De glace et d'épée

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Autrice SFFF, je suis autant active en Auto-Edition qu'en Maison d'Edition classique. Ma préférence ? Les univers un peu déglingués et les personnages bousillés... Ou à l'inverse les grands  [+]

Image de Été 2018

Liz reposa sa bière fraîche en soupirant d’aise. Cette trêve dans les combats était un vrai bonheur. Les jambes étendues sous la petite table ravagée par des générations d’ivrognes, elle s’appuya sur le dossier de la chaise et savoura l’ambiance de la taverne. Ce brouhaha chaleureux lui manquait toujours lorsqu’elle partait en mission.
— Eh poupée, ça te dirait un...
La jeune femme releva brutalement la tête, et dévisagea le géant qui avait osé perturber sa dégustation. Il déglutit, coupé net dans sa fanfaronnade. Derrière lui, ses camarades échangeaient des rires gras. Trompés par la sveltesse de la silhouette revêtue de cuir, ils ignoraient ce qui se cachait sous la capuche ample de la mage de guerre, et avaient cru pouvoir s’amuser à ses dépens. Une erreur fréquente.
Liz inclina la tête et haussa les sourcils, défiant son perturbateur d’ajouter un seul mot. Son œil de glace étincela, et l’homme recula en bredouillant :
— Pardon, je ne... pardon.
Il fit demi-tour, la nuque roide et les épaules tendues, puis rejoignit ses camarades d’un pas saccadé, contenant son envie de fuir à toutes jambes pour ne pas achever de perdre la face. Il fut accueilli par un chapelet de questions étonnées, qu’il écarta d’un geste de la main, avant de saisir un verre et de le boire cul sec.
Liz se permit un petit sourire en coin, et reprit la dégustation de sa bière. Elle fit la moue en s’apercevant que le liquide avait tiédi entre temps. Elle tendit l’index droit, effleura le rebord de la chope et regarda le givre s’y déposer avec délicatesse, puis goûta de nouveau. C’était beaucoup mieux.
Une nouvelle ombre envahit sa bulle de tranquillité. Elle sentait la sueur rance.
— Pardon, ma Dame, mais je... Mille pardons, mais nous serions plus à l’aise si vous évitiez d’utiliser la magie ici.
— Je n’ai fait que refroidir cette pisse d’âne que tu vends comme de la bière.
La voix de Liz, grave et posée, fit transpirer le tavernier de plus belle. Son crâne chauve se mit à luire.
— Je ne... oui, bien évidemment, mais vous rendez mes clients nerveux, et ils...
— Bien. Je m’en vais.
Le charme était brisé de toute façon.
Le quadragénaire manqua défaillir de soulagement. Il recula précipitamment lorsque la jeune femme se leva, et regagna l’abri tout relatif de son comptoir pour y reprendre l’astiquage de ses verres. Liz fit quelques pas vers la porte, puis elle pivota brusquement, la main sur le pommeau de son épée courte, en sentant quelqu’un tirer sur sa cape. Une fillette la dévisageait, ses nattes brunes toutes emmêlées, le nez encroûté de morve. Elle devait avoir quoi, cinq ans ? Six, pas plus.
— M’dame, j’peux venir avec vous ?
Liz sourit, lâcha son arme et chercha la mère des yeux. Son regard n’accrocha que des visages terrifiés, ce qui l’agaça au plus haut point. Eh quoi, elle n’allait pas la manger la gamine !
— Dites, j’peux venir ? Moi aussi j’veux devenir mage de guerre !
— Vraiment, petite ? Tu veux vivre dans le froid et la boue, avoir faim et soif constamment, voir tous tes amis mourir ?
La fillette écarquilla les yeux ; cette description ne devait pas correspondre aux histoires qu’elle avait entendu conter.
Liz eut brusquement envie de lui faire plaisir, peut-être parce qu’elle était bien décidée à savourer ses quelques jours de congé. Elle tendit la main et modela un minuscule fragment de son pouvoir. Une licorne de glace apparut sur sa paume. La mage l’offrit à la gamine, dont le visage s’illumina, et en profita pour retirer sa cape des petites mains poisseuses. Sa tranquillité retrouvée, elle franchit la porte de la taverne d’un pas léger, et rejoignit son cheval attaché à la terrasse. L’animal, d’un blanc immaculé, s’ébrouant en la voyant sortir, faisant tinter toutes les boucles de son harnachement bleu pâle. Elle le libéra et l’enfourcha avec souplesse, le poussant aussitôt au galop dans la nuit. Maintenant qu’elle avait trahi son identité, elle voulait s’éloigner de ce bourg avant que la rumeur de son passage ne s’ébruite. Si proche de la frontière, le village devait abriter un véritable nid d’espions.

La lune trouva Liz encore à cheval, et fit étinceler des armures devant le Pont du Corbeau. La mage tira sur les rênes en jurant, stoppant net sa monture. Elle pivota en selle, et vit d’autres soldats surgir derrière elle. Piégée ! Ils avaient été sacrément rapides sur ce coup-là.
Elle marmonna quelques bribes de langue ancienne et une carapace de glace la recouvrit telle une cuirasse. Juste à temps. Une flèche rebondit sur son épaule gauche. Les hommes se déployèrent pour l’encercler. L’un d’entre eux se posta en face d’elle, et tendit une main squelettique, qui s’habilla de flammes. Liz grimaça. Mage de guerre contre mage de guerre. Une belle partie de plaisir en perspective.
Le feu du sorcier se rassembla en projectile incendiaire. Lorsqu’il lui arriva de face, Liz contra l’attaque par une vague de glace, mais ne put esquiver la charge simultanée des soldats, qui la projetèrent au sol, provoquant la fuite de son destrier. Elle s’écroula lourdement sur les pierres du chemin, se mordant la langue par la même occasion, et distribua toute une série de lances de glace autour d’elle pour gagner le temps de se relever. Elle bondit sur ses pieds, et se baissa aussitôt pour éviter un nouveau projectile incendiaire. Il percuta un soldat ennemi et le transforma en torche humaine. Sans se préoccuper de la désagréable odeur de suif, Liz repartit à la charge : elle gela le sol sous les pieds des fantassins, et dégaina son épée courte. Elle eut le temps de transpercer deux hommes déséquilibrés, avant de devoir esquiver une flamme bleutée, qui grilla un assaillant supplémentaire et réchauffa la terre. Les autres s’élancèrent.
Après plusieurs passes, Liz fronça les sourcils. Les attaques incessantes l’empêchaient de se concentrer, et donc de lancer des sorts puissants. Même s’ils se gênaient mutuellement, l’alliance du sorcier et des soldats était redoutable ; elle ne pouvait s’occuper des deux à la fois. Elle contra plusieurs coups d’épée à l’aide d’un bouclier de glace, que le mage de feu fit aussitôt fondre. Une lame entailla l’avant-bras de la magicienne, une autre effleura sa joue. Bon ! Il était temps de passer à la vitesse supérieure.
En quelques mots, Liz s’enferma dans une gangue de glace épaisse, que ses ennemis entreprirent aussitôt de briser. Une seconde, deux, trois... le petit iceberg explosa, mais il avait rempli son office : la jeune femme avait pu se concentrer suffisamment pour modeler un sort de plus grande amplitude. Une flèche de glace quitta ses paumes et fila vers le ciel dégagé. Sa trajectoire en cloche évita les fantassins surpris, qui ne prirent du coup pas la peine de l’éliminer. Ils repartirent à la charge, obligeant Liz à se protéger d’un nouveau bouclier, que le mage de feu recommença à marteler sans pitié. L’épée de Liz dansait et mordait la chair, mais elle ne tiendrait pas longtemps. Ils étaient encore bien trop nombreux.
Sentant sa proie faiblir, le mage ennemi redoubla d’efforts. Les deux mains tendues, il abreuvait Liz d’un feu nourri de projectiles, la forçant à défendre, défendre encore. Il sourit et s’essuya le front de la manche. Il ouvrit la bouche pour façonner un nouveau sort... et s’effondra face contre terre, les yeux exorbités. Un immense tigre des neiges, surgi de la forêt comme un cataclysme de violence, quitta son dos et l’acheva d’un coup de griffe bien placé. Liz, profitant de la surprise des soldats, se redressa et modela une salve de javelots de glace. Maintenant qu’ils n’étaient plus protégés, les hommes tombaient comme des mouches. L’un d’entre eux tenta de s’enfuir, mais en deux bonds le fauve fut sur lui.
La jeune femme vacilla et s’écroula, à genoux dans la terre détrempée de fluides vitaux, lâchant son épée. Couverte de sang, éreintée, elle força son souffle à retrouver un rythme normal et sentit son cœur ralentir, s’apaiser. Elle leva le sortilège qui drainait ce qui lui restait d’énergie ; le tigre des neiges redevint Yo’lbars, sa placide monture, qui mit aussitôt le nez dans l’herbe, indifférente à la scène de carnage environnante.
Liz examina le modeste champ de bataille, et sourit. Dix-huit contre une. Pas si mal, pour un premier jour de congé.

À quelques kilomètres de là, une toute petite fille rêvait d’un combat magique et ses lèvres, bruissant dans son sommeil, s’entraînaient à prononcer les anciennes formules. Une minuscule licorne de glace ornait sa table de chevet recouverte de givre...

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Armelle FAKIRIAN · il y a
Waow ! De la Bonne Fantasy. J'adore !
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Alizée Villemin · il y a
Merci Armelle ! :D

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