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Croyez-vous en « Maman » ?

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Annick Mauriange

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FINALISTE
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— Maman !
Jacky ouvrit les yeux. Maman ? A quoi pensait-il donc ?
La tête encore embrumée de sommeil, Jacky balaya du regard l’ensemble de la pièce. Rien n’avait changé : les mêmes murs délavés, les mêmes meubles usés, les mêmes rideaux rapiécés... La même pièce, et pourtant quelque chose avait changé.

Se levant aussi rapidement que ses vieux os le lui permettaient, Jacky chercha longuement ses pantoufles dans les vêtements qui s’accumulaient au pied de son lit. Encore rien d’inhabituel là-dedans, Jacky avait toujours connu le désordre, les moutons de poussière, l’odeur du renfermé, de la fumée, du vieux bois et de la... Ah, nom de Dieu, la sueur ! Tout son corps suintait la transpiration, son lit en était recouvert, il frôlait presque le dégât des eaux.

A soixante-sept ans, Jacky travaillait dans une forge industrielle. Jamais d’ennuis, sa carrure et son âge forçaient le respect de ses pairs. Son quotidien se résumait à une routine simple tenue depuis plus de cinquante ans : il partait et rentrait vêtu de la même combinaison, le corps couvert d’huile et de sueur, il s’endormait comme il était rentré et se réveillait comme il s’était endormi.

Jacky se sentit pour la première fois incommodé par les odeurs de crasse cumulées, et se prit soudain à penser prendre un bain. Se laver. Se raser. Laver ses vêtements, nettoyer cette chambre, car si Maman voyait tout ça elle...

Maman ?

Le vieil homme n’avait jamais pensé à « Maman » depuis... depuis aussi longtemps que sa caboche lui permettait de se souvenir. Un jour il était venu au monde, avait appris à marcher, à parler, lire et écrire, il savait compter et... forger, bien sûr. De toute sa longue vie il avait côtoyé de vieux loups, de plus jeunes, des insouciants, des téméraires, des meutes et des loups solitaires.

Et Maman ? Il n’y avait pas de Maman, il y avait les intellectuels et les manuels, l’Elite et la Main d’œuvre, mais non, pas la moindre Maman.

En vérité, Jacky n’avait pas la moindre idée de ce qu’était... non, de qui était Maman. Tout ce qu’il savait c’est qu’il puait, que sa chambre croulait sous la poussière, que son lit collait et qu’Elle ne serait vraiment, vraiment pas contente. Il ressentit de la culpabilité, et décida qu’il fallait que ça change.

Nous étions dimanche, Jacky avait du temps devant lui. Alors pour la première fois, il entra dans la salle de bain, enleva son bleu de travail – nom de Dieu que ça collait ! – s’installa sous le pommeau de douche et actionna le jet. Le contact de l’eau le surprit. Il augmenta la température et s’aspergea le corps entier. La saleté tint bon une bonne dizaine de minutes avant de céder à l’érosion et couler le long de son corps jusque dans le bassin. Le liquide noir et huileux s’engouffrait dans la bouche d’évacuation ; Jacky n’éteignit le jet d’eau que quand l’eau du bassin fut entièrement transparente, ce qui, ma foi, prit son temps.

Il ne sortit de chez lui que le lendemain aux aurores, pour aller aux forges. En chemin il croisa la route de plusieurs collègues, les salua et s’aperçut qu’aucun ne le reconnaissait. Au contraire, on le saluait bas ! Il avait toujours été respecté, certes, il avait toujours gagné les combats auxquels le conviaient les jeunes coqs en quête de reconnaissance, mais aujourd’hui ses pairs le traitaient avec déférence... Un simple regard dans le vieux miroir en bas de son immeuble et il comprit : propre, rasé, un bleu de travail impeccable, des chaussures cirées, voilà qui rendrait Maman fière de son Jacky. Et voilà même qu’il ressemblait à un Elite, hormis sa tenue.

C’est pourtant ainsi apprêté qu’il prit place à son poste de travail, sous les regards curieux, et mit en route les soufflets qu’il actionnerait tout au long de la journée. Mattis, son plus vieil ami, vint tout de même s’adresser à lui, avec autant de respect que s’il s’adressait au directeur de chaîne :
— Monsieur, pardonnez-moi Monsieur, mais je crois que vous ne pouvez pas rester ici, c’est un poste dangereux, manier ces soufflets demande des années d’expérience...

Jacky faillit éclater de rire, même ce vieux chnoque ne le reconnaissait pas, lui qui l’avait accompagné depuis les bancs de l’école. Il commença néanmoins à travailler sous les regards médusés de ses compagnons. Mattis lui tourna le dos en grommelant un «  vieux con » bien senti.

Une heure plus tard le chef d’équipe arriva et on l’entendit vociférer ses ordres à tout va. Jacky l’entendit approcher à coup de « plus fort, les soufflets ! Que ça soit aussi chaud que les orgies du patron, baisez-moi ces machines avant qu’elle ne vous b... » .

Le silence, plus éloquent que ses vociférations habituelles, fit s’interrompre la cadence. Jacky s’aperçut que le chef s’était arrêté et l’observait avec toute la perplexité dont un homme était capable.
— T’es qui toi ?
— Soufflet 42-03 Monsieur, comme toujours depuis cinquante ans.
— Raconte pas d’conneries, gars, t’es pas assez crasseux pour prétendre à son matricule. Tu fais quoi, tu le remplaces ? Il joue sa feignasse et tu lui rends service, tu couvres ce chien galeux ?

De toute évidence ce petit con le prenait pour un autre. Autant en jouer jusqu’au bout. Jacky se détourna de son poste de travail et se dressa face à son supérieur qui sembla rétrécir d’un coup.

— Ferme ta grande gueule, petite ordure, on sait tous combien de patrons t’as sucé pour arriver à ta place de commandeur de mes deux.
L’autre en bégaya de surprise. Dépité et désormais furieux de ne pas trouver la répartie qui remettrait à sa place ce vieux croulant, il recourut à la seule manœuvre qu’il maîtrisait et par laquelle il faisait « régner la terreur » parmi les Mains-d’œuvre. Il siffla les agents de sécurité.

Deux mastodontes arrivèrent et empoignèrent Jacky qui se laissa emmener docilement à la direction, le sourire aux lèvres. Le travail reprit aussitôt.

Il fut donc emmené dans le somptueux bureau du directeur, où on l’assit sur une chaise avant de le laisser seul face au luxueux mobilier dont seule l’Elite pouvait se permettre la dépense. Le directeur ne tarda pas à arriver et inspira une espèce de fascination à son visiteur, tant par son attitude si distinguée que par ses habits : rien que la paire de chaussures valait tout ce que Jacky possédait. Le directeur s’installa sur son fauteuil tel un roi sur un trône, tritura ses lunettes quelques secondes et prit son inspiration.

— Jacky. C’est bien cela ?
— Oui monsieur, c’est bien moi.
Très bien, très bien. Je n’ai qu’une seule question pour toi et je souhaite que tu y répondes sincèrement.
— Dites toujours ?
— Pour qui tu te prends ?

Il avait articulé chaque mot, marquant les espaces. Pourtant Jacky se sentit obligé de lui faire répéter.

— Pour quel foutu mec tu te prends, sacré nom de Dieu, pour venir saper comme un chef alors que tu sais que ce soir tu sortiras aussi sale que les rats qui te servent de collègues ? Ça t’apporte quoi ? Tu crois quoi ? Tu ne seras jamais rien d’autre qu’un forgeron pouilleux, un rat au milieu des autres rats, une foutue Main d’œuvre.

C’était donc ça. Sa tenue dérangeait son petit égo. C’était tellement plus simple tant que les ouvriers restaient sales, de les traiter comme des rats, mais aujourd’hui, il avait osé se pointer avec une dégaine humaine et ça gênait la conscience de ce grand gaillard.

— Alors, réponds, pour qui tu t’es fait beau, t’as un petit copain ?
— C’est pour Maman, articulèrent les lèvres de Jacky automatiquement.
Il regretta aussitôt sa réponse.
— M...maman ??
Tout d’abord interloqué, le directeur partit dans un long rire silencieux.
— C’est quoi ça, « Maman » ? Tu t’es fait tout beau pour « Maman » ? Tu te fous de moi ?
— Je ne sais pas qui c’est, Monsieur. Je sais juste que je ne pouvais pas rester sale, que je lui devais bien ça.
— Devoir quoi, à qui ? A ton âge, tu crois encore à « Maman » ? Y a pas de « Maman », ça n’existe pas, c’est un mythe. Les femmes, c’est un mythe. C’est con, mon gars, tu sais ça ? Y a rien à baiser ici que des tafioles, y a pas de bonnes femmes ici, que des mecs !
Sa voix partait dans les aigus, traduisant une hystérie imminente.
— Alors pourquoi je pense à « Maman » ? Pourquoi elle me manque, si elle n’existe pas ? osa contrer Jacky.
— Ecoute, le dégénéré. Je vais te donner une chance, une seule, de reprendre ta place et y rester, retrouver ta piaule et la crasse qui va bien. Y a pas de maman, pas de femme, pas d’amour. C’est de la fiction. Soit tu prends ta chance sous le bras et tu t’en sors avec un simple avertissement, soit je te fous dehors et tu finis à la rue où je ne te donne pas deux semaines avant de retrouver tes vieilles habitudes de sale rat.
— Si c’est comme ça que vous le prenez, alors je choisis la porte. Je préfère rester propre avec mes potes des égouts que de continuer à suer chaque jour pour vous et vos suceurs de queue. A bon entendeur !

Le directeur ne répondit rien. Il sortit le contrat qui liait Jacky à la forge, et le déchira d’un coup. Jacky ne put que se sentir satisfait, il sortit donc du bureau en silence, droit et digne.

Mais dans son esprit, rien n’était terminé : Maman était dehors, quelque part, certainement avec d’autres Mamans, peut-être toutes les Mamans du monde ! Jacky savait où il trouverait ces informations, mais y accéder avait un prix : il devrait devenir un Elite.

Alors il rentra chez lui, et à nouveau se lava, se rasa, se changea. L’ordre qui régnait dans sa chambre le surprenait encore, mais il en était fier parce que quelque part, Maman le voyait et était certainement aussi fière que lui. Puis il sortit, et marcha longtemps jusqu’au quartier des Elites, où il se positionna dans une ruelle sombre et attendit.
Il en vit passer tant, des intellos sapés comme des princes, des chaussures étincelantes, des manteaux, des chapeaux... fasciné par ce spectacle, il en oublia presque la raison de sa présence.

Il se concentra un peu mieux et guetta les riches individus. Ils étaient tous si jeunes ! Comment se fondre dans la masse des Elites, s’ils ne comptaient aucun vieillard ? Les heures passaient, la nuit tombait, Jacky perdit espoir et commença à réfléchir à un nouveau plan. Quand enfin, il repéra des cheveux blancs sous un chapeau feutré.

L’homme allait marchait vers lui, seul. Jacky banda ses muscles, bondit, empoigna sa victime, lui brisa la nuque. Net et sans bavure, plus qu’à le remplacer dans « la Haute ». Il entreprit donc de dévêtir le Monsieur et lui passer ses propres habits usés : personne ne prêterait attention à la mort d’un rat, qui plus est licencié dans la même journée... Lorsqu’il eut terminé, il jeta un dernier regard au corps, et ce qu’il découvrit le fit presque tomber de surprise. Cet homme avait son visage !

Comment ? Cela avait-il rapport avec l’absence des Mamans ? Si Jacky ignorait cela, il savait en revanche que sa recherche ne serait que facilitée.

Il fouilla dans l’agenda du Monsieur. Jacques Solomon. Il vivait à deux rues de là. Jacky s’y rendit, et se trouva face à une immense maison bordée de jardins somptueux. Jacques Solomon y vivait seul. Jacky trouvait cela ridicule, et se demanda comment un seul homme pouvait conserver propre un tel endroit. Mais Jacques Solomon avait ses propres Mains-d’œuvre, de jeunes hommes au comportement étrange, le visage maquillé, des airs... de femme. Propres et apprêtés, ils veillaient à la propreté du logis avec un soin extrême.

Jacky passa une soirée de rêve, comme jamais de toute sa vie. Mais au lieu de dormir dans cette opulence et gagner un repos véritable, il investit le bureau de Jacques Solomon et ordonna qu’on l’y laisse seul. Il chercha, lut chaque document, chaque acte conservé par son double et trouva enfin ce qu’il cherchait, tout du moins au sujet de leur ressemblance. Ils avaient vu le jour dans le même lot et avaient fait leurs premiers pas ensemble. Puis, manifestant de prédispositions intellectuelles plus importantes, Jacques avait joint les futurs Elites laissant son jumeau rejoindre les Mains-d’œuvre et la forge.

Pas joli-joli, tout ça, et rien qui ne parlait des Mamans.

Mais Jacky, désormais Elite, avait accès aux lots de nouveaux-nés et au droit d’information. Plus rien ne l’empêchait désormais de retrouver Maman.

Pendant la nuit, il chercha et trouva toutes les informations au sujet de Solomon, qui lui permettraient de ne pas se trahir. Quand le matin arriva, il se prépara seul en se servant dans les affaires de son double. Ainsi paré, il se regarda dans le miroir de plein pied qui ornait le mur face à l’immense lit à baldaquins dans lequel le « roi » Solomon passait ses nuits. Jacky se trouva beau, il est vrai, et prêt à se rendre dans la fosse aux lions.

Il descendit au garage en quête d’un véhicule, et ne fut pas surpris d’y trouver une collection complète d’automobiles de toutes tailles et de toutes années. Il eût prit grand plaisir à conduire une de ces beautés, mais cet apprentissage était réservé aux Elites ou aux Mains d’œuvre chargés de conduite. Fort heureusement, Jacques Solomon disposait parmi ses eunuques d’une de ces Mains d’œuvre pour le convoyer en véhicule d’apparat pour les grandes occasions. Ainsi prit-il le plaisir de se laisser conduire aux paternités, où étaient conçus et élevés les nouveaux-nés.

Officiellement, « Jacques Solomon » se rendait à la coupole de procréation pour sélectionner la nouvelle génération de lots qui entreraient à son service. Mais Jacky s’y rendait pour trouver Maman et par elle, toutes les femmes qui, disait-on, n’étaient qu’un mythe.

Alors il vit l’endroit où il avait vu le jour, l’endroit où il avait grandi, où il avait été sélectionné comme Main-d’œuvre... Un enfant parmi d’autres mais surtout, un garçon parmi d’autres. Aucune fille dans cette ruche de petits hommes. Il sélectionna distraitement les lots qui auraient retenu l’attention de Solomon, alors que son esprit réfléchissait à toute allure : il fallait qu’il voie Maman, mais comment se renseigner sans se trahir ? Quelqu’un comme Solomon devait nécessairement connaître les secrets de la procréation...

— Monsieur Solomon ?
Jacky ne se retourna pas toute de suite, le temps de réaliser que l’on s’adressait à lui.
— Monsieur Solomon, je vous prierais de me suivre. Maman souhaite vous rencontrer.

— M-maman ?
Jacky ravala sa surprise avec difficulté. Maman existait donc ? Où était-ce une manœuvre des procréateurs pour le confondre ? Plus moyen de reculer en tout cas, il emboîta le pas à son messager. Ils prirent un ascenseur qui les emmena sous terre. Jacky comprit qu’il allait connaître le secret des origines de tous les hommes.

Ils sortirent de la cabine au douzième sous-sol, et aboutirent sur une plate-forme circulaire ouverte sur un vide abyssal. Le spectacle qui s’offrait à eux laissa Jacky sans voix. Son accompagnateur le charia gentiment :
— Monsieur Solomon, refermez donc votre bouche... Ce n’est pas comme si vous veniez pour la première fois !
— Je... vous avez raison. J’ai été fort occupé ces derniers temps, j’avais oublié à quel point c’était impressionnant.

Ce qui saisissait tellement Jacky, c’était un champ de fœtus en pleine croissance qui s’étendait à perte de vue, quel que soit la direction de son regard. Des rangées pleines de bulles de verre abritaient ces futurs bébés, comme l’eurent fait autant de mères naturelles...

Au niveau moins douze se situait également une pièce accessible par une passerelle depuis la plate-forme de l’ascenseur. Les parois extérieures de la pièce étaient recouvertes de glaces sans tain dans lesquelles se reflétaient les rangs de fœtus. Le jeune homme indiqua de la main l’entrée de la pièce à « Monsieur Solomon », puis retourna d’où il venait, dans la cabine d’ascenseur.

Maman était là. Jacky frissonnait, par peur, par émotion, il n’aurait su le dire... mais Maman était là, derrière cette porte, elle l’attendait. Il souffla une fois, puis ouvrit la porte.

— Bonjour, chéri.
Jacky s’arrêta, sous le choc. Cette pièce était vide, la paroi circulaire était recouverte d’un immense écran dans lequel on apercevait, en gros plan, un visage. Jacky n’avait jamais vu de sa vie un visage comme celui-là. Il était ridé comme le sien, et entouré d’une longue chevelure blanche rassemblée en tresse. La voix aussi était étrange, douce, et Jacky ressentit tout l’amour qu’elle lui apportait.

— B-Bonjour.
— Je sais que tu n’es pas Jacques Solomon, reprit l’apparition. Il a été mon époux pendant quarante longues années, je ne le confondrais jamais, même avec son jumeau le plus parfait. Et tu as beau lui ressembler énormément, tu es bien plus musclé que lui, grâce à ton travail à la forge je suppose...
— Votre époux ? Mais qui êtes-vous ? finit par demander Jacky, remis de sa surprise.
— Je suis une femme. Je m’appelle Elsa Ledermann. En quelque sorte, je suis aussi « Maman »...
— Comment pouvez-vous être « Maman » ? Nous avons le même âge !
— Je souhaite tout te dire, Jacky, mais il te faut faire un choix car je ne peux pas me permettre, pour le bien de vous tous, que notre secret soit révélé. Soit je te dis tout et tu finis ta vie ici et maintenant, soit tu repars sans savoir et restes Jacques Solomon jusqu’à la fin. Tu admettras que je suis fort clémente envers celui qui a tué mon époux.

Jacky ne pouvait qu’acquiescer. Pesant pour et contre, il conclut que sa vie avait déjà été longue et éprouvante, et qu’il ne voulait pas mourir sans savoir. Il choisit donc la première option.

— Très bien. L’explication de tout ceci est assez simple, bien que fort triste pour nous tous. Un jour, tous les hommes de la Terre ont commencé à mourir. Il n’y avait pas de limite d’âge, les vieux, les jeunes et même les enfants étaient touchés. Nous avons cherché des années entières, mais ce n’était pas une maladie, ni génétique non plus. Des centaines de milliers de morts plus tard, une seule solution nous est apparue comme « acceptable ».

» Nous avons conçu ce monde clôt, à l’abri, très profondément enfoui sous notre sol. Chacune d’entre nous ici peut vous voir vivre, naître, grandir et évoluer. Votre société s’est forgée seule sans que nous y prenions part, mais dans l’ensemble l’ordre régnait et surtout, vous étiez vivants. Jacques et toi étiez les enfants de Patricia Solomon, celle qui m’a tout appris. Quand votre société vous a séparés, elle n’a rien pu faire... Quand elle est décédée, elle m’a fait promettre de veiller sur vous. J’ai retrouvé Jacques assez aisément, il travaillait ici-même et gravissait les échelons avec une rapidité déconcertante. Mais toi, tu étais perdu.

» Jacques est arrivé un jour dans cette salle avec son mentor, alors que j’officiais de ce côté avec mon équipe. On s’est plus tout de suite, comment te dire, on est tombés amoureux l’un de l’autre, vraiment ! Alors après une bataille acharnée avec notre hiérarchie, on nous a autorisés à nous marier, même si nous savions qu’on ne se verrait jamais ailleurs que sur cet écran. Par ailleurs, Jacques avait une clause particulière dans son contrat qui le condamnait à mort s’il parlait de nous, pour lui notre histoire demeurerait secrète à jamais. Il accepta tout cela pour moi, sans rien dire.

» Tout s’est bien passé pendant plus de quarante ans, il venait ici chaque jour. Je lui manquais beaucoup mais moi, je pouvais le voir tous les jours, la situation était assez étrange parfois...

» Et hier, je t’ai retrouvé. Ça n’a pas été trop difficile, tu sortais du lot, propre et beau comme un sou neuf... Et tu avais son visage, impossible de ne pas te reconnaître. J’ai admiré ton courage quand tu as quitté les tiens le travail de toute une vie ! Alors hier soir, comme tu étais près de nous, j’ai envoyé Jacques à ta rencontre. Je ne pensais pas que tu le tuerais...

Un sanglot interrompit son récit. Jacky eut envie de caresser sa joue, essuyer ses larmes, lui dire combien il était désolé, mais il ne pouvait pas. Il se contenta de demander, simplement :

— Pourquoi ai-je pensé à Maman ? Ça m’est venu comme ça, je n’ai même pas compris d’où...
— Quand cela s’est-il produit ?
— Au réveil, dimanche matin.
— Ah oui, dimanche... Le dimanche, c’était le jour où Jacques venait regarder notre monde à travers cet écran. Ce jour-là, il avait demandé à voir des photos de votre mère. Vous êtes jumeaux, peut-être a-t-il eu une émotion suffisamment forte pour que tu la ressentes aussi.

Cela se tenait, en effet. Jacky ressentit un bien-être fou, comme une libération. Il savait désormais qui il était, qui était Jacques Solomon, et qui était Maman.

— Que fait-on maintenant ?
— Comme je te l’ai dit, maintenant que tu sais tout, tu ne peux pas rentrer chez toi. Mais je ne peux pas non plus me résoudre à laisser mourir la seule famille de mon époux ! Je vais donc prélever un peu de ton ADN, que j’inoculerai à quelques femmes ici. Tu auras donc l’insigne honneur de perpétuer la lignée des Solomon.
— Jacques ne l’a pas fait ?
— Si, il a eu un fils et quelques filles. Les filles vivent ici avec moi, et le garçon... C’est celui-là même que tu as remis à sa place hier. J’avoue que ça m’a assez amusée, d’ailleurs.

Jacky étouffa un fou rire. Voilà qui expliquait la réaction démesurée de ce péquenot de directeur : il avait eu l’impression de voir son propre père en bleu de travail !

Ce court moment d’hilarité passé, il donna son consentement pour la suite du processus. Une couchette couverte d’une cloche jaillit de la paroi, et la cloche s’ouvrit. Jacky s’allongea.

— Vas-tu rester avec moi ?
— Ne t’inquiète pas, je suis à côté de toi. La cloche va se fermer, puis tu auras envie de dormir. Ne résiste pas. Nous prélèverons ton ADN dès que tu seras endormi, tu ne sentiras rien du tout.
— Si, je crois... commença-t-il avant de ressentir, en effet, le sommeil arriver sous la cloche désormais fermée.

« Je crois que je me sentirai en paix », acheva son esprit avant de s’éteindre.

PRIX

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Lain · il y a
Super. Vraiment du début à la fin on est avec lui. On accepte ce monde étrange qui nous entoure et on cherche avec lui notre mystérieuse maman
·
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Arlo · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
·
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Mathieu Stellaire · il y a
Joli monde...Dommage qu'il ne continue pas à se révolter... Ce matriarcat n'a pas l.air Mons merdique que le monde de petits chefs où il avait su trouver les mots... Une seule révolte, c'est pourtant mieux que zéro...
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