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Je refermai la grande porte de bois sur un couple de retraités resté en retrait pour signer le registre de condoléance. La pénombre enveloppa la petite nef seulement éclairée de maigres vitraux et de quelques cierges. Avant de porter à nouveau le cercueil jusqu'à notre corbillard, en direction du vieux cimetière, nous avions bien une heure de messe à attendre. Bryan et Fabien se dirigèrent vers un banc de pierre non loin, Frédéric parti se chercher un café. Moi je restai sous le vieux porche, le regard happé par les lumières de la baie qui s'étendait juste devant nous. J'inspirai lentement, et le plaisir que me procurait l'air frais et chargé d'iode qui gonflait mes poumons était presque indescriptible. Je fermai les yeux d'aise, l'odeur du sel et du varech imprégnée dans le fond de mes narines. Un vent frais venu de très loin à l'ouest caressait mon visage, et un frisson parcouru mes bras tandis que mes poils se levaient. Au fond j'étais très heureux de rester là, comme ça, et laisser quelques rayons d'un soleil pâle d'automne réchauffer mes paupières closes, tandis que le tintement du balancement des haubans des voiliers échoués faisait vibrer doucement mes tympans.

De la petite église au mur de chaux craquelée s'échappait d'antiques litanies. C'était assez beau, elles s’envolaient dans la bruine jusqu'aux embruns au loin qui recouvrerait bientôt tout l'estran. « Peut-être même tout l'univers » pensais-je. Mais pas tout de suite.

J’ouvris les yeux sur l'estran vaste comme une steppe détrempée, scandée d'écueils et de canyons de vase minuscules et mouvants. Ici tout miroitait, tout changeait ; dès couleurs du ciel s'assombrissant avant l'orage, aux nuées dans l’horizon...Mais tout était calme maintenant, les chants résonnaient paisiblement dans l'air et ça faisait comme des volutes de vibrations sonores qui perçaient l'éther jusqu'au ciel. Il n'y avait qu'à rester là pour toujours, respirer l'air pur du large, et regarder les goélands voler pour l'éternité, et jusqu’à ce qu'il n'y ait plus de ciel, que l’océan se brise, et la terre s'effondre. Qu'y aurait t-il de mieux à espérer de la vie pensais-je, qu'être présent à cet instant, s'éteindre doucement dans les éléments, être comme les rochers écrasés au bas des hautes falaises recouvertes de mousses. Je voudrais être le stylites juché sur l'écueil et méditer l'océan jusqu'à ce qu'il n'y ai plus d'océan, réciter comme un mantra son nom pour toujours, rechercher dans le creux des lames le sens de la vie, de l'existence et même de la non existence. Plus que tout je voudrais crier pour que l'on m'arrache à ce corps de chair et de sang. Que ma conscience s'érode comme la craie au fil des siècles, qu'il n'y ai plus entre moi et tout le reste cette pellicule d'ignorance qui me tient éloigner du sens et de la vérité, de tout ce qui n'est pas cette médiocrité crasse qui peuple le quotidien des Hommes.

Alors, tandis que le vent charriait de plus en plus violemment le bruit du fracas des vagues, le cliquetis des haubans et du vrombissement des voiles se mêlaient aux cantiques et ça faisait une symphonie magnifique. Le soleil s'était levé mais il faisait plus sombre encore. Toujours le regard absorbé dans le large que nimbait désormais un inquiétant halo doré, je rabattis le col de mon trois-quart noir, attachai les boutons, et réfugiai mes mains à l'intérieur des poches. Un sourire se dessina sur mon visage lorsque la bruine s’épaissit et que le tonnerre roula dans le lointain.

L'espace d'une seconde le silence tomba, seulement percé par le bruissement des tamaris ployant sous les bourrasques. C'est alors qu'elle m’apparut, durant l'interstice de temps qui sépare le jaillissement de l'éclaire du claquement du tonnerre, à quelques mètres seulement de moi dans sa robe de bohémienne. Elle jeta sur moi son regard vert presque translucide, plein de force et de tendresse, une dernière fois.

A l'intérieur de l'église les chants n'arrêtaient pas, le cœur des fidèles semblait même redoubler de ferveur. Mon manteau était trempé et tout autour de moi le chaos s'installait dans un tourbillon de fureur. Mes collègues s'étaient réfugié à l'intérieur du corbillard et m’appelaient de toute leurs forces. Il criaient mon nom mais moi je riais, parce que les gouttes d'eau qui s'écoulaient des mèches de mes cheveux avaient un goût salé, et que rien ne nous sauverait.

D'aussi loin que je me souviens j'avais toujours aimé l'orage et les tempête. Et elles m'aimaient aussi comme l'Océan m'aimait. Je n'avais pas grandi sur la côte et mon destin n'étais pas celui d'un marin au long court. Après des études sommes toutes banales, je compris vite que je ne gravirai pas bien haut les échelons de la réussite. Pour moi l'ascenseur social s'était arrêté à l'entre-sol. Malgré une bonne volonté évidente et un travail sincère, je dois bien avouer que j'avais fais tout mon possible pour me couper les jambes dès le départ. N'avais-je seulement jamais eu la moindre intention de prendre ma place dans le grand fatras productif de l'humanité ? Avais-je toujours était ce déserteur du front du travail ? J'aurais pu faire des études d'ingénieurs, ou au moins une formation professionnalisante en informatique, quelque chose de concret, un peu dans ce genre là. Non, j'avais voulu étudier l'art et la littérature, et faute d'avoir ce génie des grands Hommes, ce talent hors du commun, cela ne m'avait apporté que la joie infinie de la connaissance et je crois, une certaine forme de sagesse. Mais aucun métier.
Malheureusement je n'en perçoit aujourd'hui qu'avec plus d'acuité toute l'ironie de ma vie. Accroché désespéramment à un quotidien médiocre, j'ai trop peu pour me satisfaire d'avoir abdiqué tout mes rêves d'enfance, trop pour me jeter à l'eau du grand bain de l'aventure. Alors je fuis, et je m'enfuis toujours plus profondément dans la banalité d'une vie morose. Tant pis j'aurais essayé de jouer le jeu. Je suis de toute façon coupable de ne pas trouver mon bonheur dans ce qui semble combler le reste de l'Humanité. J'ai un boulot maintenant, et un appart. Et pourtant je ne ressent pas l'once du début de la moindre satisfaction, mais uniquement la certitude douloureuse de laisser s'échapper ma vie comme le sable glisse entre les doigts.

Mais vous savez quoi ? Je ne suis pas triste. Et là, maintenant, dans la fureur de l'orage, tandis que les tuiles volent et les lames s’effondrent sur la digue submergée, que les cantiques se sont tus et que les flots et le ciel ne sont plus que furie, je n'ai pas peur. Confiant et fasse à l'ultime marée qui semble devoir tout emporter sur son passage, je suis debout et je n'ai plus peur. Je me dit qu'elle est enfin là, et qu'elle vient me chercher pour m'emmener avec elle où j'aurais toujours du être. Pile là ou l'horizon rencontre le ciel et l'océan.
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Hervé Mazoyer · il y a
Drôle de métier il faut dire...j ai aimé votre manière très personnelle d écrire où chaque détail à son importance...et aussi votre don pour la narration....merci pour cette lecture...
Je suis finaliste automne dans la catégorie nouvelles avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez le soutenir pour la finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Trés amicalement.

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Alexandre Lacour · il y a
Merci pour votre commentaire! Je vais lire votre nouvelle ^^
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