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Cube

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Giona Feriutis

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L’excavation des fondations commençait à peine lorsque l’ouvrier aperçu quelque chose. Eblouit par un scintillement, il descendit de son engin pour déterminer la nature de ce qui l’aveuglait. Doucement, il souffla sur la terre et dégagea trois objets.

Tous trois brillaient si fort sous la lumière du soleil qu’il était difficile de distinguer nettement leurs contours. L’homme pensa d’abord qu’il devait s’agir des restes d’un miroir. Peut être datait-il de l’époque Gallo-Romaine. Après tout, ce champs avait autrefois été le jardin d’une somptueuse villa Romaine, tout le monde le savait au village, les lieux avaient même été fouillés de fond en comble et des ruines ainsi que des centaines de statues et objets en tout genre avait été mis à jour et occupaient désormais tout un musée non loin de la commune. Peut être les archéologues étaient-ils passés à côté de cela. Ce n’était pas impossible, la mairie avait même prévenu les architectes en charge du projet de la possibilité de trouver de nouveaux vestiges.

L’homme continua de creuser. Ces collègues n’étaient pas encore revenus de la pause déjeuner et il espérait secrètement que ce ne soit pas que les débris d’un miroir. Peut être y avait-il là quelques pièces d’or ou d’argent ou bien encore des bijoux. Il se prit à rêver. Il s’imaginait déjà annoncer fièrement à ses camarades être l’inventeur d’un nouveau trésor, un trésor oublié que même les archéologues n’avait su dénicher. Il creusa, il frotta, il dépoussiéra et bientôt il mit à jour plusieurs morceaux similaires aux précédents. Bien que semblables, certains étaient plats, d’autres concaves et d’autres convexes. L’homme prit la veste de son bleu de travail et y cacha tous les fragments.

Le soir venu, n’aillant toujours pas déterminé la nature de ces trouvailles, il décida dans un premier temps de garder l’affaire pour lui. Une fois le repas terminé, il alla s’enfermer dans son atelier. Seul avec les éclats, il se mit en tête de reformer le puzzle. Ce ne fut pas chose facile, sans s’en rendre compte il avait déterré une bonne centaine de morceaux et la plupart ne dépassaient pas la taille d’un ongle.

Après plusieurs heures de dur labeur où sa patience et sa minutie furent mises à l’épreuve, la nuit était bien avancée lorsqu’il parvint finalement à tout assembler. Rien ne manquait, l’objet semblait complet. A peine plus grand qu’une orange, Il brillait de mille feux et était de forme carrée. Des dizaines de petites vagues courraient le long des six faces. Les arrêtes, elles, étaient lisses, si lisses qu’elles en étaient presque tranchantes. L’objet reformé se tenait à présent sous ses yeux et pourtant il ne parvenait toujours pas à l’identifier. Un cube. « l’objet » était devenu « le cube ». Il était lourd malgré sa petite taille et la faible épaisseur du matériau qui le composait. D’ailleurs, l’homme n’avait pu établir de quoi le cube était fait. La matière était lisse, dense, pesait lourd et brillait énormément. Certainement une sorte d’acier mais il n’aurait su dire lequel, il n’en avait jamais vu de tel, pas même sur les chantiers. La nuit était bien avancée et il décida d’aller se coucher. Il enveloppa le cube dans la veste avec laquelle il avait ramené les brisures et le fourra dans son établi.

Le reste de la nuit fut à l’image de la journée : agité. Les rêves s’étaient bousculés, entrecoupés de réveils en sursaut et de sueurs nocturnes. Il avait vu des « ombres ». Des silhouettes noires et élancées avec de grands yeux jaunes et brillants. Elles s’agglutinaient autour de lui et l’oppressaient. Elles communiquaient entre elles dans une langue qui lui était étrangère et il sentait encore le souffle de leurs murmures. A chaque fois qu’il refermait les yeux elles apparaissaient à nouveau et l’encerclaient, s’approchant toujours plus près de lui. Il voulait crier mais la peur et le froid l’en empêchaient. Il se leva à deux reprises pour ajouter une nouvelle couverture à son lit mais rien n’y faisait, il régnait dans ses rêves un froid glacial. Tout à coup, plus rien. Le silence, le vide, le noir, puis le cube. Il se tenait là, en lévitation devant lui au milieu de ce non espace. Il voulu s’approcher de lui mais au premier pas un vrombissement sourd jaillit de celui-ci. Le son s’amplifiait progressivement jusqu’à en devenir si écrasant qu’il le forçait à se recroqueviller sur lui-même et finit par l’extirper de son demi-sommeil.

L’homme ressassa ses rêves en boucle toute la journée, tentant de recoller les morceaux de ce nouveau puzzle. Tout cela lui avait paru si réel. D’ailleurs, depuis qu’il s’était levé, ses oreilles sifflaient comme si elles ne s’étaient toujours pas remises du grondement et son corps restait ankylosé par le froid. Toute la journée il porta les stigmates de sa nuit.

Ce cube l’obsédait, toute la journée il l’avait hanté. Il sentait son poids entre ses mains, la froideur de ses parois sur sa peau et ce bourdonnement... Ce bourdonnement qui l’avait assommé cette nuit retentissait à présent dans presque tout son corps, il le sentait grandir, s’emparer lentement de tout son être. Partant de ses oreilles, il s’était doucement initié dans sa tête. Puis, glissant le long de son cou, il avait gagné sa poitrine, prenant son cœur en otage. Continuant sa conquête, il s’était faufilé le long de son dos et de ses bras jusqu’à l’extrémité de ses doigts qu’il peinait à présent à replier. Il émanait de ce cube une force qui le plongeait dans une torpeur inexpliquée. Tel un serpent, elle s’enroulait peu à peu autour de lui et l’asphyxiait.

Le soir venu, comme à midi, il ne mangea que très peu et il s’empressa de se replier dans son atelier. En tête à tête avec le cube, il le fixa des heures durant, le tournant et retournant dans tous les sens comme si il essayait de le faire parler. Raconte moi ton histoire, raconte moi ton histoire, raconte moi ton histoire...

Cinq jours passèrent. Toujours ces mêmes ombres, toujours ce même cube, toujours cette même torpeur. Ombres, cube, torpeur, ombres, cube, torpeur, ombres, cube, torpeur, encore et encore. Inlassablement les jours et les nuits s’enchaînaient et se ressemblaient. Plus le temps passait plus les ombres se rapprochaient, plus le cube grondait et plus la torpeur grandissait. L’homme ne mangeait plus, ne dormait presque plus. Lorsqu’il n’était pas sur les chantiers il était enfermé dans son atelier en tête à tête avec son trésor. Il y passait de plus en plus de temps jusqu’à finalement ne plus en sortir. Il n’avait plus de besoins ni d’envies hormis celui de rester au près de son cube.

Le septième jour, ou plutôt la septième nuit, comme les nuits précédentes, les ombres revinrent, mais cette fois là et pour la première fois il comprit ce qu’elles chuchotaient. Tout devenait limpide, il saisissait enfin ce qu’elles essayaient de lui dire depuis le début, ce qu’IL voulait lui dire. À mesure qu’elles s’approchaient le débit de leurs paroles s’accélérait et la peur l’envahissait. Il était pris dans le tourbillon de leurs propos et il se mit à son tour à répéter sans cesse ce qu’il entendait. Le froid consumait son corps, il voulait hurler mais aucun son ne sortait de sa bouche. Des spasmes incontrôlables animaient tout son corps. Puis, les voix s’atténuèrent pour laisser progressivement place à un son strident : le cube sifflait. Il sifflait si fort qu’il finit par ne plus rien entendre du tout assourdit par tout ce vacarme.

Tout à coup, les voix, le froid brûlant et le sifflement avaient disparus. Il n’entendait plus rien, ne sentait plus rien non plus. À présent il avait l’impression de flotter. Plus de peur, de craintes, d’angoisses. Il baignait dans une sorte de puissante béatitude.

Soudain, sa vue se brouilla. Il ferma les yeux puis les rouvrit quelques instants plus tard. Il était dans la cabine de sa pelle mécanique. Eblouit par un scintillement, il descendit de son engin pour déterminer la nature de ce qui l’aveuglait...
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