyait la lumière de la lune. Il lui sembla soudain incroyable que le jour ne fût pas encore levé. La traversée de la forêt lui avait paru durer une éternité. Tout bien réfléchi, peut-être le jour était-il venu, puis redescendu, une fois ou même plusieurs. Non. Le ventre ne réclamait pas. Trois heures tout au plus. Depuis qu’ils avaient tenté de mâcher cet horrible oiseau noir au cri rauque. Le goût ignoble et les protestations assourdissantes de ses congénères avaient suffi à leur couper l’appétit.
Tout ici le dégoûtait. La faune inquisitrice, la forêt trop épaisse, la lumière de la lune et des étoiles reflétée sur le sol mou comme une peau d’animal… Mothwar ne prisait pas l’étrangeté. « Écoute et apprends », lui avait dit son père. « Tiens-toi tranquille et tu comprendras le monde. Observe ». Mais le jeune Mothwar, si loin aujourd’hui, avait couru, sauté, escaladé, chassé, et pas un jour ne passa sans qu’il obtienne une victoire, sur lui-même ou sur le monde. Sa place dans le clan le destinait à l’étude, mais son corps avait choisi pour lui. Il serait un conquérant, un guerrier, une brute. Son cri et son marteau de guerre dévoreraient l’univers connu et inconnu. Même l’autre côté du Monde ne lui faisait pas peur. Mais à présent qu’il pensait réellement y être parvenu, quelque chose à l’intérieur de lui sonnait faux… cette sensation le tenaillait, sans qu’il puisse mettre des mots dessus. Comme la sensation qu’une partie de ses forces menaçait à tout moment de l’abandonner. Ce sentiment était inédit pour Mothwar le Marteau.
Il ne pouvait le comprendre, mais il avait peur.
D’un geste ample et souple, Achéra dégaina sa longue lame d’acier bleuté. « Quelle est encore cette sorcellerie ? ». Mothwar répéta le geste dans un réflexe, empoignant Mjöllnir aussi aisément que s’il s’était agi d’une simple branche creuse.
Au centre de la clairière, une excroissance les surplombait. Noire et luisante, la forme prit de la consistance à mesure qu’ils s’en rapprochaient. Elle acquit une forme. Une forme humaine et féminine. Perché à plusieurs mètres de hauteur, un visage triangulaire les observait avec curiosité. Deux yeux noirs brillaient dans la blancheur opaline de la face à l’aspect crayeux, parfaitement immobile. Il fut difficile à Mothwar de détacher son regard de celui de la créature. Celle-ci était faite tout en longueur, d’une matière noire évoquant la peau de chauve-souris, à l’exception des mains et du visage. Les bras, d’une longueur aberrante ainsi que d’une grande finesse, pendaient le long du corps. L’inquiétante créature ne possédait pas de jambes, car elle semblait émerger d’un bloc du sol, ou plus précisément ne faire qu’un avec lui. Quand les grands bras arachnoïdes se mirent en mouvement, Achéra et Mothwar reculèrent d’un pas et levèrent leurs armes, prêts à riposter si la chose les attaquait. Mais elle leva les bras, comme pour leur signifier « Ne me craignez pas. Je suis sans danger ». Mothwar secoua la tête doucement. Il avait senti les vibrations de la voix de la créature, quelque part au fond de sa tête, dans un langage inconnu mais pourtant compréhensible. Un paradoxe dont le guerrier se serait bien passé. Mothwar ne goûtait que très peu les paradoxes.
(Approchez… Laissez-moi toucher vos fourrures…)
Mothwar rugit :

— Si cette chose me touche, je la coupe en deux ! La grande dame noire frémit, de peur ou d’excitation, mais Achéra posa une main sur l’épaule de son compagnon.

— Laisse-la faire… mais reste prêt. Obéissant, il laissa la chose étendre ses bras et du gauche passer ses longs doigts fins dans la tignasse rouge feu d’Achéra, tandis que sa main droite s’accrochait dans les longs poils drus de sa barbe. Il retenait son souffle ; tout son corps était prêt à déployer un cataclysme d’énergie meurtrière au moindre signe de menace. Sans Achéra, la créature, si sublime et repoussante à la fois, ne serait plus qu’un tas de chairs sanguinolentes et fumantes sous la lune indifférente.
— Comment cela va-t-il finir ? grogna Mothwar à l’attention d’Achéra. Impossible de savoir ce qu’est cette chose et ce qu’elle veut… Ne devrions-nous pas fuir cette île maudite ?
— N’es-tu pas au moins curieux ? Qu’une chose aussi étrange et belle s’intéresse à nous… et depuis combien de temps est-elle figée ici ? Est-elle plante ou créature animale, ou encore rejeton d’un dieu inconnu ? Ne crois-tu pas, Mothwar, qu’elle puisse être elle-même une déesse ?
Circonspect, l’homme épais au corps couvert de runes plongea son regard dans celui de la longue dame qui semblait bloqué dans un sourire figé… Il ne rêvait pas. Elle avait changé d’expression et quelque chose dans l’agencement de son visage était modifié. L’expression de bienveillance distante avait laissé place à un large rictus de cauchemar qui évoqua en lui l’ouverture suintante d’une plante carnivore à taille humaine. En une seconde il perçut ce subtil changement, et il comprit. Le bras gauche de la dame, à présent un tentacule frémissant et verdâtre, à l’odeur âcre, figeait de multiples excroissances dans le crâne d’Achéra. Celle-ci, en transe, continuait de fixer la créature. Mothwar vit ses lèvres bouger légèrement. Son teint passait rapidement de laiteux à blême. Dans un réflexe horrifié, il arracha les tentacules plantés dans son cou et poussa un cri si formidable que tous les oiseaux perchés sur la cime des arbres de l’île s’envolèrent en hurlant. Alors que leur masse occultait la lune, Achéra sembla reprendre ses esprits, et tandis que Mothwar faisait tournoyer Mjöllnir, une fois, deux fois puis trois, Achéra fit surgir sa lame, droit dans la base noire et molle de la chose, jusqu’à l’ouvrir à moitié. Aussitôt, un fluide rouge sombre jaillit sur eux, les recouvrant d’un ichor pestilentiel qui les fit chanceler. Tentant d’ignorer l’horreur dont il se voyait recouvert, Mothwar donna une nouvelle impulsion au marteau de guerre qui vint percuter le pied de l’abomination, qui dans un choc mou se brisa, révélant un geyser de sang liquoreux dont l’univers sembla se remplir. La chose s’effondra au sol dans un bruit sourd, avant de se tortiller quelques secondes sur le sol, désormais sans forme reconnaissable. À aucun moment la créature n’avait émis le moindre son.
Sous leurs pieds, le sol trembla.

***

— Comment expliquer une chose pareille aux nôtres, Achéra ? Quels mots employer que leurs oreilles connaissent ?
— Ils ne nous croiront pas.
Ils fixaient au loin la formidable masse en mouvement sur les flots déchaînés. Des résidus de vagues parvenaient à leur embarcation, mais la distance était à présent trop grande pour la menacer de chavirer. Mothwar soliloquait pour ne pas devenir fou.
— Nous leur dirons que de l’autre côté les plantes sont des femmes… et que les îles sont des monstres… Nous leur parlerons d’un animal blessé, grand comme une montagne, qui s’éloigne de nous et disparaît à l’horizon.
— Et ils ne nous croiront pas, dit Achéra dans un souffle.
— Nous l’avons blessé. La créature faisait partie du dieu. Comme une pustule.
— Comme un membre, Mothwar. La Dame Noire était l’un de ses membres. Et oui, nous l’avons blessé. Mais ce n’était pas un dieu, affirma-t-elle en plantant son regard clair comme un lac de montagne.
— Qu’en savons-nous ?... Une chose aussi… formidable…
Un dieu nous aurait écrasés comme une paire d’insectes. Si cette chose en est un, ce n’est pas l’un des nôtres. Un vrai dieu ne se laisse pas blesser. Un vrai dieu se venge.
Mothwar resta pensif. L’île blessée avait disparu derrière l’horizon. Tout commença à ressembler à un rêve. Dans une impulsion, il reprit son poste et se mit à ramer.
— Assez, Achéra ! Nous rentrons ! Cap au sud, vers nos terres. Et que les autres croient ce qu’ils veulent. Quel risque ont-ils pris, les pieds au chaud sous leurs fourrures ? Recevoir une braise dans l’œil ? Je leur dirais tout ! Quant à celui qui osera défier ma parole, il goûtera de l’acier trempé de Mjöllnir. Que dis-tu, Achéra ?
Il fut surpris de découvrir un sourire lumineux de la part de sa compagne. Le sourire d’une guerrière. Il sentit son cœur se gonfler d’un mélange de fierté et de joie, et d’un sentiment qu’il n’aurait su définir. Mothwar n’avait pas tous les mots.
— Cap au sud, Mothwar ! Nos terres me manquent !
Elle tira le gouvernail pour aligner leur course avec le soleil couchant sur leur flanc gauche, et lui commença à ramer de toutes ses forces.

***

« Nous partîmes vaillants, mais le vaste Océan,
A dérobé nos cœurs et nos rires d’enfants,
Nous revenons fourbus, dépenaillés mais fiers,
Au Pays du Diamant où s’étendent nos terres ! »

— La joie t’inspire, Mothwar !
Ils contemplaient la côte qui leur ouvrait les bras. Les antiques conifères à chevelure argentée étaient déjà visibles, et Achéra estima à moins d’une journée vers l’ouest la position de leurs terres, en longeant la côte. La chance leur souriait.
Mothwar chantait à pleins poumons, improvisant des vers. Elle le suivit en canon alors qu’ils approchaient du rivage.
Ils longèrent la côte sud de l’île de Krenna, ses forêts sombres et sauvages. À leur gauche, le Mont Terreur de l’Isle Morte les écrasait de sa présence malgré la distance.
Le soir tombait alors qu’ils passaient l’embouchure de la Blonde. Là, les rives étaient bordées de majestueux pins dont les racines débordaient pour former un entrelacs noueux qui, dans la lumière tombante, évoquait des figures mouvantes semblant suivre l’embarcation du regard comme d’antiques sentinelles.
Mothwar avait cessé de chanter.
Lentement, l’embarcation remontait le courant en s’enfonçant dans la nuit. Quelques heures plus tard, Achéra reconnut l’endroit où la Blonde formait un coude vers le Nord et révélait la cime du Massif des Diamants coiffé de nuages cotonneux, plus haut sommet de toutes les Diamanterres. Enfin apparut l’embarcadère du port d’Adamante, où ils amarrèrent leur vaisseau avant de prendre pied sur la terre ferme tant désirée.
Un groupe de trois femmes les aperçut et se dirigea vers eux à petits pas. Ils reconnurent les sœurs, Aslaug, Bolla et Sigrid. Ces trois-là ne se quittaient jamais. Achéra trouva étrange qu’elles portent du noir. Cette couleur était réservée au deuil.
— Quelles nouvelles ? Et pourquoi le noir ?
— Trom Ertov Snoruelp Suon, répondit la plus âgée des sœurs, comme dans un borborygme.
— Quelle est ce langage, Achéra ? S’étonna Mothwar. Quelle nouvelle malédiction s’abat sur nous ? Parlez, femmes ! Quel tour nous jouez-vous ?
— Suon Zevius…
Sur quoi elles se dirigèrent en direction de la ville, leur faisant signe d’emprunter le même chemin. Ils aperçurent d’autres habitants qui les fixaient de loin. Certains les pointaient discrètement du doigt. Des groupes d’enfants les espionnaient maladroitement et prenaient la fuite dès qu’ils se savaient repérés.
Ils longèrent les maisons modestes de la basse ville, puis les habitations plus cossues des marchands, avant d’arriver à l’impressionnant Skalar du Jarl. La maison-longue trônait au sommet de la pente naturelle et semblait surveiller l’ensemble de la ville d’un air sévère. Aucun bâtiment n’était éclairé, et seule la lune permettait à Mothwar et Achéra de distinguer la ville plongée dans l’ombre.
— Ce cauchemar ne finira donc jamais… Allons voir le Jarl et finissons-en, grogna Mothwar.
— Quoi qu’il arrive, je te demande de conserver ton sang-froid.
Mothwar eut l’impression qu’Achéra avait compris la situation. Il choisit, comme souvent, de lui faire confiance.
Ils pénétrèrent dans la maison-longue et les trois sœurs prirent congé. Dans le grand bâtiment plongé dans la pénombre, rien ne bougeait. À l’autre bout de la pièce, sur le trône du Jarl, était assise une silhouette qu’ils ne pouvaient identifier, si loin et dans l’obscurité. Le long de chaque mur, une dizaine de guerriers habillés de noir se tenait immobile, le regard fixe droit devant eux. Sur leur passage, Achéra crut les entendre chuchoter…
— Strom Son a Eriolg…
Alors qu’ils approchaient de la grande silhouette sur le trône, Mothwar fut choqué de voir qu’Achéra pleurait. Achéra la Némésis en larmes. Il fut soudain pris d’une vague de terreur, qu’à son habitude il changea sitôt en rage. Mjöllnir apparut en un instant.
— Pas besoin, Mothwar. Range ton arme. La chanson s’arrête ici.
Sur le trône, la silhouette les observait, et le guerrier distinguait un visage. C’était une figure féminine étrangement familière, parfaitement noire, dont le rictus fendait le bas du visage dans une caricature de sourire. Achéra lâcha son arme à ses pieds et tomba à genoux. Les larmes recouvraient son visage comme un voile.
— Ce fut un honneur de combattre à tes côtés, compagnon, souffla Achéra avec le courage qui lui restait.
Mothwar chuta à son tour. Il n’entendit pas le son de Mjöllnir rebondissant avec force sur le sol.
— Cette fois, nous y sommes, n’est-ce pas, Achéra ? Pour de bon, de l’autre côté…

***

Quelque part au milieu de l’étendue d’eau d’un océan lointain, le formidable vacarme de milliers d’oiseaux résonna, sans personne pour l’entendre. La masse des volatiles s’éleva au-dessus des arbres et forma un nuage compact.
Sous le nuage, une formidable masse frissonna et un long sifflement très bas résonna à des lieues à la ronde.
Rassasiée, l’île s’ébroua, déclenchant un maelström cataclysmique.
Puis poussant un dernier long cri, elle plongea sous la surface démontée.
Quelque temps plus tard, elle avait disparu sous les eaux tranquilles.

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