Dans l'eau du miroir

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La peinture me permet de transformer mes émotions en touches de couleurs, en éclats dans des regards. L'écriture est venue naturellement mêlant les mots aux variations de teintes et de notes de  [+]

Image de Printemps 2016
Les Morel constituaient une famille comme tant d'autres, apparemment sans problème. Un couple dans la quarantaine, deux enfants en pleine adolescence, un pavillon de banlieue parisienne en meulière. Christophe, le pétillant Christophe, brun, tempes grisonnantes, avait fait carrière en tant que directeur de deux galeries d'art renommées, l'une à Paris, l'autre à New York. Sandrine, peau d'albâtre, chevelure flamboyante, s'étiolait progressivement. Ils s'étaient rencontrés durant leurs études dans la prestigieuse école des Beaux-Arts de Paris. Puis, diplôme en poche, ils étaient passés devant Monsieur le Maire.
Au fil des ans, tout était devenu terne. Le soir, le grincement de la clef dans la serrure, un regard qui contrôlait tout, passait au dessus d'elle ou plutôt au travers d'elle. Un baiser distrait déposé sur le coin de sa bouche. Puis il passait dans son bureau, tenait de longs et nombreux échanges téléphoniques, pianotait sur son ordinateur... De plus en plus fréquemment il l'informait par un message laconique qu'il ne rentrerait pas, était invité, avait une réunion...
Camille et Lucas, respectivement âgés de quatorze et seize ans, vaquaient à leurs occupations favorites, tablette, Ipod, copains, sans se préoccuper de l'univers familial.
Mais ELLE ? Sandrine, où étaient passés ses rêves ? Depuis longtemps déjà, elle regardait s'envoler la poussière de ses souvenirs, semblait flotter dans son corps. La vie, sa vie, ne pouvait se réduire à ça !
Par un morne dimanche matin, elle s'enferma dans la salle de bains, ferma les yeux, appuya légèrement son dos contre la vitre pare-douche. Elle laissa échapper un bref soupir, puis avec des gestes lents se dénuda. Sans complaisance, elle examina son corps. Longiligne, blanc, musclé. Des seins petits mais encore fermes. L'eau chaude apaisa la tension qui habitait ses muscles.
Dans la glace murale couverte de buée elle contempla son visage. Minois à la peau laiteuse, pommettes hautes ornées d'éphélides, iris bleus de bébé. Les légères rides semblaient atténuées par la douceur du voile de vapeur. Les contours du menton, mâchoire, joues, tremblotèrent dans l'eau du miroir puis s'atténuèrent progressivement au rythme des coulures d'eau, jusqu'à disparaître.
Ne restaient que deux paires d'yeux en suspens, face à face. Elle plongea au fond d'elle-même, fut aspirée dans le tunnel de ses pupilles dilatées, retrouva sur l'écran de sa rétine ses désirs « d'avant », les décrocha, puis passa de l'autre côté du miroir.

C'était étrange et excitant à la fois. Alors qu'elle parcourait les rues de la vieille ville de Prague, un enfant vint lui remettre un feuillet plié en quatre. Il s'était volatilisé avant qu'elle ne puisse lui adresser la parole. Fébrilement, elle déplia le papier. A la lueur du réverbère, elle lut le message griffonné : « rendez-vous 19h30 maison Prazky, rue Celetna ». Elle se mit à courir, ses désirs les plus secrets pouvaient enfin se réaliser. Une rencontre avec le peintre Mucha... La ruelle était calme, un espace ouaté. Au loin, elle percevait le brouhaha de la foule, comme un murmure. Elle parvint devant une petite maison d'un étage. Une porte métallique entr'ouverte l'invitait à entrer. Elle n'eut qu'à la pousser légèrement. La fraîcheur du vestibule la surprit. En face, un escalier de bois en colimaçon lui tendait ses marches. La porte claqua derrière elle, la faisant sursauter. Prudemment, elle gravit les degrés jusqu'au palier. Une main lui prit le bras, doucement mais avec fermeté, la dirigeant vers une pièce partiellement éclairée. Une odeur familière d'huile et d'essence de térébenthine la réconforta.

Maman maman maman maman...

Sandrine émergea lentement, leva les yeux sur une masse informe d'où se détachait un visage inquiet. Celui de Camille.
- Tu nous as fait peur! C'est l'heure du déjeuner et on ne t'entendait pas...
Elle esquissa un sourire, pinça ses joues pour redonner un peu de couleur, rassura sa fille.
Enserrant sa tête entre ses mains, elle tenta de dominer les pulsations douloureuses qui tambourinaient dans ses tempes.
- Ce n'est rien, ma migraine... Je vais me reposer quelques instants.

Elle s'étendit sur son lit. Soudain, celui-ci se mit à vibrer en vagues successives semblables au flux et reflux de la mer, la berçant comme naguère les bras de sa grand-mère. Elle s'endormit et replongea dans son curieux rêve. Le peintre déposait les teintes sur la toile, des rouges, des blancs nacrés, transparents, des bruns, des.... Assise face à lui, Sandrine sentait progressivement son corps se vider, devenir une simple enveloppe charnelle, les couleurs et sa vie accrochées aux poils du pinceau qui s'agitait maintenant avec fureur entre les doigts de l'artiste. Ne restaient que les yeux, brillants, lumineux, à transposer sur la toile. Les prélever délicatement avec la pointe de la brosse...

Le soir, ne voyant pas Sandrine, Christophe entra dans la chambre et ne put que constater son absence. Il alerta la gendarmerie. Le gendarme de service lui spécifia que des recherches ne pouvaient être entreprises, sa femme était une adulte, libre de ses mouvements. De retour au domicile, songeur, il contempla ses diplômes encadrés au mur, son Macbook Pro sur son bureau, reflets de sa vie. Sandrine n'avait emporté qu'elle-même. Son ombre gisait sous forme d'un pyjama froissé et d'une revue d'art spécialisée. Ouverte sur une page consacrée à l'art nouveau.

La disparition de Sandrine resta un mystère. Mais elle, elle sait qu'elle ne va plus sortir de son sommeil, elle est réveillée, fixée à tout jamais sur une toile, accrochée aux murs d'un musée. Elle voit passer du monde. Du monde qui lui prête une attention pleine d'admiration. Dans la nuit elle parcourt les galeries, enfin sereine, apaisée par tant de beauté. Au petit matin, elle réintègre son cadre.
Certains visiteurs vous diront qu'ils lui trouvent un regard extraordinairement humain, d'autres vous parleront de la sensation d'être suivis des yeux.

Un chef d'œuvre inconnu d'Alfons Mucha découvert dans un grenier lors de la liquidation d'une succession. La toile est exposée depuis le début de la semaine, à Prague.
- On dirait maman...
Le visage étalé en première page du journal semblait vivant et posait sur Christophe un regard qui le troubla, le fit trembler, balbutier :
- Ne dis donc pas de sottises, Lucas...
Mais avec effroi, il s'aperçut que deux yeux au bleu si pur, à jamais ouverts, le fixaient froidement.

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Elena Moretto · il y a
je suis touchée par le côté visuel et sensoriel de votre écriture qui engage le corps entier, mes sens en éveil sont tous honorés
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Ontzie · il y a
Merci !
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Jean-Michel Palacios · il y a
Bises et amitiés
JM

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prijgany prijgany · il y a
Voilà une belle histoire bouleversante, avec la mystérieuse Prague en toile de fond... je n'ai pas vu kafka mais je l'ai entrevu je suis sûr. Hrabal aussi devait être quelque part ; va falloir que je le relise ou alors il s'agissait de kundera ? A mais non, c'est ladislav klima ; ah celui-ci ; oui c'est lui qui t'a inspiré. Rire.Mon vote bien sûr ; à l'occasion viens découvrir mon vizir au mali, prix TTC ; l'art de fumer le cigare dans la brousse malienne, drôle de décor aussi ; bravo en tout cas, ontzie. Mon vote.
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Ontzie · il y a
Merci Prijgany Je vais de ce pas en voyage au Mali, sans bouger de mon siège. Un luxe !
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Nathalie Perton Couriaut · il y a
Dans la lignée des belles histoires fantastiques, de Maupassant ou Poe, j'adore l'idée de la traversée, même si elle a déjà été maintes fois exploitée. J'aime beaucoup. Je vote. Si vous souhaitez me lire: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/de-corde-et-d-acier
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Ontzie · il y a
Merci Nathalie. C'est fou le monde que l'on croise au travers du miroir ... de l'écriture.
Je vais vous lire.

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Keith Simmonds · il y a
Mon vote #24! Emouvant, frissonnant, bouleversant comme texte! Un bon style pour une jolie peinture!
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Ontzie · il y a
Bonsoir Keith
Merci pour vos lecture, appréciation et vote :-)
J'ai découvert vos poèmes : forts beaux.

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Utilisateur désactivé · il y a
brrr un frisson je vote
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Ontzie · il y a
Bonsoir et merci pour votre brrr suivi d'un vote !
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Nabelle Martinez · il y a
ça fout un frisson ! bravo. je vote
si le coeur vous en dit, j'ai un poème en compèt' : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/terre-de-passage
et aussi
un TTC : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-vieux
mais sans obligation aucune ;-)

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Ontzie · il y a
Merci Nabelle pour tout : lecture, appréciations, vote
J'ai un programme lecture qui se charge ... Je ne manquerai pas d'aller découvrir vos textes !

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Nabelle Martinez · il y a
oui je suis désolée de vous solliciter. prenez votre temps et ne vous sentez pas trop obligée en vrai :-)
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Frederique Patezour · il y a
Très touchée par ce beau texte, c'est bouleversant, tout est juste, chaque mot à sa place, bravo.
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Ontzie · il y a
Merci Frédérique pour vos lecture et appréciations.
Au plaisir

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Elinor · il y a
Bravo pour ce texte nostalgique qui parait être le pendant positif du portrait de Dorian Gray et qui rappelle le temps d'un soupir l'espoir de Modigliani qui disait que lorsqu'il arriverait à peindre l'âme, ses personnages auraient des yeux. De plus, j'adore Mucha. Je vote. Françoise
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Ontzie · il y a
Elinor... Merci pour ce vote et ce temps de lecture. Oui l'écriture, la peinture se mêlent avec plaisir !
A bientôt, Sylvie

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Patricia Burny-Deleau · il y a
En toile de fond, un bonheur factice, en arrière-plan, par petites touches, une femme qui comme tant d'autres disparaît aux yeux de ses proches puis même aux siens et finalement au centre de la toile deux yeux profonds, miroirs de l'âme, accusateurs voire vengeurs. Il y a un souffle à la fois épique et pictural là-dessous! Je vote.
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Ontzie · il y a
Bonjour Patricia
Merci de vous être arrêtée sur cette nouvelle. Et pour le vote ! Je vais vous lire également ce WE !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Merci. Bonne journée.

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