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Cuyckie

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Il leva la tête et posa les yeux sur l’immense écran mural, perché au milieu de l’immeuble de verre, au-dessus de sa tête. La voix féminine informatisée débita son texte dans un simulacre d’humanité. Séductrice, la voix épousa l’ondoiement de l’écran et commenta l’image tridimensionnelle :
— La Connexion, c’est la Vie, répéta-t-elle, enchanteresse.
Phlen secoua imperceptiblement le menton, ne pensant plus qu’à la dose qu’il allait prendre une fois rentré chez lui. Il se traîna jusqu’à son appartement, entra le code d’identification sur le clavier numérique et laissa le programme de reconnaissance scanner son corps. La cloison s’ouvrit et se referma derrière lui, silencieuse.
Il se jeta dans son sofa, se déchaussa d’un coup de pied puis s’allongea avec indolence. Il récupéra sur un coin de sa table basse une petite coupelle et un sachet en plastique. Il versa les cristaux du sachet sur la surface plane en céramique et commença à méthodiquement les écraser à l’aide d’un pilon. Chauffés, les cristaux s’émiettèrent et formèrent bientôt une pâte vaporeuse. Phlen récupéra alors la substance obtenue avec une spatule et la transféra dans une pipe en zinc.
Enclenchant la combustion avec son pouce tout en emmenant le calumet aux cristaux désormais ignés à sa bouche, il tira une première bouffée et se sentit bientôt aspiré, flotté...
Pas étonnant que la Drogue de l’Absence face autant d’adeptes, pensa-t-il.
Vivre la Déconnexion était vraiment une petite mort... Une expérience orgasmique. Ces cristaux nommés Éther, coupaient les Cyberans du Réseau pendant quelques heures, les plongeant dans les sensations enivrantes du Réel. Pendant ce temps-là, leur double Virtuel demeurait en stase.
Il existait bien d’autres drogues biologiques mais Phlen n’y voyait pas d’attrait. Prendre des phéromones, des hormones ou de l’adrénaline de synthèse ne présentait pas grand intérêt. Les publicités appelaient ça les « shoots du futur »... Une propagande bien rodée, pour sûr. Et ces drogues avaient l’avantage pour les services officiels de ne pas débrancher les utilisateurs du Réseau, leurs précieux consommateurs, car le double Virtuel était un avatar qui participait, au même titre que la personne Réelle, à l’économie mondiale. Il mangeait, investissait, faisait tout comme son utilisateur de la Réalité. Même s’il n’était qu’une séquence de données informatiques, il avait une véritable existence au sein de la population cyberane. Ce n’est pas pour rien que ses habitants étaient surnommés les « Êtres Connectés ».
Phlen tira une deuxième bouffée, sentant la connexion avec son double Virtuel se dilater encore un peu plus. Il sentait toujours la présence de son personnage fictif dans son crâne, qu’il se matérialisait irrationnellement dans une zone confinée, au sommet de sa tête. Seule une légère vibration y tenait place désormais.
Il alluma son écran mural et laissa la voix robotisée et faiblement traînante de la femme le bercer. Quelque chose l’intrigua : il augmenta le son. Le programme d’informations mitraillait l’écran d’images inhabituelles :
« Flash info. Découverte d’un peuple d’autochtone au cœur de notre système solaire ! Des scientifiques ont pris contact avec une peuplade perdue au fin fond du cosmos, sur une planète récemment révélée par nos satellites. Les scientifiques n’ont pas encore baptisé cette nouvelle planète mais nous pouvons déjà vous faire parvenir certains de leurs enregistrements. On peut y voir des petits hommes à l’épiderme bleu s’offrirent de manière répétitive des bouquets de fleurs. Il paraîtrait qu’ils n’utilisent que très rarement leur langage oral, les mots étant pour eux – d’après nos scientifiques sur place – des formules rares et précieuses, relevant presque du domaine du sacré ! C’est effectivement des observations exceptionnelles ! Une peuplade primitive possédant pareil culte abstrait à notre époque est un exploit ! Les recherches montrent qu’il s’agit d’une société extrêmement pacifique, que les spécialistes qualifient de passive. Il s’avère que... »
Phlen éteignit l’écran, renfrogné. Ces petits hommes bleus allaient subir un sort peu enviable. Maintenant qu’ils avaient été exposés à l’humanité entière via ces reportages diffusés à travers tout le Réseau, ils ne connaîtraient plus jamais la paix. Dommage que les satellites n’aient pas tut leur existence. Parfois, l’homme ne peut tout simplement pas se prévenir contre lui-même. Il approcha une nouvelle fois la pipe de ses lèvres et expira un nuage de fumée. Il lui faudrait plusieurs doses pour oublier son double Virtuel. Et il lui en faudrait encore plus pour oublier la bêtise humaine.

Phlen se réveilla engourdit. Les effets de l’Éther étaient encore présents mais diffus. Le t-shirt relevé, ses yeux dérivèrent paresseusement sur son corps et s’accrochèrent au numéro imprimé au milieu de son ventre, là où autrefois un nombril tenait place. Il effleura les chiffres de son matricule : s-E 326. Il faisait partie de la nouvelle génération, celle des supra-Embryons. La procréation naturelle était devenue obsolète, carrément has been, dès lors que les laboratoires eurent conçu un procédé de procréation artificielle, l’Amnyo Project. Les composants chimiques nécessaires à la création d’un métabolisme sain avaient été ainsi réunis dans un substrat matriciel, la croissance de l’embryon se faisant alors sous verre, selon des normes médicales rigoureuses.
L’enfant ainsi composé pouvait revêtir tous les espoirs génétiques mais aussi être modelé à l’infini pour les besoins de la recherche et de la science. C’est ainsi que naquirent les premiers supra-Bébés et les dérivés eugéniques. On pouvait désormais choisir la couleur de la peau du nouveau-né en gestion artificielle et pratiquer des injections intra-pigmentaires avant même que l’enfant n’est pris son premier souffle. Des actes tout bonnement ignobles.
Phlen frotta son matricule, comme s’il avait l’intention de l’effacer puis se leva brusquement de son sofa. La nuit était entre-temps tombée sur Cybera, telle une perpétuelle chape noire de béton assiégeant la Ville-Planète. Il se glissa entre les volets solaires de sa douche pour attraper l’implant qu’il avait laissé le matin même. Il le plaça sur sa nuque, conscient que l’Éther se dissiperait tôt ou tard et rejoignit mollement son lit. Les draps, munis de capteurs sensitifs, régulèrent la température de la pièce. L’appartement, automatisé par un programme intelligent, était lui aussi truffé de terminaisons sensorielles.
Il se roula en boule et attendit que le sommeil vienne le cueillir. Les Cyberans n’avaient que cinq heures de sommeil gratuites. Branchés même pendant leur sommeil à des programmes nocturnes, ils subissaient un défilé imperturbable de publicités, produits des chaînes audiovisuelles. Toute heure supplémentaire de sommeil était payante : pour avoir le droit de dormir, il fallait se brancher à des programmes spécifiques. Et dormir sans être connecté au Réseau était interdit par la loi cyberane.
— Un monde de fous, siffla Phlen en se massant les yeux.
Les firmes comme Dream Inc. contrôlaient désormais le subconscient de toute la population et pouvaient inexorablement influer sur la consommation des dormeurs, s’assurant un énorme profit.
— Un monde complètement fou, répéta-t-il, résigné.

* * *



La voix électronique retentit dans son oreille :
— Vous n’avez plus d’unités, veuillez recharger.
— C’est pas vrai ! s’énerva Aurane.
Elle avait un solde de deux gigas et six octets ! Il était impossible que son appel téléphonique sub-cybéral coupe au bout de dix minutes ! Aurane vérifia ses comptes. Ils étaient vides. Ce n’est qu’après avoir fermé sa fenêtre de communication qu’elle vit apparaître sur sa session un message d’avertissement : les appels sub-cybérales avaient encore augmentés... Pas étonnant qu’elle n’ait plus d’unités vu le taux nouvellement en vigueur.
Aurane s’efforça de ne pas rager. Les prochaines dépenses devraient attendre la paie, c’est-à-dire trois jours. Heureusement, elle avait acheté des protéines-mémoire la veille. En plein dans des études d’épidémiologie, Aurane était obligée d’avoir recours à ces protéines qui stimulaient son activité cérébrale, des pilules appelées « rbAp48 ».
Elle avait aussi téléchargé sur le Réseau des décoctions barbituriques pour somnoler un peu plus longtemps une fois les cinq heures réglementaires de sommeil écoulées. On n’arrêtait pas le progrès. La preuve, Cybera n’était pas surnommée la Ville-Planète par euphémisme : elle était réellement une ville étendue sur toute la surface de la planète. Continents et océans compris. Un monde dirigé par les groupes pharmaceutiques et les firmes industrielles. Où les mots pouvaient être brevetés et privatisés par les chaînes du divertissement, tel que le mot « enrôler » qui fut supprimé du langage courant pour devenir la propriété légale d’InterPeople, une branche audiovisuelle du Réseau.
Aurane éteignit l’écran mural de sa chambre puis entortilla une mèche de cheveux autour de son doigt, s’abîmant dans un passé lointain. Affaissée dans son fauteuil de visionnage, elle observa les rues en contrebas et surtout les toits des vieilles maisons, celles du temps d’avant. De disgracieux graffitis s’écaillaient dans l’air humide, s’étiolant petit à petit, au fur et à mesure des intempéries. On pouvait encore apercevoir quelques lettres stylisées, mais ô combien démodées.
En ces jours avancés, une nouvelle langue avait fait son apparition : le Juhron. Son inventeur avait peut-être cru bon d’affliger pareil sobriquet à un langage destiné à la totalité du monde cyberan... Un nouveau dialecte tout neuf avait alors remplacé l’ancien : s’inspirant des mathématiques, l’inventeur créa un alphabet de chiffres et de lettres combinés, à l’image des lignes de codes numériques du Réseau.
La jeune femme tendit le bras et s’empara de son verre d’eau près de la fenêtre.
Même les prénoms ont évolué, pensa-t-elle.
Il y a quelques huit cents ans, personne n’aurait eu l’idée d’appeler son fils Martien et pourtant, Aurane avait bien un cousin de ce nom-là. Elle avait côtoyé de célèbres noms tout au long de ses études : Rembrandt, Schrödinger, Brontë... De vrais legs du passé rendus dérisoires par la stupidité de leurs fades héritiers patronymiques.
Un gâchis hasardeux des plus désolants, s’affligea-t-elle.
Elle s’arracha à la contemplation des toits bariolés. Ses pupilles se dilatèrent soudainement, happés par le palais au loin, immense sur l’horizon zébré d’immeubles, hachurés par les rails de métro et les tyroliennes mobiles. Il s’agissait de la demeure d’Euphroze, autrement nommé l’Homme-Stase. Lors de l’invasion des Gupliks, cinq siècles auparavant, il s’était montré un excellent meneur d’hommes et avait subi un malencontreux choc lors de l’abordage d’un des vaisseaux ennemis, le plongeant dans un inextricable coma. En revanche, il avait émis une soi-disante prédiction avant de partir mener bataille : une pluie de métal et de cendres s’abattrait sur Cybera avant son retour.
Et il ne s’était pas trompé. Les navires de la flotte Guplik explosèrent sous l’impact des ogives de leurs opposants et se délitèrent dans l’espace cybérale. Des milliards de débris incendiés tombèrent ainsi sur la Ville-Planète. Les habitants sauvés de l’invasion se mirent alors à aduler et vénérer Euphroze. Mais il sommeillait toujours. Alors le gouvernement construisit un monument à l’égale de sa grandeur, où il pourrait reposer, dans l’attente de son retour parmi nous.
Aurane doutait cependant qu’un tel héros ait jamais existé, auquel cas il n’aurait pas survécu aussi longtemps branché à des appareils de substitution... Et s’il avait bien un jour respiré l’air de Cybera, il n’aurait pas fallu être exceptionnellement savant pour en déduire la trajectoire des morceaux de carlingue fumants des vaisseaux qui allaient s’abattre sur eux...
L’homme avait tout bonnement était intuitif, c’est tout. Cependant, cela n’empêchait pas le culte de l’Homme-Stase de prospérer. Élevé au niveau de légende urbaine, il faisait partie du folklore cyberan, en tant que figure héroïque. Comme tant de peuples avant eux, les habitants de Cybera attendaient donc son Réveil, mystifiant le Sommeil qui l’accablait, y voyant le signe d’une vie d’immortel.
Aurane grinça des dents, exaspérée.
— J’en ai ma claque de toutes ces inepties ! s’énerva-t-elle en se redressant.
Elle alla dans la cuisine et se servit une liqueur de lotus et de violette. Elle glissa alors une feuille de menthe dans son verre et se posta la fenêtre de son salon. Des bulles motorisées avaient remplacé les voitures et les routes s’étaient métamorphosées en de vertigineux canaux de circulation.
Un éclat de lumière tira Aurane de ses réflexions. Quelque chose dans l’immeuble d’en face l’avait interpellé. Elle plissa un peu les yeux et scruta la façade vitrifiée. Elle perçut alors de nouveau l’éclat. Il s’agissait d’une pipe en zinc reflétant la lumière d’un écran mural allumé. Le propriétaire de la pipe fumait avec nonchalance, ici et ailleurs à la fois, l’esprit merveilleusement embrumé par l’Éther. Il tourna brièvement la tête vers elle, ayant sûrement senti le poids d’un regard sur lui, et laissa la fumée sortir par ses narines, longuement, avec une infinie indolence, tel un homme absent dont l’âme serait en perdition.
La jeune femme fit tinter son verre contre la paroi de la vitre et le leva à son adresse, les lèvres amusées. L’homme détourna lentement sa tête, les yeux ternes, sans se départir de son air mi-décontracté mi-ennuyé et reprit une bouffée sur sa pipe, la main élégante et sûre.
Aurane s’éloigna peu après de la fenêtre, étrangement mélancolique. Elle lapa les dernières gouttes de la liqueur puis défit sans hâte son peignoir. Elle plaça ensuite d’un geste machinal l’implant neuronal sur sa nuque, tata les coussins de son lit et s’y allongea, épuisée.
Sentant son cœur tambouriner vigoureusement dans sa poitrine, cette mélopée rassura brièvement Aurane.
— Demain. Demain est un autre jour.
Et la jeune femme ferma les yeux.

PRIX

Image de Printemps 2019
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JACB · il y a
Moi qui suis frileuse d'habitude pour lire de la SF, du Fantastique, eh! Bien je me suis engouffrée dans votre univers qui fait frémir. Bien joué, vous avez du talent, celui de captiver le lecteur.
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Jean-Claude Renault · il y a
Un monde sombre et deux personnages figés dans une vie grise qui se croisent... presque. Un début d'histoire, ou pas. Un univers qui ne demande qu'à être développé...
Des schtroumpfs pacifiques ? :-)
Et peut-on vous lire ailleurs ?

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Jean Calbrix · il y a
On entre dans un univers avec des perspectives peu réjouissantes ! Bravo, Cuyckie, pour votre belle imagination ! +5
Je vous invite à un Spectacle nocturne si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

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yaya1975 · il y a
En espérant que notre futur soit plus gai que celui que tu décris de manière formidable!!! Continue ainsi...
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Déna Bault · il y a
Belle imagination.
Écriture au service de l'histoire.
Continuez

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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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Camille Llopa · il y a
Bonjour, votre texte est super. Avez-vous pensé à proposer des nouvelles de sf à un éditeur qui n'édite que des nouvelles dans les domaines de l'imaginaire, type Amazing Fiction Editeur ? (vous trouverez sur Facebook)? Bonne continuation
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Cuyckie · il y a
Bonjour Camille ! oui en effet, je m'interroge ces temps-ci pour tenter de me faire publier. J'écris des dizaines de nouvelles qui s'accumulent dans mon ordinateur et j'aimerais en faire quelque chose en effet :) j'irais regarder Amazing Fiction Editeur !
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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Félicitations ! Toutes mes 5 voix. Je vous invite à lire et à supporter mon texte. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Cuyckie · il y a
Toutes mes voix également Pherton Casimir :)
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Julia Chevalier · il y a
Un futur qui fait froid dans le dos mais bien évoqué.
Et dans notre dimension quels sont vos blogs?

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Cuyckie · il y a
Je suis rédactrice du blog greenworldnomad.com, un site en anglais axé sur le tourisme durable. Et je viens d'achever un autre blog concernant un projet d'éco-itinérance dans les pays nordiques en Europe l'année prochaine : walk-ride-sail.fr
Le développement durable sera sûrement une clé pour notre futur ! Enfin, je l'espère :)

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Julia Chevalier · il y a
Merci, j’irai faire un tour sur vos blogs
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Cuyckie · il y a
Avec plaisir :)
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Miraje · il y a
Des destins croisés et des Schtroumpf ... La SF a de beaux jours devant elle.
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