Dé-charge mentale

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Je voudrais que ma plume encercle des milliers de mots, les apprivoise, et les fasse danser sur le fil ténu de la vie  [+]

Ce soir-là, Félicité a décidé de dire non... NON... NON... N-O-N

Trop, c’est trop !

Au risque d’être incomprise, critiquée, montrée du doigt, désaimée.

Comprenez-la bien : elle a toujours dit oui. C’est facile de dire oui. Ça fait plaisir. Mais qu’est-ce que ça fatigue !! Pas les autres, ça non... Soi-même.

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Une zone pavillonnaire dans une ville tranquille de banlieue. Ici vit une famille comme les autres, ou presque. Pour une compréhension optimum de l’histoire qui va suivre, permettez-moi tout d’abord de vous présenter les principaux protagonistes :
Pierre : autrement dénommé « Le mari », « Le père » ou « Papa », « Papounet » dans certaines circonstances
Félicité : aussi désignée par « La femme », « La mère », « Maman », accessoirement « Chérie », voire « Petite Maman chérie » en cas de gros désespoir... ou de nécessité absolue
Louise : la fille ainée. Certains l’appellent « Ma puce », d’autres « La Grande Gigue », c’est selon
Thomas : le fils cadet. « Mini-moi », « Le moustique », « le Crailleux », « le Nabot », plus d’autres sobriquets que la décence m’empêche de communiquer ici

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Un lundi matin fébrile...

7 h 30 – Échange n°1 : le mari et la femme
- Chérie ! Où est mon costume gris anthracite ? Celui que je porte avec ma chemise et ma cravate mauves ?
- Je l’ai apporté au pressing. Tu l’avais taché lors de ton dernier repas en clientèle.
- Mais j’en ai besoin pour ma réunion de ce soir. Tu sais combien elle est importante pour moi !
- Tu peux passer le chercher au pressing sur ta pause méridienne. C’est juste à côté du bureau.
- Je n’aurai pas le temps. Je travaille moi ! Toi tu es à la maison toute la journée. Tu peux bien t’en occuper !

7 h 40 – Échange n°2 : la fille ainée et la mère
- Louise, je t’ai déjà demandé de ranger et de nettoyer la table du petit déjeuner lorsque tu as terminé. Tu as encore laissé trainer ton bol et la boite de céréales.
- Je sais Maman mais je suis à la bourre ! Je n’ai pas entendu mon réveil et toi tu es venue me chercher trop tard !
- C’est parce que j’estime qu’à 14 ans tu peux quand même te prendre un peu en charge. Allez ! Le bol et la boite de céréales s’il te plait ! Et sans râler !
- Ma p’tite Maman Chérie, tu ne peux pas le faire à ma place ? PLEASE !! Je vais louper mon bus.... Oh merci !!! Je t’adore !!!

7 h 45 – Échange n°3 ou plutôt crêpage de chignon n°1 : le frère et la sœur
- Bon allez le Nabot. J’vais pas t’attendre deux heures ! Il faut y aller ou on va être en retard à l’arrêt d’bus !
- Mais j’trouve pas mes clés d’maison ! J’les avais pourtant posé là ! Maman ! Mes clés, j’les trouve pas !!
- Mais qui m’a collé un frère pareil ! Même pas capable de ranger ses clés !
- Oh toi la Grande Gigue, quand tu sauras faire les choses seule, tu pourras faire la fière !

7 h 50 – Échange n°4 : le père, la mère, la fille ainée et le fils cadet
- Papounet, tu te rappelles que tu dois remplir le dossier pour mon voyage scolaire ? Tous les 3èmes y vont !
- Oh Louise, je ne sais pas de quoi tu me parles. Demande à ta mère, elle doit avoir les infos elle. J’ai déjà tellement de paperasse au bureau.
- Et moi je dois rendre ma réponse pour l’anniversaire de Tim. C’est samedi. J’y vais ou pas ? Et puis il faudrait acheter un cadeau !
- Mais oui Thomas. On s’en occupera avec Papa. Nous verrons qui t’emmène. Samedi on est à la maison tous les deux.
- Oh mais c’est tout vu Félicité. Tu connais les parents de ce Tim, toi. Et puis tu sais où il habite. Tu iras. Et pour le cadeau, tu as un bien meilleur goût que moi !

7 h 55 – Les mêmes
- Allez mauvaise troupe ! En voiture ! Je vous dépose à l’arrêt de bus avant de filer au bureau. Chérie ? Tu penses à mon costume et au cadeau d’anniversaire pour le copain de Thomas. Ce Tom doit bien avoir les mêmes goûts que notre fils n’est-ce pas ?
- Tim... Il s’appelle Tim le copain de Thomas, Pierre. J’appellerai sa maman pour être sûre.
- Maman, tu n’oublies pas que j’ai judo ce soir, en plus c’est la photo de groupe. Tu viens me chercher à la sortie de l’école ?
- Mais oui Thomas. Je ne t’oublie pas. Allez ! Partez tous ! Ne vous mettez pas en retard !
- Tu en as de la chance toi de rester à la maison ! Au moins tu peux te reposer quand tu en as envie. Moi avec les copines de la classe, on n’s’est toujours pas remises de la soirée pyjama de vendredi. Et dire qu’il faut aller au collège ce matin...

8 h – Pierre, Louise et Thomas sont partis. Félicité se retrouve seule à la maison. Seule, oui, mais pas inoccupée. L’heure n’est pas au repos contrairement à ce que certains en disent ! Une nouvelle journée marathon l’attend. Mais où a-t-elle bien pu laisser son carnet pense-bête ? Ah le voilà. Il est déjà bien plein ! Félicité passe en revue de façon méthodique sa do-it list afin de ne rien oublier.
- Planifier la livraison du canapé commandé la semaine dernière. Oui mais quelle heure est-il ? 8 h ? Trop tôt ! Le magasin n’ouvre qu’à 9 h 30. Bon ! Un coup de marqueur fluo pour ne pas oublier d’appeler tout à l’heure.
- Commander les produits surgelés sur internet pour la tournée du livreur. Quand passe-t-il déjà ? Ah oui ! Vendredi. Bon ! j’le fais tout de suite ! Ce sera fait.
- Ah ! Les courses alimentaires ! En plus c’est le jour des 30 % sur les invendus de ce weekend. Bon, par contre, avant de partir, je dois appeler la mère de Tim pour le cadeau d’anniversaire. Faudrait pas que ça fasse doublon ou que ça ne lui plaise pas.
- Juste après, je pourrais en profiter pour rendre visite à Tante Alice qui est hospitalisée. Cela m’éviterait un trajet aujourd’hui.
- En fin de matinée, je remplirai le dossier d’inscription de Louise pour son voyage de 3ème. Je verrai les justificatifs à produire ; j’aurai quelques jours devant moi pour les réunir.
- Faire tourner une machine et la mettre à sécher cet après-midi.

Félicité passe allègrement d’une casquette à l’autre au fur et à mesure que son planning s’alourdit : logisticienne, visiteuse de malade, secrétaire, lingère, comptable rien que pour cette seule matinée. Elle est tellement obnubilée par ses tâches domestiques qu’elle en oublie même de déjeuner. Pas grave elle se rattrapera ce soir.

Elle se pose un instant sur le canapé lorsque la sonnerie du téléphone retentit. Elle regarde l’heure sur l’écran digital du lecteur DVD : 12 h 45 !! Se serait-elle assoupie ?
- Chérie ? C’est moi Pierre. Ben qu’est-ce que tu fais ? Je t’attends-moi !
- Comment ça ? On devait déjeuner ensemble ?
- Non ! Pas déjeuner ! Comme si j’avais le temps pour ça ! C’est mon costume ! Nous avions convenu que tu passerais le récupérer au pressing ! En plus la réunion est avancée alors il faut que tu te débrouilles pour me l’apporter !
- Mais Pierre, tu es à côté. Tu auras plus vite fait que moi d’aller le chercher.
- Non ça c’est ta partie ! J’peux pas m’occuper de ça. Je compte sur toi hein ? Ce n’est pas le moment de me lâcher. Merci. Bises. Je t’aime. A plus.
- A pl.... (Bip, bip, bip,... douce mélopée indiquant que son interlocuteur de mari n’est déjà plus là...)

Et voilà, l’après-midi s’annonce chargée. Félicité s’en veut de s’être assoupie. Elle a pris du retard dans son planning et en plus il faut qu’elle ressorte pour aller au pressing. Elle n’en finit plus de courir et de jouer les caméléons. Préparer le repas en avance car elle doit passer chercher Thomas à l’école, l’emmener au judo, profiter de la séance d’1 h 30 pour se rendre à la réunion de l’association des parents d’élèves pour l’organisation de la kermesse de printemps, revenir chercher Thomas, rentrer à la maison, vérifier les devoirs, se prendre la tête avec Louise. Tiens ce n’est pas dans la liste ça !! Pourtant elle sait qu’elle y aura droit d’une manière ou d’une autre...

Tiens... Pourquoi sent-elle les larmes envahir ses yeux tout-à-coup ? Il n’y a pas de raison... Et cette drôle de sensation d’étouffement... Et les jambes qui flageolent... Bizarre... Penser à prendre un rendez-vous chez le médecin pour avoir un petit remontant... Cela tombe bien, elle doit y emmener Louise pour un rappel de vaccin avant son voyage...

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Lundi soir – 20 h

- Maman ! Maman ? Mais t’es-où ? La maitresse nous a dit d’acheter « Vendredi ou la vie sauvage » de Michel TOURNIER. C’est pour l’étudier. Tu entends ?
- Oui Thomas, je t’entends. Mais là je suis aux toilettes. Tu peux attendre ?
- Mais il faut que je te montre la collection ! Il faut qu’on ait tous la même !
- (....)
- Maman, tu réponds pas ?
- Je suis occupée là Thomas !

Sortant de son espace d’isolement intime plus tôt qu’elle ne l’aurait prévu, Félicité est assaillie – au sens propre figurez-vous ! – par son fils cadet qui veut absolument obtenir d’elle de commander le livre aussitôt. Félicité a toutes les peines du monde pour lui faire entendre raison.
- Je m’en occuperai demain Thomas

Quant à Louise, confinée dans sa tanière, euh... sa chambre jusque-là, elle daigne sortir, s’avancer jusqu’à la porte de la cuisine pour demander :
- Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
- De la quiche au thon, salade verte et yaourts aux fruits.
- Encore de la quiche ? T’en as déjà fait vendredi soir non ? J’ai lu quelque part que manger les mêmes choses trop souvent pouvait nuire à la santé.
- Cela ne fait jamais que trois jours Louise.
- Oui mais quand même Maman. Tu dis tout l’temps qu’il faut faire attention à l’équilibre alimentaire mais là tu pousses...

Thomas s’en mêle :
- J’ai faim moi ! Quand est-ce qu’on mange ?
- Lorsque votre père sera-là.
- Mais quand est-ce qu’il revient ?
- Après sa réunion Thomas. Il ne va plus tarder.

20 h 30 – Pierre, mari et père arrive enfin.
- Ben, vous n’avez pas mangé ? Vous avez vu l’heure qu’il est ?
- Nous t’attendions Pierre.
- Oh mais j’ai déjà mangé. Nous avons eu droit à un apéritif dinatoire. J’étais crevé, j’en ai profité. J’vous laisse dîner.
- Tu aurais pu appeler quand même...
- Eh bien je n’y ai pas pensé. J’ai passé une journée de m..... avec en plus ce client-là, BOURDIEU, qui cherchait la p’tite bête et qui est resté plus de deux heures au bureau. Non vraiment-là, j’n’en peux plus. J’te laisse t’occuper du repas hein chérie ? Tu n’m’en veux pas ? Je vais me poser un peu ! Tiens ! Une bonne douche me f’rait du bien.

Félicité regarde son mari s’éloigner d’un air ébahi. Bouche ouverte, elle ne peut même pas articuler une réponse – Tiens d’ailleurs... les propos de Pierre attendaient-ils réellement une réponse ? – ses jambes se dérobent sous elle mais une chaise complice a la bonne idée de se glisser sous son séant branlant. Un trou noir... quelques secondes de flou total. Elle tourne la tête vers ses enfants attablés sans elle. Ils n’ont pas remarqué qu’elle n’occupait pas sa place habituelle. Ils gloutonnent ce qu’elle a préparé sans état d’âme.

Elle se lève, se dirige vers la porte d’entrée, l’ouvre et se retrouve sur le perron. La nuit est étoilée. Il ne fait pas si froid pour un mois de février. Des mots se mettent à danser devant ses yeux : lessive – courses – devoirs – factures – repas – ménage – pressing – vaisselle... Elle a l’impression d’être sur un manège. Cela n’en finit pas de tourner...

Combien de temps reste-t-elle dehors ainsi ? Elle ne saurait le dire. Elle entend juste une voix, au loin lui dire :
- Mais enfin Félicité... Qu’est-ce que tu fais ici ?

Elle se retourne et distingue une ombre humaine, comme dans un rêve. Elle se sent tellement loin... Elle cligne des yeux, voit son mari et là... une bouffée de chaleur l’envahit, son cœur accélère le mouvement, ses poings se serrent et elle s’entend crier :
- Comment ça « qu’est-ce que je fais ? » Mais je fais tout ici ! TOUT ! Il faut que je pense à tout : l’éducation des enfants, l’organisation de la maison, la relation aux banques, aux impôts. Les courses, le médecin. La gestion de tous les à-côtés... Tout ce que tu ne fais pas !
- Mais enfin Chérie ! Tu as la chance de ne pas travailler ! Tu as le temps pour ça. Tu es une femme au foyer. Beaucoup t’envient tu sais !
- Femme au foyer ? (Félicité fulmine) mais alors faut qu’ça fasse classe ! Faut- qu’ça sonne ! Un titre anglais par exemple ! Je m’auto-proclame « Chief-Executive Domestic Woman » ! Là ça, ça me plait ! dit-elle d’un ton emphatique.

Pierre n’a bien sûr jamais vu sa femme dans cet état. Elle si douce, si discrète d’ordinaire. Il ne reconnait pas sa douce moitié dans ce 1 m 60 qui s’agite en tous sens. Il essaie de s’approcher d’elle, de la prendre dans ses bras, mais elle se dégage.

- J’en ai assez Pierre ! Assez de devoir penser à tout sans avoir la moindre reconnaissance. Je sature de tout organiser pour que la vie vous soit plus facile ! JE – N’EN – PEUX – PLUS !! Qui me facilite la vie à moi ?
- Mais Félicité, pourquoi te mets-tu dans des états pareils ? C’est parce que c’est lundi ? La reprise de la semaine ? Je comprends. Mais si tu avais trop de choses, il fallait juste demander...

Félicité n’en croit pas ses oreilles. Elle s’assoit sur les marches du perron et prend sa tête dans les mains. Elle a pourtant bien lancé des alertes, agité le drapeau blanc, émis des suggestions... Manifestement, cela n’a pas suffi à redresser la barre de l’autonomie domestique chez son mari. Quant aux enfants... toute une éducation à refaire...

Elle relève la tête, se redresse puis se relève complètement. Parce qu’elle a encore une carte à jouer, elle fait maintenant face à son mari et lui annonce :
- Demain, nous nous mettons tous les deux en RTT. Pour moi ? Retrouve Ta Tranquillité. Pour toi ? Remets-Toi au Travail. Nous allons repenser l’organisation de la maisonnée et la répartition des tâches domestiques et parentales. Il en va de l’avenir de notre couple et de notre quatuor de famille.
-  ?!!!!!
- Tu vois Pierre, c’est exactement ça ! Tu ne te poses pas la question du quotidien parce que je pense depuis des années pour deux ou quatre. Mais là je dis STOP ! NON ! FINITO ! Tu vas devoir prendre ta part... et les enfants aussi.
- Mais... Nous avions le rythme d’une belle horloge comtoise, bien graissée, bien huilée. Tout au cordeau. Si tu bouges tout et qu’on arrive avec nos gros sabots, Thomas, Louise et moi, notre vie va ressembler à un vieux coucou suisse tout de guingois...
- Bien tenté Pierre. Eh oui ! Peut-être bien que notre vie sera un peu bancale au début, mais est-ce si grave ? Il faut bouger les lignes sinon on va droit au mur.
- Et l’amour dans tout ça Félicité ?
- C’est justement d’amour dont je te parle Pierre.
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