De Cannelle et de Sang

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Fan de réalisme grinçant et de mots acides, j'aime perdre mon temps devant une page vide. Pas vous ?

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Avec l’âge, la mémoire se perd. Vous savez pourquoi ? Parce que les sens s’éteignent. Aujourd’hui, j’ai quatre-vingt-douze ans, ne vois plus, n’entends plus. Seul le goût et l’odorat me font me rattacher à l’étincelle de vie qu’il me reste. C’est cette odeur de pomme et de cannelle qui, ce matin, m’a poussée dans les bras de ce souvenir vieux de soixante-et-onze ans. Chaque hiver, ma mère préparait, avec le reste de pommes récoltées à l’automne, une délicieuse tarte relevée de cannelle. Cette douceur épicée était depuis le début de l’occupation allemande, notre seul cadeau de Noël. Peu nous importait. Cette chaleur sucrée qui embaumait les murs de pierre de la maison valait tous les présents du monde. Mon père, fier normand depuis des générations avait acquis cette vieille maison battue par les vents marins peu avant ma naissance. Je n’avais donc jamais quitté ma petite ville d’Arromanches, et n’avais rien respiré d’autre qu’un air gorgé de sel. C’est dans cette tranquillité que j’avais vécue, jusqu’à l’arrivée des Allemands. Ce fut une surprise : ma mère ne sachant pas lire et mon père boudant les journaux, la guerre était pour nous une notion abstraite, jusqu’à ce qu’un groupe parlant une langue incompréhensible, habillé de noir, gris, marron, décide de construire un bunker de béton entre nous et l’océan. Ils fouillaient parfois chez nous. Rapidement, sommairement, puis repartaient en laissant derrière eux une odeur d’acier, de graisse et de sueur.
Puis un jour, l’un des leurs est arrivé chez nous de façon plus courtoise. Nous étions habitués aux visites brutales et silencieuses, et celle-ci nous laissa dubitatifs. Cet Allemand parlait français. Cette maîtrise de la langue de Molière, bien que partielle, nous permit de l’interroger. Mes parents profitèrent donc de cette occasion pour connaître la raison des visites intempestives de ses camarades. Ils recherchaient des juifs. L’odeur du blond aux yeux clairs assis devant son verre de cidre parvenait à chasser de mes narines la force olfactive de la cannelle qui flottait encore dans l’air en ce lendemain de noël. Je n’avais jamais rien senti de tel. C’était exotique, cela dépassait nos contrées ? C’était épicé, profond. Un mélange d’odeur sauvage et de propreté, comme un savon à la lavande déposé au hasard au milieu d’une forêt. Il nous expliqua que le bunker dressé près de la mer faisait partie d’un vaste ensemble aligné le long de la côte, de la Belgique à l’Espagne. Ils craignaient un débarquement allié, mais selon l’allemand assis à notre table, l’idée d’un débarquement était absurde. Le Mur de l’Atlantique n’était selon lui qu’un délire psychotique de leur chancelier, Adolf Hitler. Pendant quelques heures, l’Allemand s’attarda. Lui n’habitait pas dans le bunker, il n’était pas qu’un soldat. Il logeait dans une Kommandantur, un centre de garde. Il faisait partie de la Gestapo, la police de l’état nazi. Il s’appelait Heinrich Albrecht. Il revint plusieurs jours de suites par nécessité selon lui. Mais ses visites semblaient plus amicales que professionnelles. Après avoir longuement discuté avec mes parents, leur expliquant les détails de la guerre se jouant devant notre porte, il me demandait aimablement de faire un tour du village à ses côtés. Ces promenades, parfois longues de quelques heures étaient pour moi des purs moments de délices. Ces instants à l’odeur de fleurs des champs et produits du terroir me ravissaient. Nous nous arrêtâmes parfois au café de l’église, à l’air engorgé d’odeur de cigares pour déguster une bière normande. Cela dura plusieurs semaines, assez de temps pour faire fleurir notre idylle et faire parler le voisinage. Je vivais aveuglément, m’enivrant chaque jour un peu plus de son parfum musqué ? Jusqu’au matin du 6 juin. Aux environs de 6 heures, ils débarquèrent, eux, les Américains : mes ennemis personnels. La maison, bien trop proche du rivage, fut détruite en même temps que le bunker dans une vague odorante de sang, de feu et d’acier. L’odeur ferreuse du sang agaçait mes narines au moment de chercher Heinrich et les membres de ma famille dans ce qu’il restait du village. Ces libérateurs bien trop destructeurs étaient acclamés par ceux dont il avait détruit les biens. Quelle ironie du sort ! Ma mémoire s’efface ici, cher lecteur, comme si celle-ci voulait ne plus jamais faire face à ces bribes de douleur. Malgré tout, ma mémoire reste tachée de flaques olfactives : l’odeur étouffante de fumée, tenace, puis celle métallique de métal au moment où les villageois me rasaient les cheveux : collaboratrice, coupables, punie. L’odeur, comme acide de la rancœur reste toujours jumelée dans mon esprit à celle de la pomme sucrée embaumant avec douceur ma belle Normandie.

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