4
min

De Bordeaux en Chartreuse

296 lectures

38

Qualifié

Le ciel pâlissait à l’approche du soir. François avait envie de s’allonger dans l’herbe encore tiède mais ses membres, raidis par les années, lui auraient bien vite fait regretter cette folie. Aussi restait-il sobrement assis sur le banc blanc où se tenait aussi Violette, que les mêmes motifs avaient poussée à garder la même position...
— Encore une petite Chartreuse, Violette ? interrogea François, dont les yeux bleus pétillaient au centre d'un mouvant treillis de ridules.
— Oh non ! Merci... Tu sais bien que je n'ai jamais supporté l'alcool, qui peut me conduire aux pires folies !
Violette se mit à rire doucement ; un grelot de clochettes jaillit de sa bouche. Sa main ébouriffa le nuage blanc de ses cheveux, comme un coup de vent vif et léger. Elle était encore jolie. Soixante-dix printemps avaient déversé, dans cette petite femme ronde, des brassées de fleurs, des ondées fraîches traversées de soleil ; et les reflets de glace bleutée qui chatoyaient aujourd'hui dans ses cheveux n'avaient pas éteint cette tranquille avalanche de couleurs et de lumière doucement amassées au fil du temps. Elle regarda François qui sirotait la liqueur verte à petits coups gourmands.
— La nuit tombe, remarqua-t-elle, je vais bientôt rentrer.
— Reste encore cinq petites minutes ! Personne ne nous attend plus, ajouta-t-il d'une voix lasse que l'amertume soudain rendait râpeuse.
Un chat noir, dont les yeux bleu-vert éclairaient le pelage comme deux bonbons à la menthe, vint se frotter contre les genoux du vieil homme.
— Enfin... Presque personne ! Ne te vexe pas Sarrasin ! Tu sais bien que je préfère les chats à certains humains ! Allez, viens ronronner pour nous !...

François était veuf. Son épouse et lui-même avaient partagé quarante années de leur vie. Myriam lui avait donné trois garçons, aujourd'hui envolés. A chaque grossesse, François avait secrètement espéré une fille, mais le ciel en avait décidé autrement ; toutefois, il n’aurait osé s’en plaindre : ses garçons étaient beaux et forts et, qui plus est, aucun n'avait glissé vers la paresse ou la médiocrité. Tous trois, à ce jour, gagnaient leur vie de façon honnête et avaient avec leur père des rapports plutôt cordiaux. Malgré cela, François gardait au fond du cœur un regret, le sourire radieux et la voix flûtée de la fillette qu'il avait souvent imaginée, faute de l'avoir eue.

Violette n'avait pas bougé du banc ; elle non plus n'était attendue de personne. Dans sa maison aux volets bleus, son défunt mari avait laissé un grand vide. Leur fille unique avait quitté très tôt la maison ; Virginie, belle jeune femme aux cheveux de jais, était passionnée de théâtre et avait réussi à rallier le monde des comédiens à l'âge où les jeunes filles se chauffent encore au nid familial.
— Tu as raison. Pourquoi rentrer tout de suite ? Ma Virginie est partie pour une tournée de quatre mois ! Te rends-tu compte ?... N'avoir qu'une fille et ne la voir que deux ou trois fois par an ! Ah ! Tu as bien de la chance d'avoir trois enfants !

Malgré les espoirs de Violette, Virginie était restée fille unique et la fratrie dont avait rêvé sa mère n'avait pas vu le jour.

— Bah ! Ta fille vaut bien mes trois garçons ! Elle est belle, intelligente et en plus, c'est une artiste ! Moi qui ai toujours eu envie de jouer dans des pièces de théâtre... Tu te souviens de nos sketches aux fêtes de l'école ?...

François devint pensif. Le tracteur, les moissons, les vaches.... Tout ceci était bel et bon. Mais il ne l'avait pas vraiment choisi ; il avait une âme vagabonde et parfois, dans les champs de tournesols, il devenait un voyageur égaré dans une forêt de barreaux coiffés de flammes... C'était à la fois amer et délicieux, et il n'était pas facile alors de remonter sur le tracteur...
— Allez, enchaîna Violette. Remets-moi donc une goutte de ta Chartreuse ! Puisque personne ne nous attend !
— Avec plaisir ! répondit François en versant délicatement un filet de liqueur dans le verre de son amie... Puisque personne ne nous attend ! ajouta-t-il avec un petit clin d'œil complice et charmant.

La nuit à présent était tombée ; mais la lune était presque pleine et nimbait d'une poussière dorée les arbres, les prés, les maisons. François se rapprocha un peu de Violette sur le banc et tout à coup il lui prit la main.
— Tu sais, Violette, on est vieux mais ta main est toujours aussi douce... Parfois, quand de gros ennuis me tombaient dessus, je repensais à ta main si douce, que j'avais un peu tenue dans la mienne jadis... Tu te souviens ? Dis, tu te souviens ?...

Violette fit semblant de chercher dans sa mémoire et d'un coup ce souvenir sembla remonter à la surface :
— Si je me souviens ! Mais parfaitement ! Même que, au moment où tu t'étais aperçu que ma main était douce, j'avais découvert que tes joues étaient toutes rugueuses... Ce jour-là, tu avais dû te raser un peu vite...
— C'est peut-être bien ça... Et ce soir-là était le soir des noces du Grand Grêlé qui, tout grêlé qu'il était, avait trouvé un gentil petit bout de femme pas grêlée du tout et assez amoureuse pour accepter de se faire passer la corde au cou !
— Oui, oui... Et la corde au cou, François... on l'avait déjà tous les deux, et on aurait bien fait de s'en rappeler ce soir-là au lieu de nous noyer le palais avec le Bordeaux du Grand Grêlé... Parce que, je ne sais pas si tu te souviens, mais...

Violette avait terminé son petit verre de Chartreuse et la tête lui tournait, comme tournaient les années dans son cœur jusqu'à revenir à ce soir d'août où la peau rugueuse et bouillante de François avait piqué sa peau satinée comme la quenouille ensorcelée pique la main de la Belle au Bois Dormant... Alors Violette se mit à parler, tout doucement, en regardant François droit dans les yeux, sans s'arrêter. Elle racontait cette soirée enfouie sous les sédiments des années enfuies, elle racontait les jours écoulés, elle racontait.... Doucement... Elle ne s’arrêtait plus... Dans ses yeux brillait la lune, dans ses yeux perlaient des larmes de lune, avivant son regard, moirant ses joues fanées. François écoutait, immobile, muet, attentif, avec, au creux de sa main noueuse, un oiseau captif et consentant : la douce main de Violette. Enfin, Violette se tut.

François ne bougeait pas. Elle reprit :
— Oui, c'est la Chartreuse qui me délie la langue. Oui, bien sûr. Comme il y a tant d'années le Bordeaux du Grand Grêlé a délié nos cœurs et nos corps...

Le silence soudain. Le silence éblouissant dans la pleine lune.
— Mais alors... articula faiblement François... Mais alors... Virginie...

Le silence encore. Et toujours la pleine lune, lumineuse, magnifique.
— Mais alors...

La voix de François était très basse, un peu cassée, pressante aussi, butant sur ce prénom :
— Virginie...

Violette répondit simplement :
— Oui, François. Virginie.





PRIX

Image de Hiver 2016
38

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Décidément votre écriture me séduit
·
Image de Many
Many · il y a
Quelle écriture et quelle jolie histoire ! Une autre, une autre, une autre... +1
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Déjà fini??? ben oui, comme un grand cru dans le verre déjà, trop vite bu...
·
Image de Emma
Emma · il y a
Beaucoup d'émotion dans un texte qui paraît tout simple mais trace les grands traits d'une vie, de deux vies habilement.
·
Image de Blandine Rigollot
Blandine Rigollot · il y a
Merci pour votre vote. Il arrive qu'on fasse des découvertes au soir de la vie, on n'a jamais fini d'avoir des surprises...
·
Image de Mod
Mod · il y a
Un petit trésor de douceur et de poésie. Au crépuscule de la vie plus rien ne compte hormis l'amour...et c'est l'essentiel.
·
Image de Rosine
Rosine · il y a
oh que c'est doux à lire, et puis une belle fin ...Bravo, +1
·
Image de Blandine Rigollot
Blandine Rigollot · il y a
Merci Rosine, pour ce doux message...
·
Image de Cannelle
Cannelle · il y a
Touchant et tendre, de beaux personnages nimbés de lune. Mon vote avec plaisir
·
Image de JHC
JHC · il y a
+1 Belle écriture pour des portraits saisissants et une chute gentiment amenée.
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Des êtres humains touchants croqués dans leur vérité la plus profonde, un récit maîtrisé qui se clôt en apothéose par la troublante révélation et toujours cette écriture magique, la plus belle que je connaisse avec celle de Colette. J'en vibre encore.
·
Image de Blandine Rigollot
Blandine Rigollot · il y a
Merci pour votre message et votre vote ! Je suis heureuse que mon écriture vous plaise, et la façon dont vous l'exprimez me touche. A bientôt sur vote page.
·
Image de Maud
Maud · il y a
Rocher mauve, toujours charmée par votre écriture et vos histoires... comme elle est charmante cette petite histoire d'une soirée allumée par la lune, la chaleur de la Chartreuse et la langue déliée sur une vérité attendue pendant tant d'années... :-)
·
Image de Blandine Rigollot
Blandine Rigollot · il y a
Merci Maud pour votre appréciation et votre vote !
·