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Cyber avis de recherche

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Sachou

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Ah, quel beau temps aujourd’hui ! La forêt est plus belle que jamais, c’est à y rester des heures entières ! L’herbe à mes pieds ondule sous l’effet de la brise, les fleurs sont explosives de couleurs. Ah ah, décidément, cet endroit en met plein les yeux, comme toujours ! J’avance, je me promène de droite à gauche, explorant tous les recoins, ne laissant rien au hasard. J’en profite pour cueillir quelques baies, je leur trouverai bien une utilité plus tard. Je fais toujours ça, c’est encré dans mes habitudes. C’est le pied ! C’est rare de croiser d’autres personnes ici, en plus. Vive la tranquillité, la nature ! Vive la belle vie ! Alors que je m’engage sur un petit chemin broussailleux, j’en profite pour me dire que je devrais changer de robe. Elle commence à être démodée, cette vieille robe de laine rouge. Même ma coiffure n’est plus trop tendance, les longs cheveux blonds tombant sur les épaules ça devient rétro. Et moi, je suis tout sauf rétro. Vous pouvez demander confirmation à mes amis. Oui, parce que j’ai des amis. Les meilleurs amis qu’on puisse jamais avoir, ça oui ! Toujours là quand j’ai besoin d’un coup de pouce ! Maintenant que j’y pense, ça fait un moment qu’on s’est plus fait un truc tous ensemble. Je ramasse de nouveau quelques baies. Oui, pourquoi on irait pas faire un tour en ville à l’occasion, en plus j’ai bien envie de faire les boutiques. C’est décidé, je leur enverrai un message plus tard. Le petit chemin broussailleux que j’ai emprunté un peu plus tôt débouche sur une petite clairière, où niche une petite cabane au bois rongé par la mousse. J’aime cet endroit. Mais je n’y viens pas par hasard.

« -Ah, te voilà ! »

Il est là, près de la cabane, comme toujours. Lui, la raison pour laquelle je viens ici chaque jour, à la même heure. Ses cheveux blonds ébouriffés et ses yeux noisettes m’évoquent un sentiment indéfinissable. J’en rougirais presque à chaque fois que je le vois. En tout cas, mon cœur se pince toujours de la même façon, peu importe la fréquence de nos rencontres.

« -Je me demande toujours si tu vas venir ! »

Je m’empresse de lui répondre.

« -C’est évident que j’allais venir, je n’ai encore jamais esquivé une seule de nos rencontres !
- Ah ah, oui, c’est vrai ! A ce propos, maintenant qu’on en parle, j’ai toujours voulu te demander un truc. »

Je le regarde, curieuse. Qui ne dit mot acquiesce.

« -Et bien, c’est juste... comment dire ? C’est toi qui a voulu qu’on fasse connaissance, tu te souviens ? Non pas que je n’apprécie pas nos rencontres quotidiennes, ne te méprends pas ! Seulement, pourquoi tu tiens tant à me voir aussi souvent ? Qu’est-ce que tu cherches, au juste ? »

Je me sens mal à l’aise. J’aurai peut être dû lui dire que je n’avais pas envie de prêter oreille à ses interrogations, tout compte fait. Et puis c’est quoi, cette étrange suspicion ? C’est vrai que, la manière dont je l’ai abordé il y a maintenant plusieurs mois pourrait sembler un peu étrange, voir soudaine et quelque peu calculée, mais... Pourquoi devrais-je me justifier ? J’ai pas envie de répondre, et puis... Zut !
Sans même répondre à mon interlocuteur, j’amène le curseur de ma souris sur la touche QUITTER. Je clique.
Déconnectée.

Je suis blasée, et j’ai un goût âcre dans la bouche. Peut être parce que je n’ai pas pris le temps de déjeuner. Mon réveil affiche onze heure du matin, au dessus le calendrier est au Jeudi 20 Mai 2011, et je suis là, sur ma chaise de bureau, dans ma chambre, les cheveux bien coiffés sur mon crâne. Ca va maintenant faire quelques mois que je m’immerge dans ce jeu vidéo quotidiennement, y passant mes journées, vivant une autre vie à travers l’écran de mon ordinateur. Mes cheveux me démangent. J’ai l’impression d’avoir laissé un détail de côté. Mes yeux se posent de nouveau sur mon réveil. Je sursaute. Bon sang, j’avais dit à Alice que je serai au café pour midi ! Vite, vite ! J’attrape mon sac, et je fonce vers le lieu où mon amie m’attend.

Le petit café terrasse dont il est question s’avère être très agréablement exposé à la lumière, surtout à cette heure de la journée. Alice est déjà là, installée sur une petite table ronde et blanche. Son regard perçant traduit son impatiente. Essoufflée, je m’exprime bruyamment, tout en m’asseyant.

« -Désolée, désolée, désolé Alice ! J’avais pas vu l’heure !
- Oh oui, comme toujours ! Etonne-moi, tu étais encore plongée dans ton jeu minable et démodé ? »

Ca y est, à peine arrivée, et elle entame déjà le sujet qui fâche. Sur la défensive, je lui réponds.

« - J’aurai dû m’en douter ! Je m’en vais maintenant, ou j’attends encore un peu ? Et puis, mon jeu n’est pas minable ! »

Le serveur s’approche, et sans même nous consulter, pose deux cafés sur la table. Alice et moi, on est des habituées, plus besoin de prendre la commande ici. Je porte la tasse à mes lèvres, avale une maigre gorgée. Dépourvue de goût, pas étonnant. Alice me regarde d’un air suspicieux, avant de prendre la parole.

« - Mais sérieusement, quand est-ce que tu comptes revenir au sein de la réalité, hein ? Si je ne viens pas ici tous les jours, c’est impossible de te voir autrement. Qu’est-ce que tu cherches, au juste ? »

Rebelote. Encore cette question. Tout le monde se passe le mot, c’est ça ? Pour seule réponse, j’entretiens le silence. J’aimerai me faire toute petite et me glisser dans un trou de souris. Sous l’absence de réponse, Alice enchaîne.

« - La dernière fois, tu m’as dit que tu avais rencontré quelqu’un sur ce jeu, avec qui tu prenais plaisir à discuter... par hasard, ne serait-ce pas un garçon ? Ah, alors tu es amoureuse de lui, c’est ça ? Vous prenez du bon temps en jeu ? Ah ah ! »

Je déteste le cynisme d’Alice, oui, vraiment. Alors voir son sourire moqueur au bout des lèvres, ça m’irrite et me fait grimacer. De toute façon, elle est complètement à côté de la plaque, je crois. Je lève les yeux au ciel, agacée. Alice, elle, marque une pause avant de reprendre, l’air plus grave. Son regard me transperce. Elle attend une réponse.

« - Pas du tout ! Et puis, ça ne te concerne pas !»

Je lui tire une langue nonchalante, tandis qu’elle prend un air renfrogné, avant de lever un sourcil.

«- Oh, je vois. C’est Jules, pas vrai ? »

J’esquive son regard, pinçant ma lèvre avec les dents. Jules... Mon ex petit ami qui n’a plus donné signe de vie depuis notre rupture, passant certainement ses journées en jeu. Alice à vu juste, comme toujours. Des rides de mécontentement se dessinent sur son visage.

« - Evidemment, je suis bête ! D’un côté, cette lubie soudaine pour les jeux vidéos aurait dû me mettre la puce à l’oreille ! J’y crois pas ! Redescends sur Terre, ma vieille ! Oui, sur Terre, chez les Terriens !»

J’ai vraiment mal à la tête, et à l’estomac.

« - Mais, Alice, en dehors de Jules, j’y ai pris goût. Tout est propre et lumineux, il y a la nature et puis la forêt... »
- Forêt ?, me dit-elle tandis que je remarque de la douceur se dessiner sur son visage. Tu sais, je te comprends. Mais, il y a un jeu qui s’appelle « la vie » et qui n’attend que toi. »

Elle saisi ma main dans la sienne, cherchant mon regard.

« - Reviens. Tu ne sais même plus qui tu es. Reviens en l’an 2113, auprès de nous ! 2011 n’existe que dans cette simulation où tu persistes à perdre ton temps ! Nous n’étions même pas nées à l’époque ! Regarde autour de toi, me dit-elle en balayant son regard alentours. Rien n’est vrai ! Ton café est-il bon ?
- Non, il n’a aucun goût. De même pour les autres aliments.
- Evidemment !, s’exclame-t-elle en levant les bras en l’air. La Terre actuellement n’a plus rien à voir avec celle que tu as fini par croire réelle, et tu le sais très bien ! Cette réalité ne t’enchante peut être pas, mais c’est là que nous vivons. Tout ce que tu vois ici, les chaises, le soleil, les arbres, appartient à une simulation de réalité virtuelle très perfectionnée et en vogue de nos jours. Par dessus le marché, j’étais loin de soupçonner que tu en viendrais à t’engager dans un jeu vidéo sur une machine aussi dépassé qu’un ordinateur, au sein même de cette simulation ! »

Le soleil décline déjà à l’horizon. Je ne me souvenais pas que les jours pouvaient être si courts. La table sous mes mains est fraîche et lisse. Je regarde Alice.

« -Je me souviens maintenant. Alors, la raison pour laquelle je peux tout sentir sous mes doigts, c’est grâce aux capteurs sensoriels intégrés au simulateur, n’est-ce pas ? Mais alors, depuis combien de temps je suis dans le simulateur, au juste ?
- Et bien, je dirai un ou deux mois. Le système basique comprend un kit de survie, permettant au joueur de tenir plusieurs mois sans qu’il ai besoin de se nourrir de lui même. Habituellement, le kit est utilisé par les... « accros », me dit-elle en grimaçant. Mais bon, vient un moment où le corps ne peut plus dépendre de ce kit. Tu n’as pas encore ressentit des vertiges, ou une étrange sensation dans la bouche et les membres ? »

J’acquiesce de la tête. Un silence s’installe entre nous deux, le soleil a maintenant disparu pour laisser les lampadaires éclairer le petit café. Alice baille, puis, coudes sur la table et tête entre les mains, elle me regarde.

«- Il n’y a peut être pas de grande forêt où tu peux te balader librement, mais chez nous, les gens sont bien faits de chair et de sang. Reprends ta vie là où tu l’as laissé. Tes parents sont morts d’inquiétude. »

Mon estomac est douloureux. Un sourire timide se dessine sur mon visage.

« - La première chose que je devrais penser à faire en rentrant, c’est satisfaire mon estomac. », dit-je en me levant de ma chaise et en adressant un clin d’œil complice à mon amie, qui me répond par un sourire.

Je ferme les yeux, laissant le noir immerger mes yeux. Dans un souffle, j’articule.

« - Déconnexion. »

Mes jambes pèsent deux tonnes, tous mes muscles sont sacrément endoloris. Je lâche un juron tandis que je tente de bouger. Sur mes bras, mes jambes et mon visage, de nombreux capteurs sensoriels sont collés. J’ouvre la porte du simulateur, grosse boite de métal à taille humaine, et tout en sortant, j’ôte les capteurs difficilement. De vraies sangsues ceux-là ! Mes yeux, qui n’ont pas vu la lumière du jour l’espace de quelques mois, reviennent douloureusement à la réalité. Je suis dans ma chambre. Ma vraie chambre. La poussière me fait éternuer. Mes pauvres poumons viennent d’avoir un électrochoc. Et tandis que je regarde le simulateur, dans un coin de ma chambre, mon regard fini par se poser sur le calendrier numérique intégré sur mon mur. Année 2113. Triste époque. J’envie nos ancêtres ayant connu la nature dans toute sa splendeur, quand elle n’était pas encore toxique pour l’homme. Un bruit sourd me sort de mes réflexions. Mon portable, posé sur mon bureau poussiéreux près de la fenêtre, attire mon attention. Je m’en saisi. Appel entrant, Alice. D’un geste ample de la main, je tire le rideau de la fenêtre et laisse entrer la lumière, pleine vue sur la ville. Sourire aux lèvres, je décroche.

« - Je suis rentrée. »

PRIX

Image de Hiver 2013
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