Dans le ciel de 18h

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Ils frappent à ma porte souvent pour savoir comment je vais ou simplement regarder comment je vais, en jetant furtivement un œil par la porte entrebâillée qu’ils referment aussitôt en même temps qu’ils effacent un sourire convenu. Ce ne sont pas les mêmes ou alors mes yeux ne font pas encore la différence entre ceux qui défilent ou déambulent depuis mon arrivée hier en début d’après-midi à la maison de retraite. Pour la première fois, j’habite dans un endroit que je n’ai pas choisi mais que j’ai accepté, je vais vivre dans un espace clos, une chambre et je vois des visages inconnus, j’entends le son de certaines voix qu’on emprunte lorsqu’on s’adresse à de jeunes enfants. Est-ce qu’il faut dire mon âge, 93 ans, ou bien, est-ce que dire son âge est le fait même des petits enfants ? Dois-je expliquer que j’ai deux âges, celui du temps passé que je constate sur mon corps, (et non pas à l’intérieur de ce corps) et celui du temps présent, celui de la solitude, celui de ma relation aux autres et au monde.
Le monde, je le vois dans l’énergie d’un couple de piverts qui creuse un trou dans l’arbre situé juste en face de ma fenêtre pour construire leur nid. Le monde, je l’entends à la radio. Le monde, ce sont mes enfants et mes petits-enfants qui m’ont laissé un ordinateur pour communiquer avec eux quand ils ne pourront pas venir me voir. Je l’ai sorti de ma valise, j’ai appuyé sur la touche pour l’allumer et maintenant, je ne sais pas quoi en faire, j’ai oublié tout ce qu’ils m’ont appris et je le regarde comme les hommes préhistoriques devaient regarder la pierre faire des étincelles, la pierre maniée par l’un d’eux qui leur avait montré comment faire du feu, oui mais, comment avait-il fait au juste ?
Je me suis endormie avec l’écran posé sur la table, l’écran devenu noir et qui semble me dire : si tu veux vivre encore, il faudra passer par moi, si tu veux voir et parler avec ceux que tu aimes, il faudra me demander, je suis celui qui te montrera le chemin pour aller à l’extérieur de cette maison, je suis la seule liberté qui te reste, donc tu vas être obligée de me comprendre.
Ma guitare est posée contre le mur, housse fermée. Elle est aussi grande que moi maintenant, plus corpulente, plus stable. Une fois déposée sur le sol, elle ne bouge plus, elle attend que des mains l’empoignent par son manche, que des bras l’entourent en la tenant tout contre, elle attend les doigts qui caresseront ses cordes, elle avait hier rendez-vous avec moi.

*

Lorsque j’ai eu 12 ans, je suis partie en Angleterre dans une famille pour apprendre la langue anglaise. C’était la première fois que je quittais mes parents. Timide, j’ai passé quinze jours dans la petite chambre que l’on m’avait attribuée, ne sortant que pour les repas et refusant toutes les propositions de sorties. Je lisais inlassablement le seul livre que j’avais emporté, offert par mon père à mon anniversaire, je le relisais, je regardais par la fenêtre tout ce qu’il était possible de voir, les feuilles dansantes sous le vent, l’herbe tondue à ras, le banc rongé par l’humidité, le fils de la maison de cinq ans mon aîné, un vieillard à mes yeux, je regardais les insectes butinant le cœur des fleurs, l’ombre portée de la branche feuillue sur le gazon qui dessinait un cheval ailé. Allongée sur le lit des heures durant, je regardais le plafond et je m’évadais de cette prison en inventant un autre paysage, d’autres parents, un autre corps, une autre vie.
Je ne suis pas ici pour apprendre à parler une langue étrangère, je suis ici parce que j’ai besoin d’aide. On ne peut plus te garder, c’est ce que mes enfants m’ont répété. A force d’entendre la même chose, j’ai cédé. Je suis donc dans cette maison qui n’est pas ma maison pour apprendre à vivre assistée. Je reconnais que tout ce qui fonctionnait à peu près jusqu’à présent, commence à s’enrayer. L’ouïe, le goût, l’énergie, l’équilibre, l’envie, foutent le camp. Je perds la mémoire des noms de personnes, des noms de lieux, de l’heure de ma dernière douche, mais les souvenirs, qui reviennent m’habiter, captent mon attention d’une façon tellement dense, qu’ils gomment la réalité et me transportent dans une autre galaxie. Les persiennes de ma chambre d’enfant à travers lesquelles je voyais la lumière de la lune ou du jour qui me rassurait, ont plus de chair que les rideaux verts, à deux mètres de moi, que je peux voir et toucher. Et lorsque je décide de revoir le visage de mon premier amour, je pars le retrouver sans savoir quand je vais revenir, c’est un voyage délicieux aussi bien pour l’esprit que pour le corps car lorsqu’arrive le moment de nous rejoindre, lorsque je sens sa bouche sur la mienne, je tressaille de plaisir. Oui, je me souviens de ce que j’éprouvais à son contact, des sensations exquises, je me souviens qu’il arrachait mes vêtements comme on ôte une épine pour enlever le mal, ne persistait que la douceur et l’exaltation de vivre. Le corps de ma jeunesse : plein et aérien, avec des muscles comme des élastiques, des os et des articulations indolores, un corps enveloppé dans une peau faite pour être caressée. Lorsque je regarde une photo de mes vingt ans et que je la compare avec mon image dans le miroir, je regarde le futur corps de ma vieillesse et le corps usé de ma jeunesse.

*

« Pour faire une prairie, il faut un trèfle et une abeille/ un seul trèfle, et une abeille,/ et la rêverie./ La rêverie seule fera l’affaire, si on manque d’abeilles. » Emily Dickinson.

J’ai décidé depuis hier de lire, avant de me lever, un poème des livres de poésie que ma fille a glissés dans ma valise. Il faut que je m’habitue à mon nouvel environnement et je suis sûre que ce rituel va m’aider. Le poème n’est-il pas comme une prière ? Avant d’être vieux, personne ne sait ce que c’est. Par exemple, passer de la position horizontale à la verticale, quand on a dépassé les 90 ans, c’est une bataille qui engage tout le corps, une histoire de volonté pour supporter les vertiges et les douleurs, c’est un sentiment de fierté entre soi et soi, oui, je suis fière, chaque matin, de poser le pied par terre, fière comme un enfant qui fait ses premiers pas et le poète en sera désormais témoin.
Autrefois, il y a 72 heures, je vivais avec mon fils ou c’est mon fils qui vivait chez moi, je ne sais pas, je ne sais plus, j’habitais chez mon fils qui était venu habiter chez moi et le matin, je faisais quelques pas au réveil dans le jardin pour me dégourdir et respirer l’air frais, l’odeur de l’herbe mouillée par la rosée. Le jardin me manque, reste la rêverie qui me permet de revisiter ses habitants, le chat gris et les roses trémières, les hortensias, le chèvrefeuille, le lilas et ma mère sur le seuil de la cuisine, une salade terreuse dans une main, dans l’autre, un couteau de cuisine, les yeux plissés, presque fermés pour se protéger du soleil, elle a le sourire de la victoire. Elle est morte trop jeune, elle n’a jamais été ancienne, elle n’est pas entrée dans le territoire où l’on pense à l’éternité sur terre, oui, pourquoi ne pas durer comme ça puisqu’on se supporte et qu’on ne supporte pas de quitter les siens ? Je sais que je vais mourir mais je ne sais pas comment je vais faire pour quitter mes enfants. Cela me semble insurmontable.
J’ai donc quitté physiquement mon jardin, mon fils et ma maison, il y a trois jours. J’ai toujours entendu qu’il ne fallait pas déplacer les personnes âgées parce qu’elles perdent leurs repères, elles deviennent des mouches collées à la vitre, des incapables qui ne trouvent pas la sortie et tombent, à bout de force, par terre le long du mur, elles meurent toutes seules dans la poussière.
Horreur ! Il ne faut pas tomber. La chute m’obsède. La faute d’inattention. Le manque de vigilance. Quand j’ai de la peine, je suis fragile, n’y pensons pas et puis les enfants vont venir me voir, les petits aussi et peut-être qu’un poème à voix haute le matin comme d’autres écoutent un morceau de musique ou téléphonent à quelqu’un, m’aidera à tenir debout. La rêverie seule, fera l’affaire, si je manque d’amour.

*

Mon fils est venu me voir hier en fin d’après-midi après son travail. Il est médecin généraliste. Si vous ne savez pas ce que cela signifie, comprenez que c’est un médecin de famille. Il avait l’air de celui qui ne veut pas laisser paraître ce qu’il ressent. Je connais toutes ses expressions et hier, il avait un petit sourire, une petite voix, un petit temps à me consacrer, tout était rétréci, on aurait dit qu’il avait mis une chemise d’enfant et qu’il peinait à respirer. Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il a du chagrin ? Est-ce mon absence ? Il n’a pas démenti. Cela me touche et j’ai essayé de le rassurer. Je suis bien ici, lui ai-je dit, ne sachant pas du tout si j’allais réussir à m’adapter à ces nouveaux visages, à ces meubles assez moches, à cette étrange nouvelle vie. Il m’a regardée comme on regarde une dernière fois et je me suis sentie mal, j’avais hâte qu’il parte, j’ai passé une mauvaise soirée, assaillie de souvenirs douloureux, de regards identiques au sien.

Ma mère est partie sur un brancard un matin très tôt, je me suis levée, j’avais 14 ans, des hommes en blouse blanche la portaient, ils l’emmenaient. Elle m’a regardée sans avoir la force de me dire quoi que ce soit comme si elle me disait adieu. Mon fils a eu ce regard-là, de l’au revoir, celui où l’on met tout notre amour, toute la bonté dont on est capable. Mais pourquoi maintenant ? Je suis en vie et lui aussi. Qu’est-ce qui le tourmente ? Est-ce cette maladie venue de l’autre bout du monde dont on parle comme d’une nouvelle grippe espagnole et qui ne touche que les vieux et les personnes fragiles ? Ça ne me fait pas peur. Il n’y a rien de pire que la guerre que j’ai vécue, rien de pire que la haine, rien de pire que la violence inouïe des hommes entre eux. Mourir de maladie est un phénomène naturel, mourir parce que c’est la volonté d’un autre que soi, est une tragédie. Ma mère est rentrée de l’hôpital deux mois plus tard, fragilisée par un infarctus. Je l’ai mal accueillie, j’étais en colère contre son cœur qui avait joué avec sa vie et je suis restée en colère longtemps, pendant des années, et lorsque mon fils m’a jeté son regard poignant qui ressemblait à celui de ma mère sur son brancard, je me suis mise à nouveau en colère, je suis devenue cette adolescente effrayée à l’idée de l’abandon maternel. Aujourd’hui, c’est moi la mère et je n’ai pas de larmes aux yeux. Mon fils se sent coupable de m’avoir confiée à des étrangers. Soit il pense que je vais en mourir soit il pense au virus qui peut m’emporter. A mon âge, il a raison, je ne résisterai pas.
Mais, moi, je veux vivre.

*

Odette, Yvette, Elise, mes amies, où êtes-vous ?
A l’école maternelle, nous étions assises l’une à côté de l’autre devant Germaine, notre institutrice aux cheveux roux enfermés dans un chignon qui laissait échapper, en fin de journée, des mèches éprises de liberté sur ses épaules. Nous sommes nées la même année, en 1927. Odette, sérieuse et réservée, est devenue secrétaire à la Croix Rouge après la guerre, elle a eu deux enfants avec un ingénieur ennuyeux dont elle ne se plaignait jamais. Yvette, drôle et fantasque, la dernière d’une fratrie de neuf enfants, est entrée au couvent. Elise, la généreuse, a épousé un vigneron et ses vignes en Bourgogne, elle a vécu les drames des récoltes foutues en une nuit. Je n’ai jamais perdu le contact plus d’une année avec l’une ou avec l’autre. Nous avons toujours protégé notre lien par tous les moyens quand on ne pouvait pas se voir physiquement. Odette et Elise ne sont plus là. Avec le temps, j’en suis moins déchirée. Sœur Yvette, vieillit dans la communauté qu’elle a choisie à dix-huit ans. Elle a la bosse de Quasimodo et marche en regardant la terre, cassée en deux. J’admire sa constante bonne humeur, je me ressource à sa joie ; elle n’a jamais remis en doute ni sa foi ni son engagement, c’est une fidèle. Elle n’a pas le même sort que moi. On veille sur elle, jour et nuit. C’est normal, dit-elle, moi aussi, j’ai accompagné mes aînés jusqu’au bout, plus on est inutile, plus on est entouré. Je pense beaucoup à elles trois depuis que je suis là, dans cette maison pour personnes inutiles où on veut que je participe l’après-midi à des activités. Le mot me rebrousse le poil, il suppose que lorsque je ne suis pas active, je ne fais rien. Mais quand je ne fais rien, je suis occupée. Occupée par mes pensées, mes tendres amies aujourd’hui. Je les imagine à côté de moi, toutes les trois sourdes et démentes, vivant de fous rires et de larcins, allant d’une chambre à l’autre, criant et riant pour un rien, j’imagine la fin, ensemble.
Vers six heures en fin de journée, une jeune fille de la maison m’a demandé ce que j’aimerais écouter. Emmenez-moi, de Charles Aznavour, je lui ai dit.
— ¬¬¬¬Vous êtes toutes les mêmes.

*

Le 8 mars, c’était l’anniversaire d’Hector, mon mari, mort il y a dix-huit ans, enlevé en quelques mois par une sale maladie que, par superstition, je ne nommerai pas. En arrivant dans ma chambre, j’ai posé sur ma table de nuit un galet plat, blanc et rosé, qu’il avait ramassé sur la plage de Sainte-Marguerite. Je le revois attraper le caillou, épousseter le sable du revers de sa main et l’inspecter comme s’il évaluait un bijou. Celui-là, on va le garder, on peut en faire quelque chose, avait-il dit d’un air de conspirateur en faisant tourner l’objet dans sa paume. Il y a cinq jours, lorsque j’ai fait mes valises avec l’aide de mes enfants, j’ai pris ce petit galet poussiéreux sur la cheminée et non pas sa photo car il est plus vivant, plus bavard qu’une image, il me rappelle la douceur et la force de ses mains, il me raconte la restauration des églises romanes et gothiques ; Hector était tailleur de pierre, il travaillait pour les monuments historiques. Un de mes petits-fils, Matthieu qui a 7 ans, veut apprendre le métier de son grand-père pour participer, quand il sera grand, à la construction d’une cathédrale. Cet après-midi, il est entré en se cachant derrière son père, puis il a fait l’inventaire de tout ce qu’il y a dans ma chambre, c’est-à-dire peu de choses, il a énuméré les meubles un par un, une table de nuit, un bureau, deux chaises, un fauteuil, comme on fait un tour avant de fermer la boutique.
La jeune fille aux chansons est revenue, j’ai demandé la même chose s’il vous plait : Emmenez-moi et mon fils m’a prise dans ses bras, j’ai réussi à soulever un pied puis un autre. Matthieu a pris des photos avec son téléphone.
Et j’ai dansé, dansé, dansé avec Hector toute la nuit.

*

Ce matin, dans mon lit, au lever du jour, le livre s’est ouvert à la page d’un poème de Pia Tafdrup, une danoise que nous avions rencontrée un soir, Hector et moi, dans une librairie parisienne où elle signait son livre.

« —POURQUOI EST-CE QU’ON DOIT MOURIR ?
me dit mon fils sur un ton de reproche,
—la vie doit durer éternellement.
Il a marché dans la pluie,
le visage inondé de larmes
le jour
où il doit prendre congé.
Mon père est revenu
de l’hôpital.
Habillé de ses propres vêtements
il se tient
héroïquement droit
à son bureau où il mange
au centre de la pièce familière.
Mon père raconte,
presque comme un ressuscité,
les nombreuses fêtes
de sa vie.
—Et, dit-il, nous voilà de nouveau réunis ! »

Ai-je encore envie de faire la fête ? Je n’ai plus d’énergie, mais si on m’aide à réunir tous ceux que j’aime pour un déjeuner dans le jardin, pieds nus et en chapeau de paille, je serais tentée. Assise sur un fauteuil à l’ombre, un châle sur les genoux, les yeux mi-clos, je les écouterai, j’entendrai les petits se déployer dans l’espace pendant que leurs aînés s’interrogeront sur la qualité de l’air et de leur avenir, je ne serai d’aucune aide, je profiterai de leur présence jusqu’au moment où ils partiront et où je me souviendrai. Vieillir, c’est se souvenir la plupart du temps.
La fête est tombée dans les oubliettes lorsque la directrice est entrée dans ma chambre pour me parler du virus qui circule sur le territoire et des dommages qu’il pourrait causer dans un établissement comme celui-ci. J’ai compris que le moment était grave à l’annonce des nouvelles mesures : plus de visites de jeunes, enfant ou adolescent, un seul visiteur adulte par jour, pour l’instant. C’est une pandémie mondiale, vous comprenez ? a-t-elle dit en me regardant dans les yeux comme si elle voulait me faire entendre quelque chose qu’elle n’avait pas dit. Mon cœur s’est emballé et dans la foulée, j’ai vu une succession d’images épouvantables, des images des camps à la libération, d’Hiroshima, j’ai vu des corps se jetant dans le vide le 11 septembre 2001, je me suis souvenue du Bataclan le 13 novembre, du massacre de Charlie Hebdo.

Ici, je ne crains pas grand-chose, je ne bouge pas de ma chambre, je suis retirée du monde. Je vais prier pour mes enfants, pour le monde de mes petits- enfants, je vais m’adresser à Dieu ou à la Bonté comme si elle était une personne, je vais lui demander : quand serons-nous à nouveau réunis pour que je raconte les nombreuses fêtes de ma vie ?

*

Matthieu ne comprend pas pourquoi il ne peut plus venir me voir. Moi non plus. Je respire difficilement ce matin, aucun livre, aucun poème ne me redonnera le goût de vivre aujourd’hui, je les boude. Je ne sais pas comment envisager l’avenir sans la présence de mon petit-fils, je suis devenue dépendante de lui, accrochée à son affection comme le Bernard l’Hermite à sa coquille.
Sky, ou skype, drôle de ciel ! Mes enfants en ont la bouche pleine : On va se téléphoner sur Skype, on va se voir sur Skype ! Allume ton ipad à 18 h ce soir ! Un écran d’ordinateur est-il le remède à la peine ? Comment est-ce possible d’avoir de la joie sans s’étreindre ? C’est mieux que rien, disent-ils pour me consoler et ça me donne des crampes d’estomac. Alors, j’en suis là, à un monde sans enfant, au sans contact, au plateau déposé, aux visages masqués, j’en suis là, au presque rien, au bout de sept jours. Mon univers s’est rétréci. Je fais désormais partie des espèces en voie de disparition. Jour après jour, je me sens aspirée dans le ventre d’un aspirateur géant qui ignore tout de ce que je suis, de ce que je ressens et ce dont je souffre.
Les piverts ont eu des petits. L’un et l’autre, ils n’arrêtent pas d’aller et venir pour les nourrir. Ils ont tous les deux le dessus de la tête rouge. Je les entends chanter de mon lit, ils se parlent, ils ne se quittent pas. J’imagine qu’ils m’apportent des petits mots dans leurs becs, des mots doux, des mots d’amour, des on ne t’oubliera jamais, des ne t’inquiète pas, on est là. Je suis une enfant dans un corps de vieille femme. Une enfant qui se souvient d’une prière de son enfance, Veni, Sancte Spiritus.
« Viens, Esprit Saint,
Viens en nos cœurs,
Et envoie du haut du ciel
Un rayon de ta lumière. »

Mon Dieu, comme il fait froid, attrape une couverture Lucienne et prépare- toi, à faire bonne figure dans le Ciel de 18h ce soir.

*

On ne peut plus aller déjeuner dans la salle à manger. C’est interdit comme de marcher dans les couloirs ou d’aller se promener dans le jardin. Nous sommes isolés dans nos chambres. C’est dommage, j’avais la fait la connaissance d’un jeune homme, Yves, à peu près de mon âge, 90 ans, avec qui je passais de bons moments. Chanteur, il a voyagé partout en France, il connait toutes les salles de spectacle de la petite bourgade à la grande ville. Je crois qu’il était humoriste aussi car il aime blaguer, raconter des histoires drôles. On commençait juste à se rencontrer. Nous sommes à deux chambres d’écart. Je ne verrai plus Yves avant quelques temps, avant que le virus ne s’éteigne. A la télévision, ils disent sur l’air de : on va vous apprendre quelque chose, ils disent qu’on en meurt comme s’ils découvraient que nous sommes mortels.
J’ai déchiré ma chemise de nuit en marchant dessus. Océane, la jeune fille qui m’aide le soir, m’en a apporté une autre qui appartenait à une pensionnaire de même taille. Elle l’a oubliée en partant, a-t-elle dit simplement. Je l’aime bien cette chemise, parsemée de petites fleurs jaunes, elle est douce au toucher, raccommodée à plusieurs endroits, je suis sûre que sa propriétaire ne voulait pas s’en séparer, alors elle l’a gardée longtemps, jusqu’au bout, sans doute. Ma mère en portait une semblable à celle-ci qu’elle aspergeait généreusement de son eau de toilette : l’Héliotrope blanc. Cette chemise, quand je me souviens de ma mère, sent cette odeur de fleurs blanches au parfum enivrant.
Je rumine. J’ai des idées de jeune révoltée, j’ai envie de faire le mur pour rejoindre mes petits-enfants. J’ai besoin de les prendre dans mes bras, qu’ils me donnent leur chaleur, leur tendresse, j’ai envie d’entendre la voix grave de Matthieu, les plaintes de ma petite fille Sophie, maladroite et casse-cou, qui n’arrête pas de se faire des bleus.
Demain tôt avant le service du petit-déjeuner, je vais quitter ma chambre, je vais longer le couloir en espérant qu’il n’y aura personne. Je vais frapper à porte de mon voisin, toc toc toc, ce sera une surprise. Chaque jour, je quitterai ma chambre, invisible, je braverai les interdits. Désobéir, Lucienne, il faut désobéir pour être libre.

*

« Vous pourrez observer à l’œil nu une pluie d’étoiles filantes ce jeudi à 5h. Cette nuit, les étoiles filantes viendront de la constellation de la Lyre. Vous pourrez aussi voir Jupiter, Saturne et Mars.»

C’est ce qu’un astronome a dit à la radio hier. Il a expliqué que les étoiles filantes ne sont pas des étoiles qui se décrochent du ciel, mais des poussières ou des cailloux qui, en traversant l’atmosphère, l’illuminent. Je ne voulais pas rater ce moment extraordinaire. J’aime ce nom : la constellation de la Lyre. Il évoque un monde mystérieux et musical. Est-ce que les étoiles chantent quand elles se promènent dans la galaxie ? J’ai tant de choses encore à apprendre. Je n’ai pas reconnu les trois planètes mais je les ai vues, oui, j’ai vu les étoiles passer à toute vitesse comme des adolescentes timides, un peu cruches, faisant une apparition éclair à un dîner de grands. Je n’ai eu aucun mal à me lever pour aller à la fenêtre assister au spectacle, je ne dors que d’un œil depuis longtemps, les palpitations de mon cœur me tiennent éveillée.
Assise sur mon fauteuil devant la baie vitrée, j’ai senti la présence de quelqu’un à côté de moi. Je ne sais pas si c’est mon imagination, mon cerveau qui se détraque ou une invisible réalité. J’ai senti la présence de quelqu’un derrière mon épaule. Ce n’est pas la première fois, mais depuis que je suis de plus en plus isolée, je me méfie de ce que je perçois comme si, pour pallier la privation de contacts, je peuplais mon univers d’êtres en papier.
Comme ils me manquent, mes petits ! Et mes enfants ! Comment vont-ils habiter ce 21ème siècle ? Comme il est injuste de ne pas savoir ce que l’au-delà nous réserve ! Je demande de les voir quand je ne serai plus. C’est la moindre des choses. C’est moi qui les ai fabriqués et il n’y a aucune raison qu’ils disparaissent de ma vue, même morte.
Lulu, calme-toi, prends ton livre de poèmes, c’est ton ami, la seule présence véritable dans ce monde cruel, il n’y a personne d’autre dans ta chambre qu’un cercle de poètes immobiles. Ils t’attendent.

*

La catastrophe est arrivée. Je suis tombée tel un pantin désarticulé dans la salle de bain. Urgences à l’hôpital, radio, plâtre et interdiction de poser le pied par terre avant six semaines. Je n’ai même pas profité de cette escapade à l’air libre, j’avais trop mal. Au retour, on m’a expliqué la situation, les consignes ont été renforcées en raison de l’évolution de la maladie. Le virus est entré dans la maison de retraite et il tue. Il faut se protéger. Plus aucune visite.

L’air est immense
Le ciel renversé rempli de lumière
Les yeux d’hommes et d’animaux ;
Le corps de l’azur est d’un bleu presque noir
La matière tout à fait pure.
Les contours les sons les formes et l’odeur
Entièrement inouïs et parfaits.
Le Paradis. Pierre Jean Jouve.


De là où je suis, avec deux oreillers derrière la tête, je vois à ma gauche la baie vitrée qui donne sur le jardin à travers le rideau de voilage qui joue avec l’air, fenêtre ouverte. Un mur blanc me fait face. En son milieu, un écran de télévision, un écran noir articulé sur un bras qui semble sortir du mur. A ma gauche, tout au fond, la porte donnant sur le couloir, plus près de moi, une autre porte conduisant à la salle de bains. Je réalise qu’au moins pendant un mois et demi, si je regarde en face de moi, dans une position naturelle, je n’aurai pour horizon qu’un mur troué d’un rectangle noir, mais si je fais l’effort de tourner ma tête, j’apercevrai peut-être les allers et retours du couple de piverts, je verrai sûrement les feuilles ou les branches de l’arbre trembler, onduler sous le vent. Je cherche la vie, les signes de vie, l’animal ou la plante sont la vie. Les blouses roses aussi, merveilleuses, celles qui viennent s’occuper de mon pauvre corps, remplissent ma chambre de gaieté le temps d’un cierge. C’est trop court, la porte refermée, les rires en allés, je tombe dans le noir. Sans les yeux d’hommes, sans le regard de mon petit Matthieu, je suis sans amour et sans amour, je ne vais pas rester en vie, je le sais.
Lucienne, tu as de la fièvre, tu as peur ce soir, rien ne va plus, ne t’inquiète pas, accueille le poète, écoute ce qu’il te dit : tu vas aller au Paradis.
*

La lumière du jour ou l’absence de lumière, la nuit, est devenu mon seul repère avec les trois plateaux, celui du matin, du midi et du soir qui arrivent sur des tables roulantes poussées par des femmes de chambre masquées et gantées. Je ne mange presque plus rien, je n’ai plus de goût, le plat chaud refroidit, la pomme demande qu’on l’épluche, je n’en ai pas la force.

Je me demande depuis combien de temps je suis là, dans ce lit, dans cette chambre étrangère, dans cette maison peuplée de mourants. Je guette la porte en espérant voir un visage, entendre une voix humaine. Je m’éloigne de moi-même. Je m’exile. Je me retire doucement. Je me dessèche comme une fleur sans eau. Allongée, j’étouffe, alors je reste assise, je regarde les oiseaux planer devant ma fenêtre puis, d’un battement d’ailes, disparaître en criant. Ils me font penser aux danseurs de Maurice Béjart que j’allais voir chaque année, ceux qu’en pensée j’épousais pour éprouver, comme eux, le poids du corps, le poids du monde.
En randonnée, plusieurs fois par an, je rencontrais des inconnus, nous marchions côte à côte ou les uns derrière les autres. Avec tous, je partageais l’exaltation après l’effort et ce que nous appelions nos jeunes filles en fleurs pour évoquer nos pensées vagabondes. Ce soir, mes jeunes filles sont inquiètes. Elles espèrent une autre vie après la mort. A l’heure où les hommes se préparent à aller sur la planète Mars située à 75 millions de kilomètres, personne ne sait, pas même Yvette, quoiqu’elle en dise, s’il existe une autre forme d’existence. Si Dieu est à l’origine de tout, il a gardé le secret de sa présence et nous savons ainsi que ce n’est pas un enfant, c’est une certitude.


*

Je n’ai pas vu le visage de celui ou celle qui m’a enfoncé brutalement un goupillon dans le nez pour faire le test du coronavirus. Passé ce moment désagréable, je me suis demandée pourquoi on ne recherchait pas le virus de la haine qui doit forcément se loger dans un des orifices du corps humain. Vous m’avez fait mal, lui ai-je dit. On est obligé, m’a répondu la voix derrière une visière.


« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme... »
Sensation. Arthur Rimbaud.

Je ne bouge plus. Je vois ma mère ; elle est à mon chevet comme dans l’enfance, lorsque j’étais malade. Je suis entre le sommeil et la rêverie, sous ses baisers ; je suis protégée.

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