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De Coconut Grove à Rock en Seine

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Bellinus

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Que combattre en urgence ? Les décibels ou la canicule ? Qui accueillir en priorité ? La fraîcheur vespérale ou le tapage nocturne ? Bref, fenêtres closes ou bien ouvertes ? Chaque fin d’août, c’est le même dilemme au moment où, à une centaine de mètres de ma chambrette, les rives du fleuve vont s’embraser et exploser. Mais si je redoute les décibels, je garde toute ma sympathie à cet événement francilien car c’est la fête avec un grand F, le triomphe de la musique, de la jeunesse, de la vie !
La vie… Je ne puis m’empêcher de songer à « mon » Richard que je retrouverai jeudi, comme chaque semaine depuis tant d’années. Sa vie à lui, si calme, si sage, si routinière mais paradoxalement et fanatiquement 100% rock’n’roll !
Mon vieux jeune homme a perdu la mémoire (du présent) il y a une vingtaine d’années suite à un terrible accident de voiture. Plusieurs fois par semaine, je suis son auxiliaire de vie, car, sans repères ni dans le temps ni dans l’espace, le moindre acte de son existence flottante devient décousu, étrange et incohérent.
Ce qui fait lien entre nous, c’est la musique. C’est elle qui permet à Richard de survivre et de savourer encore son existence recluse et monotone, rendue un peu plus souriante, j’espère, par ma présence espiègle et nos sorties en ville. Oui, la musique est notre connivence, j’allais écrire “ notre amitié ”. « Hello, Michel ! Que veux-tu écouter aujourd’hui ? Va choisir. » Voici la phrase rituelle qui m’accueille dès mon arrivée, davantage injonction qu’invitation. Il faut dire que Richard est un passionné de rock ; il possède près de 400 microsillons qu’il a collectionnés avec amour avant son aquaplaning. Grâce à lui – et je lui en sais gré –, j’ai découvert The Cure, J.J. Cale, Flamin’Groovies, The Passions,Gong et j’en passe… (Mon seul regret : que la réciproque ne soit pas possible avec Schubert ou Monteverdi !). Certains jours, je n’ai guère l’oreille à ça (le repas à préparer, des courses urgentes à faire…), mais je ne repousse jamais l’offre de Richard, elle reste prioritaire tant il me semble que, pour mon amnésique, son hospitalité, surtout son utilité sociale et son estime de soi passent désormais par ma tardive et savoureuse initiation au rock’n’roll.
Au printemps dernier, je crois lui avoir procuré un rare bonheur. Cette fois, c’est moi qui avais lancé l’invitation. « Es-tu prêt à aller planer demain avec les Doors ? » J’avais en effet repéré que le film-hommage de Tom DiCillo passait encore sur les écrans parisiens et je comptais bien convier Richard à cette fête : rock, sexe et poésie, ça ne se refuse pas, non ?
Aussitôt dit, aussitôt fait (même s’il est un peu malaisé d’organiser un aller-retour dans la demi-journée entre la banlieue ouest et le centre de la capitale). Richard, pour une fois — mais il sait jouer de son handicap invisible ! — se souvenait de notre rendez-vous, s’était chaussé à l’avance et il était impatient de retrouver son groupe fétiche grâce à des images d’archives tournées entre 1966 et 1971 et habilement agencées. (Quant à moi, je me suis bien gardé de lui avouer ma secrète motivation : mater l’Archange !)
Pendant la projection, je regardais à la dérobée mon « invalide à vie » (comme il se définit lui-même) : il rayonnait dans la pénombre, fredonnant les paroles des chansons, souriant et hochant la tête, revivant via l’image tremblée et les sonorités sauvages cette période de sa jeunesse où il portait les cheveux longs et planait plus souvent qu’il n’était autorisé chez son universitaire de père. Scotché à l’écran, sous le charme vénéneux de la bête de scène à la gueule d’ange, gracile séducteur moulé de timidité boudeuse et de cuir rutilant, son accompagnateur, lui, délirait gentiment, en apesanteur, succombant à une drogue très douce, un mixte d’émotion, de désir, un peu de révolte contagieuse, plaisir sonore et nostalgie pour les sixties enfuies, le tout sur fond de questions restées sans réponses à l’issue de la projection : comment est-il possible d’être aussi beau ? Aussi fêlé ? Sincérité ou provocation ? Enfer ou Paradis ? Rock star ou poète maudit ? Et pourquoi s’autodétruire avec autant d’application et de persévérance pour mourir seul, loin de ses potes et de son public, ravagé par l’acide et l’alcool, seul à 27 ans dans une baignoire à un jet de pierre du Père-Lachaise ?
Une pensée en entraînant une autre, les violentes images du Dinner Key Auditorium prenaient une acuité brûlante. Ces invectives hurlées en 1969 ont-elles encore, me disais-je, un sens, une actualité, une urgence pour ces temps de libéralisme décomplexé où les jeunes, des banlieues et d’ailleurs, ne sont pas les moins sacrifiés ? Mais tout aussi entichés de musique. « How long are you gonna let it go on ?... Combien de temps allez-vous vous laisser faire ? Vous laissez les gens vous bousculer. Combien de temps cela va-t-il encore durer à votre avis ? Peut-être que vous aimez ça, peut-être que vous aimez qu'on vous bouscule... Peut-être même que vous adorez ça, que vous adorez qu'on vous mette la tête dans la merde... »
Les cohortes de jeunes se rendant à St Cloud pour le Festival Rock en Seine n’auront vendredi prochain rien de révolutionnaire (nous nous croiserons et, de retour de chez Richard, je me sentirai seul et bizare à fendre le flux contraire, rabat-joie bien malgré moi). Car chaque été, c’est le même spectacle bigarré et bon enfant : à pieds, isolés ou en petits groupes, plutôt sages quoique folkloriques, simplement heureux ensemble, bientôt électrisés par la musique qui les convoque tous. Cette musique est vraiment identitaire et fédératrice, alors qu’ému et envieux devant mon clavier, ce matin je me prends à rêver : si j’avais quelques années en moins (pas mal !) – moi qui suis bêtement passé à côté de Woodstock par excès de conformisme frileux –, si je ne redoutais pas tant les impitoyables décibels et les tenailles d’une foule en transes, avec quelle ferveur aujourd’hui je me joindrais à ces jeunes processionnant vers leur magique happening ! Car ce que la ferveur religieuse ou politique ne peut plus guère, la musique, surtout en live chaque fin d’été dans les Hauts-de-Seine, peut l’opérer durant trois soirées d’affilée : fusion, communion, exaltation ! Il suffit de franchir le pont… Même si, dès lundi matin, la triste mélopée de la routinière rentrée et du no futur se fera à nouveau entendre dans les petits matins blêmes de septembre…
Je me suis dit également que si j’avais été un peu plus audacieux, plutôt qu’au cinéma, c’est ici que j’aurais amené Richard cet été : à Rock en Seine. Nous aurions bien pu dénicher un coin (relativement) tranquille près de la Grande Cascade, prêts à plonger tous deux dans le maelstrom. Mais Richard a bien trop peur de la foule, du bruit, et moi, de le perdre dans cette cohue bariolée ! Et puis, autre frein, mental celui-là et bien plus décisif, même s’il n’imprime pas vraiment que nous sommes en 2018, Richard a conscience que les années ont passé, que sa chance a tourné, qu’il n’est plus dans le coup. Comme tous ceux qui redescendent la pente, en mal de repères et d’espoirs, surtout lui dans le no man’s land de son présent morcelé et brumeux, il se console en idéalisant et en sacralisant ce qui fut la révélation solaire de sa jeunesse. « Bah ! Aujourd’hui, ça n’a rien à voir avec le vrai rock n’ roll ! » J’ai beau lui répéter que l’Âge d’or n’existe pas vraiment, qu’il y a toujours des petits génies en train de naître, à St Cloud ou ailleurs, que la musique ne connaît ni paliers ni frontières et que je me fais fort de lui faire découvrir les nerveux MNNQNS, le groupe argentin Attaque 77 ou l’expérimentation extrême de The Psychotic Mons qui devrait être l’un des temps forts du festival. Rien à faire, Richard se bute, résiste, se rembrunit. Non merci ! Et sans cesse, remettant sur la platine l’antique (et impeccable) galette noire, il chantonne béat Light My Fire en recommençant sur la table du salon le même puzzle, sans cesse détruit, sans cesse reconstruit, sans cesse détruit… reconstruit… détruit…
Il n’empêche, de retour à l’appartement après notre virée printanière dans l’antre obscur, puisque mon gars ne peut pas lire (il voit les images, mais son cerveau ne sait plus décrypter les hiéroglyphes de l’alphabet… ce qui devient compliqué pour certains films en V.O. !), je me souviens lui avoir lu un poème de Morrisson. Richard était attentif. Un archange passait. Les mots incandescents de Jim… Même sans la musique des Doors – surtout les huées et les aboiements des flics de Miami investissant la scène devenue, dit-on, impudique – bref, en savourant les mots que Robert prenait plaisir à me traduire, nous avons convenu que certains chanteurs de rock ne sont pas des pros du tapage nocturne ou de la provoc facile, mais d’immortels Poètes ! Qu’il en existe encore aujourd’hui, demain, toujours, et que, pour survivre dans la joie, nous devons à tout prix nous tenir à l’affût : puisque nous vibrons à la musique, Richard, toi et moi, nous sommes bien trop jeunes pour être déjà vieux !

(…) Tu piges.
Ma viande est vraie.
Mes mains – comme elles s'agitent
Agiles démons en équilibre
Mes cheveux – si entremêlés et frémissants
La peau de mon visage – pince les joues
Ma langue épée flamboyante
Projetant des lucioles verbales
Je suis vrai.
Je suis humain
Mais je ne suis pas un homme ordinaire
Non Non Non
Que fais-tu ici ?
Que veux-tu ?
De la musique ?
Nous pouvons faire de la musique.
Mais tu veux plus.
Tu veux quelque chose et quelqu'un de nouveau.
Ai-je raison ?
Bien sûr.
Je sais ce que tu veux.
Tu veux l'extase
Le désir et le rêve.
Les choses ne sont pas vraiment ce qu'elles semblent
Je te conduis dans ce sens, il tire dans l'autre.
Je ne chante pas pour une fille imaginaire.
C'est à toi que je parle, à moi-même.
Le palais de la conception brûle.
Pas besoin de leçons
Toi et moi recréons le monde !

(Traduction de L. Boisclair et P.-Y. Thibault)

Miami, 1er mars 1969 — Boulogne-Billancourt, 20 août 2018

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Loodmer · il y a
Un vrai voyage dans le temps de woodstock aux Doors. Mais assister aux concerts, surtout de rock , quand une heure debout suffit à nous rentrer les pieds dans les hanches, ça n'est plus de notre âge. Reste le net et toutes ses possibilités de réécouter les morceaux qui nous ont fait vibrer, dans un bon fauteuil, aux premières loges si l'on ferme les yeux.
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