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Dans les pas de James Dean

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Mone Dompnier

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Lorsqu’ils apprirent qu’une pépite venait d’être découverte dans le Colorado, les pionniers de l’Ouest américain ne furent pas plus enthousiasmés que nous le fûmes le jour où « ils » arrivèrent enfin dans l’épicerie du père Martin.
C’était la fin des années cinquante, nous avions quinze ans, des rêves plein la tête. Nos héros, nos idoles, s’appelaient Marlon Brando, James Dean, Elvis Presley. L’Amérique nous fascinait. Peut-être que dans quelques années, nous partirions, nous aussi, vers cet Eldorado, comme n’avait pas hésité à le faire Louis Martin, bien décidé à faire fortune dans le cinéma... ou dans le commerce peut-être, il ne savait pas encore exactement. Là-bas, tout était possible. La petite ville de province, la boutique de son père, un horizon borné de tous côtés, ce n’était pas pour lui qui voulait vivre ses rêves.
Six mois plus tard, Louis n’avait pas encore fait fortune, mais il ne manquait pas d’idées.
Je n’en avais pas cru mes yeux lorsque, passant par hasard devant la vitrine du père Martin, mon regard fut attiré par une scène pour le moins insolite. Dans son épicerie, le vieil homme contemplait d’un air incrédule ce qu’il venait de déballer d’un colis arrivé tout droit d’Amérique. Des pantalons ! Son fils lui envoyait des pantalons ! Une lettre accompagnait le colis comme il me l’expliqua lorsque j’entrai pour être sûr de ce qu’il me semblait avoir vu à travers la vitre qui n’avait sans doute pas été nettoyée depuis Noël.
— Tu ne crois pas que mon fils perd la tête ? M’expédier des pantalons, que je dois mettre en vente sans tarder en attendant un prochain envoi qu’il me dit !
Des pantalons, il n’avait pas attendu son fils pour en proposer à sa clientèle, des velours côtelés, solides, juste ce qu’il fallait aux paysans qui venaient les lui acheter sur le marché, par trois le plus souvent, de quoi assurer pour plusieurs années, tout comme il leur faisait l’article pour ses outils de jardin, ses seaux et ses bassines, et tout ce qui faisait de sa boutique, son capharnaüm, son bazar, un mini supermarché avant l’heure.
Ils étaient bien là, sous mes yeux éblouis, dans l’épicerie du père Martin, ces pantalons en toile denim bleue dont nous rêvions tous, ces jeans jusqu'à ce jour inaccessibles ! Arrivés tout droit d’Amérique, des vrais, des Levi's, comme le confirmait l’étiquette cousue à l’arrière ! Il me fallait prévenir les copains sans tarder.
— Tu veux vraiment acheter ce pantalon ? J’ai des velours très solides et...
— Mais ces pantalons, nous en avons tous envie depuis des mois, père Martin, vous ne vous rendez pas compte ! Des jeans !
— Comment tu les appelles ? Des djines ? Bah, qu’est-ce qu’ils ont de spécial, hein ?
Mais déjà je ne l’écoutais plus. Juste le temps de lui demander de nous les mettre de côté jusqu’au lendemain, j’avais filé avertir la bande de copains, ceux que je retrouvais dans la soirée sur les gradins du stade municipal où nous refaisions le monde.
À huit heures, le lendemain matin, nous étions tous là, sur le trottoir, à attendre que le père Martin enlève les volets de bois qui fermaient la devanture du magasin.
Ma mère m’avait donné l’argent sans se faire prier, un bonheur comme celui-là ne pouvait pas se refuser. Mais quelques copains avaient dû négocier ferme, faire des promesses pour les deux mois de vacances à venir.
— Ben, c’est l’affluence aujourd’hui ! s’exclama le père Martin quand il nous vit. C’est pourtant pas jour de marché ! Allez, entrez, mais ne mettez pas la pagaille, surtout.
Instant magique ! Dans l’arrière-boutique, coincés entre deux cageots de pommes de terre et quelques paquets de lessive, nous les avons enfin enfilés, avec respect, ces jeans qui faisaient de nous des rockers, comme nos idoles. Ces pantalons mythiques, raides, mal coupés, inconfortables, qui auraient presque pu tenir debout tout seuls... Oui, mais des Levi's !
Il nous fallait maintenant passer à la deuxième étape. Se débrouiller pour décolorer le tissu bleu marine, lui enlever son aspect neuf, pour faire plus baroudeur, plus voyou.
Confiant, j’expliquai à ma grand-mère ce que j’attendais d’elle :
— Il faut les mettre tremper dans de la javel, au niveau des cuisses...
Je n’eus pas le loisir d’en dire davantage.
— Dans la javel ? Un pantalon neuf ? Mais tu es fou !
— Mais si, mémé, c’est comme ça qu’il faut les porter, tout délavés, comme s’ils étaient usés, tu vois.
J’eus beau expliquer, argumenter, mémé ne voulut rien savoir : elle n’allait pas gâcher un pantalon tout neuf avec de l’eau de Javel, et puis quoi encore, non mais, qu’est-ce que c’est que ces inventions !
Je surpris un peu plus tard la conversation qu’elle eut avec son amie venue lui rendre visite.
— Ma pauvre Tine, c’est moi qui te le dis, les jeunes d’aujourd’hui ne respectent plus rien. Tu ne vas pas croire ce que mon petit-fils m’a demandé ce matin ! Tiens-toi bien. Est-ce qu’il ne voulait pas que je mette tremper son pantalon neuf dans la javel pour le rendre usé !
— Pas possible ! Ah ! On voit bien qu’ils n’ont pas connu la guerre, ces gamins !
Tandis que les copains frimaient avec leurs jeans délavés, je dus porter les miens comme des pantalons ordinaires, et j’en voulais à ma grand-mère d’avoir brisé un morceau du rêve.
C’était les vacances et j’avais un boulot pour l’été chez le marchand de vin voisin, ce qui me donna une excuse pour ne plus rejoindre les copains qui draguaient les filles avec leurs mobylettes... en attendant un avenir plus glorieux sur leur future Harley Davidson !
Moi, pendant ce temps, je charriais à longueur de journées des cageots de vin, de l’entrepôt au magasin, du magasin à la camionnette, par les escaliers pour livrer les clients à leur domicile. J’avais refusé le tablier que m’avait proposé mon patron :
— Il ne faudrait pas que tu abîmes ton pantalon...
À quoi bon ? C’était des jeans ordinaires, bleu neuf, rien de plus.
À la fin de l’été, j’avais une petite cagnotte et des muscles qui saillaient sous mon polo.
Je revins un soir au rendez-vous des copains. Des filles les avaient accompagnés, qui jacassaient et riaient. Moi, j’étais seul.
Des cris saluèrent mon arrivée. C’est alors qu’une des filles s’exclama :
— Toi, au moins, tu es original ! Regardez ça, les filles. Génial ! Vous avez vu son jean ?
Déjà les copains s’apprêtaient à ricaner, puis ils regardèrent mon pantalon bleu, mon jean... dont seule la cuisse droite était parfaitement décolorée, résultat de plusieurs semaines de transports de casiers de bouteilles.
J’avais lancé désormais, pour mon plus grand bonheur, une nouvelle mode, et qui plaisait à ces demoiselles.

Une jeune demoiselle est passée me voir ce matin. Laurence, ma petite fille. En jean, elle aussi. Un jean effrangé, déchiré aux genoux. Sans me laisser le temps de placer un mot, elle a pris les devants :
— Non, papy, je ne l’ai pas ramassé dans une poubelle ! C’est la mode, tu sais. C’est comme ça qu’on les porte maintenant.
À sa grande surprise, je n’ai fait aucun commentaire. J’ai ri, simplement. Et j’ai pensé à ma mémé...

PRIX

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Chantane · il y a
se fut un plaisir de vous lire, je vote
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Félicie Ritz · il y a
Votre nouvelle m'a fait sourire, j'aime beaucoup la chute intergénérationnelle ! +1. Je vous invite à lire la mienne, "Ce bleu n'est pas le nôtre", si le coeur vous en dit. Bonne journée !
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Marie No · il y a
J'ai bien aimé les interactions entre les différentes générations au sujet du jean. Et c'est vrai que les jeunes oublient souvent que leurs aînés ont été jeunes avant eux !
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Mone Dompnier · il y a
Merci Marie No pour votre passage.
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Sourisha Nô · il y a
j'adorais les jeans foncés, contrairement aux autres, et je les laissait se délaver sur moi...recette: les bains de mer..et cette cire qui les faisait tenir debout tout seuls,il fallait les prendre une taille au dessus car ils rétrécissaient au premier lavage..maintenant les jeans cirés sont "hype"...!
c'étaient des pantalons "magiques", parés de tous les fantasmes...merci d'avoir actionné la machine à remonter le temps...

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Mone Dompnier · il y a
Je ne connaissais pas cette recette, originale !
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Sibipa · il y a
J'ai aussi connu cette époque eau de javel. Il n'y avait pas que le Jean qui était délavé... C'était épique!!! J'ai passé un très bon moment de lecture. Merci beaucoup;
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Mone Dompnier · il y a
Merci pour votre passage du côté des jeans.
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François Duvernois · il y a
Les jeans font vraiment partie de notre culture. Vous avez su en écrire lune histoire captivante. Mon vote.
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Mone Dompnier · il y a
Les jeans ont la vie dure ! Malgré les mauvais traitements, ils résistent, encore et toujours !
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Stéphane Sogsine · il y a
Que de nostalgie... que je partage!
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Issouf Sankara · il y a
Bonne chance.bel texte.mon vote.
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Issouf Sankara · il y a
Un texte captivant.je vote et vous invite a faire un tour sur ma page dès que possible.
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Cedel · il y a
Nostalgie quand tu nous tiens... par les bas de pantalons !
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