Dans un parc

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"Autoportrait d'un inconnu" lauréat, merci à tous. Richard  [+]

L'automne abandonnait le grand parc et les arbres se dénudaient lentement jetant feuille à feuille leur flamboyante beauté à terre. L'une d'elles caressa l'air dans une dernière courbe et vint se poser délicatement aux pieds d'un jeune homme assis sur un banc de pierre. Le doux frôlement n'attira pas son attention ; les deux mains posées sur ses genoux, les yeux fermés, il semblait méditer. Son corps dodelinait lentement comme au rythme d'une musique que lui seul entendait.
L'allée de platanes accompagnait quelques temps une petite rivière sinueuse puis disparaissait avec elle dans la brume. La pierre du banc devait être humide mais le jeune homme ne s'en souciait guère, seul dans le grand parc, depuis de longues heures. Un promeneur matinal l'aurait rencontré vers sept heures, avant que le timide soleil de novembre n'éclaire la rosée de sa froide lumière ; un autre, plus tardif, l'aurait encore aperçu vers midi, dans l'allée à peine réchauffée. Et tous deux, lors d'une dernière promenade en soirée, auraient vu le curieux personnage, sur le même banc, incliner sans cesse la tête sur sa poitrine. Mais jamais personne ne se promenait dans ce parc.
Il était vêtu d'un pantalon de velours décoloré, d'un trop ample pull-over à la laine usée, de chaussures montantes négligemment entretenues. Le visage mal rasé, les cheveux longs et gras plaqués sur la nuque, le jeune homme semblait s'abandonner. Seul en soi, il avait verrouillé les portes de son esprit et ses idées prisonnières et affolées virevoltaient au gré de ses balancements.
De temps en temps, la tête brune cessait son mouvement répétitif et se figeait menton relevé. Les mains cessaient alors de trembler et parfois, un sourire d'ange illuminait l'automne dans le parc. Éphémère clarté teintée de nostalgie qui toujours disparaissait quand le dodelinement du corps reprenait. Tout rentrait alors dans l’ordre, son ordre.
Au loin dans les sombres bois qui voisinaient le parc, une détonation brisa le silence de la campagne, un chasseur se glorifiait, une vie venait de quitter la terre. Le balancement du rêveur s’arrêta. Le bruit du fusil, ou l'idée de l'arme ? Ses yeux s'ouvrirent, pour la première fois de la journée peut-être ; de grands yeux verts, de toute beauté. Mais ce regard, nos promeneurs fictifs ne l'auraient pas aimé, ce regard était... ou plutôt n'était pas. Comme si rien ne s'en échappait, comme si rien n’y pouvait pénétrer. Pas de peur, ni de misère, pas de joie, encore moins de souffrance. Une absence d'âme, voilà la gêne qu'ils auraient ressentie, avant de baisser les yeux et de se souvenir de la beauté du parc, là-bas dans la brume.
Mais l'âme de ce jeune homme n'avait pas disparu, elle se refusait tout simplement à côtoyer les autres, leur préférant toutes celles qui sans cesse, en lui, dodelinaient sur un banc de pierre, dans le grand parc de l'hôpital psychiatrique.

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Geny Montel · il y a
C'est une très belle image de la souffrance humaine...
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Sourisha Nô · il y a
vous aimez plonger dans les méandres et les profondeurs de l'humain.vous avez raison, ça vous va à merveille..ce texte est magnifique.cette âme qui se refuse à côtoyer les autres me plaît énormément.
micro-minusculissime critique : "l'âme de ce jeune homme n'avait pas disparu" . sans E.

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Zérial · il y a
c'est triste et c'est beau à la fois!
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Stéphane Sogsine · il y a
description très romantique de la folie

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