Dans le sillage d'une étoile

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé ... [+]

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Lucile devait distribuer les lettres. Il y avait des adresses qu'elle ne pouvait atteindre qu'au prix de maints détours dans la campagne fractionnée de fourrés et de talus herbeux. Des maisons isolées dans les bois s'ouvraient en travers de la route et invitaient à entrer dans un passage que s'étaient appropriées les plantes conquérantes, les oxalides des bois, les euphorbes et les savoyanes. Les passereaux s'y vautraient, les engoulevents venaient chercher leur pitance. Au-delà se dressait une ferme, un domaine comme un ranch à l'américaine qui exhibait l'étendue de son espace forestier. Ensuite venaient des maisons d'architecte, créations savantes, couvertes de brume. Elles semblaient provoquer l'automne installé dans sa posture tragique. Sa tournée de factrice dans ces villages de la campagne, loin de toute importante bourgade, l'obligeait à prendre des sentiers avec lesquels elle s'était familiarisée à force de les avoir parcourus.
Le vent capricieux s'affairait dans les feuilles. Au vernissage des couleurs, il se lamentait et s'emmêlait les pinceaux, jetant une moire de camaïeux. Les teintes fauves s'attardaient à brunir laissant des traînées de feu rouge et or comme des lumignons placés sur les pistes du ciel. Des craquements courroucés produits par d'invisibles pas sur les paillasses entassées sur les sols remontaient d'anciennes douleurs. Les taillis secoués de trilles rouges et de lycopodes avaient posé leurs veilleuses là où ils le pouvaient dans cette réverbération aux lueurs tremblotantes. Des faisceaux d'un bleu noyé de gris dardaient leur clairvoyance dans les dédales des regrets qui affluaient.

Paroles murmurées, conciliabules de branche en branche, secrets dévoilés et jetés par-dessus les ramures, Lucile les connaissait bien ces ermites solitaires rassemblés dans leurs tanières et qui la voyaient passer avec curiosité et impatience comme si elle venait d'un autre monde, avec une fève nouvelle à sortir de sa sacoche.
La trouée s'égarait tout au bout, suivre l'étoile, la lumière, sorte de flammèche allumée entre les branches dénudées qui versaient des ruisseaux jaunâtres dans les soubassements ombragés des ormes, Lucile n'avait pas besoin d'actionner son avertisseur, on la reconnaissait, on lui faisait fête.

Ces traversées régulières l'avaient aguerrie, mais pas au point de ne pas sentir une appréhension circuler dans ses veines quand elle se surprenait à foncer dans les sentiers, le bruit du moteur de sa mobylette lui servant de compagnon, un son bien réel dans le mouvement de l'orgue qui s'ébrouait dans les taillis. Non pas qu'elle s'effrayait des premières ombres qui avançaient, mais elle savait qu'elle allait au-devant d'une contrée où de discrètes bestioles manifestaient leur présence facétieuse. Il y avait les sauvages appels du vent, elle passait, l'écharpe nouée de plusieurs plis autour du cou, des nœuds qui parfois lui serrait la peau de trop près.

En sortant des pistes balisées, elle avait trois maisons à joindre à l'orée du village et elle devait traverser un sous-bois sur des sentiers sinueux jonchés de feuilles crissantes. Des cris rauques déchiraient l'air, déjà la chouette faisait entendre son hululement lugubre, il y avait des cailloux déplacés dans l'herbe, des fourrés saccagés, des museaux hébétés qui sortaient de terre, des terreaux retournés par des taupes, des étourneaux qui picoraient, des chasseurs imprudents parfois qui surgissaient dans un virage, se croyant seuls. Sans compter les personnages qui se promenaient, insoucieux, ressemblant à des sorciers, ces herboristes aux lourdes sacoches débordant de plantes entremêlées de centaurée et de genévrier, tissage de nœuds, torsades de regrets, broderies tombées des astres, il y avait de quoi cueillir dans les fourrés.
Elle filait dans le macramé des feuilles vidées de sève, frissonnantes sur des branches aux moignons gercés, des résilles cuivrées, c'était pour contempler ce vitrail qu'elle faisait vrombir sa mobylette.
Passer sous les branches en slalomant entre les troncs, les racines et les branches, à découvrir dans des amas de feuilles à demi échancrées les dernières fleurs attendant l'ultime adoration.

Lucile distribuait non seulement des lettres, mais aussi des colis, elle s'efforçait de rendre de menus services pour ces habitants isolés. Elle n'avait pas besoin de s'annoncer quand elle passait chez les Durant qui recevaient de temps à autre un courrier qu'ils attendaient chaque jour avec la même frénésie.
Chez Mme Violette Daguet, c'était un rituel. Lucile devait d'abord frapper trois fois à la porte après avoir actionné le clairon de son engin. La vieille dame recevait son courrier avec la même ferveur que son hostie de communiante.
Le dernier habitant était plutôt bourru, mais sous ses dehors frustes, Monsieur Édouard avait la prestance d'un gentilhomme.
Quand les colis étaient volumineux, elle prenait sa fourgonnette. Elle déchantait vite, la fourgonnette était le seul véhicule de ce tout petit bureau de poste pour la dizaine d'employés en service et c'était toujours un pénible combat que de parvenir à enfourcher ce moderne destrier. Sinon elle devait faire sa tournée en mobylette, craignant chaque fois de faire quelque étrange rencontre. Son cerveau nourri de contes ténébreux ne lui laissait alors aucun répit et les sorcières des pages trop lues refaisaient surface, les méchants loups trop vite honnis la suivaient, montrant leurs redoutables crocs.

Mais rien ne l'avait préparé à tomber sur Stella, cette étrange créature qui chuta devant elle dans un fracas de verre brisé et de roues cassées.
Elle eut à peine le temps de freiner son engin devant l'invraisemblable carriole tombée sur le chemin caillouteux jonché de feuilles ocre et de branchages rompus par un râle guttural.
Une créature se frottait le crâne en poussant des cris qui causèrent chez Lucile un émoi singulier.
Elle laissa son engin contre le tronc de l'orme qui la connaissait depuis des lustres. Ce n'était pas la première fois qu'elle venait lui conter les fatigues de ses longues journées et le tronc bienveillant, de toute l'affection dont il était capable, écoutait ses paroles en écartant ses bras décharnés autour des confidences qu'elle lui livrait. Il y avait un tapis d'ail des ours et de sabots de vénus devant ses racines apparentes.

La petite créature, toute menue, se frottait les chevilles. Il y avait tout un assortiment de colis éparpillés autour d'elle, certains n'avaient pas supporté le choc et avaient éjecté leur contenu, des brochures, des recueils avaient atterri dans les sols rembourrés de bugle rampante.

— Comment vais-je pouvoir repartir maintenant ? Et qui va me livrer ma cargaison ?
— Humm, je suis la factrice du coin, je pourrais m'en charger.
— C'est à des milliers de kilomètres. Il y a des adresses invraisemblables. On m'a donné juste une carte. Il faut une bonne dose de patience !
— Je confirme, c'est ce qui m'est arrivé la première fois que j'ai fait ma tournée.

Lucile remit la carriole sur ses roues, proposa à la créature qui avait eu le temps de se présenter comme étant une étoile nommée Stella, venue d'une lointaine galaxie, de la conduire chez un médecin et un garagiste.
Stella ouvrit de grands yeux, fit jouer de son bracelet magnétique et en quelques instants, une ondée de lumière se déversa dans le bois.
Le prisme de cristaux lumineux atterrit sur la prairie. La carriole fut remplacée par une autre, Stella se retrouva en toque de fourrure et en manteau blanc et ne parut pas souffrir de ses récentes blessures bien que des milliers de verre jonchent l'herbe luisante de petites particules de pierreries.

Lucile eut du mal à oublier cette rencontre. S'était-elle endormie au creux de cet arbre ?
Elle fit sa tournée à son habitude, elle livra les colis, les habitants l'attendaient avec quelques mots de réconfort, ces rendez-vous étaient comme l'arrivée au bout d'un refuge après une longue solitude sur les routes de campagne. Elle rentrait toujours fourbue, bien qu'heureuse de ses tournées.
Quand elle ouvrit son sac pour le remplir de nouveau en vue de son périple du lendemain, elle s'aperçut qu'il y avait des lettres, de curieuses lettres, celles que lui avait confiées Stella. Cette rencontre ne s'apparentait plus à un rêve. La première lettre était couverte de gommettes étoilées, c'était sur son chemin, cette adresse. Elle résolut de s'y rendre après s'être reposée. Elle avait un pressentiment.

La journée commençait avec un soleil timide, des caravanes de nuages longeaient l'azur matinal. Elle arriva devant une maisonnette. Comme elle avait un colis en main, elle sonna pour que le propriétaire vînt la chercher. Un chien aboya. Son jappement s'étira dans la douce clarté orangée de l'horizon qui s'évanouissait.
L'homme qui ouvrit avait tout l'air d'un personnage issu d'une peuplade qu'elle ne parvint pas à situer sur sa cartographie, sa mappemonde étant limitée aux continents existants. Elle conclut qu'il était le dernier survivant d'une espèce disparue, tant son apparence était incongrue non par sa présence, mais par l'aura qu'il dégageait. Manifestement, il ne venait pas des parages. Il sentait le rance des pommes de pin, il avait la bienveillance des racines du séquoia. Une réalité que Lucile commença à appréhender.
L'homme n'avait rien de maléfique, il était juste silencieux et si immobile qu'elle l'aurait pris pour un arbre statufié. Il lui proposa d'entrer, invitation que Lucile refusa, mue par un instinct de conservation. Elle lui remit le colis et la lettre qui l'accompagnait et préféra rapidement mettre une assez grande distance entre elle et lui.

Les jours suivants furent cotonneux. Il flottait une atmosphère tamisée de clair-obscur.
Lucile avait toujours dans les sacoches de sa mobylette des torches ainsi qu'un attirail d'outils pour les premiers secours. Elle en vérifiait toujours le contenu avant d'enfourcher son engin. Elle trouva une pierre étoilée de la forme d'une comète au fond de la sacoche.
Un caillou sur lequel elle souffla comme si on le lui avait demandé. La pierre se mit à luire tout doucement.
Et sur le chemin de sa tournée, elle rencontra Stella. Elle freina bruyamment sous le coup de la surprise.

— Stella !
La jeune créature toute couverte de blanc la regardait avec émotion.

— Merci pour le courrier distribué. J'ai vu Kenthaurus. Il m'a dit qu'il a tout bien reçu.
— Tu connais ce bûcheron ?
— Oui, mais ce n'est pas ce que tu crois. Il a eu l'occasion de venir dans ma galaxie et depuis il raconte ce qui se passe ici. Il m'a parlé de toi. Il voudrait te dire que le bonheur n'existe pas sans casse.
— Curieux ! Pourquoi ces mots ?
— Kenthaurus aime parler par énigmes. Il faut savoir lire entre les mots. Quand tu le connaîtras mieux, tu suivras sa pensée comme on suit le flot d'un ruisseau sur les galets.

Lucile s'aperçut que le ciel s'ouvrait de toutes parts sur les frondaisons.

— Tout le monde n'a pas cette chance, se dit Lucile éblouie par la subite effervescence du ciel qui se préparait à clamer son exubérance.

— Kenthaurus a quelque chose pour toi. Tu veux bien passer le prendre chez lui en fin de journée ?

Lucile hésita, mais Stella lui sourit et se retourna pour lui présenter trois personnages. Ils avançaient, couronnés de chapkas et enveloppés dans des capes lourdes et dorées. Un traîneau était garé derrière un tronc. Ce fut l'instant où un sillage d'étoiles confédérées sembla glisser dans le sablier de la nuit. Stella était venue avec ses amis, l'un avait une cassette, l'autre une musette et le dernier tenait un sceptre à la main.

— Nous venons te transmettre un message. Tu es invitée à un souper chez Kenthaurus. Pourrais-tu lui remettre tout ceci, de notre part, ses amis les seigneurs des terres lointaines ?
— Et vous croyez vraiment que je vais y aller ?
— On ne te demande pas d'y croire. Les choses vont, viennent sans que l'on sache pourquoi. On est juste venu te dire que Kenthaurus voudrait te rencontrer et ce n'est pas un homme qui reçoit grand monde ou qui souhaiterait recevoir qui que ce soit. Il vit avec son chien.

Lucile restait silencieuse. Elle ne trouvait plus ses mots. Tout l'attelage disparut dans un tourbillon d'étoiles argentées et de lucioles nacrées.
De ce passage, la forêt garda des foyers rougeoyants de lueurs dans le lointain. Les arbres étendaient leurs branches comme découvrant des soupirs las de chagrin versé, se souvenant des conciliabules qu'ils avaient beaucoup reçus, mais n'avaient pu retenir que le sang qui rougissait le bout des branches.

Lucile passa sous les braises d'une coupole qui avait pris des allures d'un vitrail, la rencontre de Stella lui servait de boussole, les bruits de verre d'une étoile brisée qui avait dû se réparer et repartir, elle en répétait les figures et les arabesques dans cette forêt rendue à ses secrets. Parfois, elle cherchait le sillon qui creusait le ciel et malgré elle, elle frissonnait de joie.

Elle avait dans ses sacoches ce colis et cette lettre qu'elle avait eu du mal à conserver et qu'il fallait remettre à l'intéressé. Elle hésita longtemps avant de se décider à rendre visite à Kenthaurus. Elle s'était trop longuement cachée derrière le prétexte fallacieux que le trajet était trop long jusqu'à la chaumière du bûcheron.
Mais l'aventure était au bout des tournées, en effet, elle n'allait pas s'en détourner pour une appréhension et cette fois elle était accompagnée, une étoile la guidait, confortée par toutes ses résolutions et les arguments qu'elle avait alignés, elle fit vrombir sa machine.
Elle visita d'abord Madame Violette en lui donnant une rose. Monsieur Édouard accepta le jus de raisin. À d'autres, elle offrit des pommes de pin montées sur socle et peintes, des menus travaux de sa confection, des cartes de vœux de feuilles mortes, des compositions automnales avec les trésors ramassés sur un sol généreux.

Mais Kenthaurus avait disparu.
Elle n'arriva jamais à retrouver sa maison au fond du bois, ce bois qui ne cessait de grandir depuis qu'elle le parcourait en fouillant les embranchements. Les sentiers sinuaient, la route menait vers d'autres refuges, mais ce n'était jamais celui chez qui elle devait déposer une cassette contenant une figurine, une musette pleine de livres et une gerbe de genêts.
Les jours suivants, elle ne cessait de se consacrer à la recherche de cette chaumière au fond des bois en se demandant toujours ce qu'était devenu l'homme au nom mythique qui semblait s'être évanoui dans les brumes d'un étrange conte.
La forêt lui apparut de plus en plus grande, de plus en plus peuplée d'étranges créatures. Elle se surprit à rechercher leur compagnie, elle saluait les oiseaux. Elle passa de longs moments à contempler l'horizon. Stella réapparaîtrait-elle un jour ? Sa pensée absorbait des douceurs paisibles, il faisait bon respirer dans le sous-bois avec des images d'étoiles brillant dans le ciel immense et accueillant. Elle savait qu'elle se préparait à recevoir un autre événement tout aussi surprenant que celui de la rencontre avec Stella.

Elle refusa de changer de métier lorsqu'on lui proposa une opportunité de carrière plus satisfaisante pour ses ambitions. En parcourant le projet de formation, elle se vit enfermée dans un bureau à compulser des dossiers, des fiches de paie, des études de marché.

L'offre était certes tentante. Elle fila dans les bois se ressourcer. La réponse était quelque part dans le bruissement du vent chahutant les arbres. Il lui sembla entendre plusieurs fois le nom de Stella. Elle n'attendait plus qu'un signe pour trancher le nœud gordien.
Et quand il apparut, une haute silhouette dans le flouté d'une lumière, elle sut que c'était lui. Il s'avançait sans jamais s'approcher, mais il apparaissait de plus en plus clairement.
Il devint comme une évidence.
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JH C · il y a
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