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Crépuscule

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Ophélie Conan

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Bien que les journées fussent pourtant longues et belles, il arrivait encore à Vanille de s’ennuyer. Ce jour-là, en plein midi, elle quitta la demeure de ses parents, traversa la vaste place poussiéreuse et longea la façade ensoleillée de l’ancien pénitencier. Le vieil édifice, déjà abandonné quand elle était gamine, lui faisait encore peur, sans doute à cause de sa sombre et massive structure de pierre. Vanille la contourna. Mal assurée, elle franchit la monumentale porte délabrée pour y respirer, comme à l’accoutumée, le frais et le sombre. Des restes épars de toisons de moutons, sans doute abandonnés après la tonte par les bergers, jonchaient le sol. Du pied, elle déplaça certains flocons, puis reprit sa marche.

Elle dévala le ravin et retrouva, tout en bas, le squelette familier de la vieille voiture rouillée, posée sens dessus dessous, parmi le dédale des ordures. Soudain, à côté de cette ferraille, une énorme chose la fit reculer. C’était une vache crevée, couchée sur le flanc, pleine de son veau, morte sans doute en vêlant. Le ventre du pauvre animal était énorme, et le sang, à peine coagulé, coulait encore de sa vulve boursouflée. Saisie d’horreur, Vanille ficha immédiatement le camp, révoltée par la tenace imbécillité des humains.

En courant, elle voulait échapper à ce drame. Elle pénétra la masse épaisse et confuse du feuillage et commença à grimper la colline en s’accrochant comme elle put aux pierres et aux racines. Au bout d’un moment, elle s’arrêta. La mer bleue, au loin, s’étalait entre les branches des eucalyptus et les longues feuilles des agaves. Attentive, elle la regarda miroiter sous le soleil qui, haut dans le ciel, lui semblait infiniment dur et pointu, terriblement cruel entre les feuilles épaisses des aloès.

L’air était brûlant, massivement immobilisé, et plus droit qu’une tour. Immergée seule dans cette touffeur infernale devenue suffocante, Vanille, machinalement, sans même songer à ce qu’elle allait faire, déchira d’un coup, en tirant par en bas, la rangée alignée des boutons-pression qui, hermétiquement, fermait sa robe sur le devant. Puis, respirant le pouvoir immense de la lumière, elle pinça les deux bords de son slip et le fit glisser doucement le long de ses cuisses caramel, sans même un regret. Humant l’odeur ocre de la terre, elle laissa ensuite sa robe s’évanouir à ses pieds pour mieux se saisir et se débarrasser de son soutien-gorge qui retenait ses seins prisonniers.

Nue, ce fut magnifique : ses globes parfaits et les poils ébouriffés de sa touffe purent enfin jouir du pur ciel bleu qui vibrait au-delà de cette végétation luxuriante. Il était si intense qu’elle ferma les yeux, profondément éblouie. Instantanément, la lumière gicla au plus profond de son corps, plus extrême et plus ardente que celle du soleil. Ronds et souples, ses seins demandèrent à être caressés par ses deux mains, afin de mieux se délimiter et de se griser de leur propre splendeur. S’adossant au tronc d’un eucalyptus, elle obéit à cette pressante demande, tout doucement, calmement, en s’abandonnant à ses douces sensations. Elle avait aussi envie de se toucher entre les cuisses, voulant y allumer un incendie, mais elle se rendit compte, en se retournant, que non seulement le soleil embrasait les minuscules trouées de végétation, disposées ça et là sur la colline, mais que, déjà, il dégoulinait sur les toitures des immeubles de la ville, éclaboussant de bluettes les grandes façades vitrées. Voulant différer l’invite, Vanille décida de poursuivre son chemin. Elle renfila sa robe à la hâte et laissa sur les branches larges et épaisses d’un figuier de barbarie, tout hérissées de piquants, son petit slip et son soutien-gorge en dentelle. La mort, pensa-t-elle, s’emparerait bientôt de ces reliques. Quelque chose le lui disait, mais elle sentait qu’elle ne pourrait l’éviter.

Au loin, la ville lui paraissait irréelle, comme virtuelle, pareille à un reflet. Elle s’étalait nonchalante et vaporeuse, grande catin sur le flanc de la colline. A peine essoufflée, Vanille atteignit ses jardins, ses arcs en pierre, ses murs en crépis mal dégrossis, souvent couverts de tags. Pour se protéger de la réverbération du soleil qui ruisselait sur les façades blanches, elle dut clore à demi ses yeux, car il n’y avait plus d’ombre, plus de confidence nulle part. Il lui semblait que la mort était partout, vadrouillant dans le dédale des rues désertes. Elle crut la remarquer qui s’évaporait de l’asphalte des carrefours béants, dans les cédratiers des petits jardins pourtant charmants, dans les figues des figuiers, et aussi, enfouie dans les yeux de mystère des chats errants. C’était indicible. Comme un reflet, une onde insensible, imperceptible, qui émanait maintenant du cœur des choses. Le sien battit plus vite. Elle sentit comme une morsure dans son ventre, une angoisse.

Elle rencontra une bande de garçons désœuvrés qui, remarquant sa beauté et son allure de fille émancipée, la sifflèrent. Ils l’accompagnèrent un long moment en lui faisant toutes sortes de propositions. Elle ne les écouta point, avançant d’un pas pressé et nerveux dans les rues en pente et dans les escaliers interminables. A la fin, après l’avoir traitée de salope, ils la laissèrent en paix, ce qui lui permit de continuer son chemin tranquillement, libre et secrète.

Pourtant, elle s’arrêta dans un petit square, et là, assise sur un banc, s’immergea voluptueusement dans les profonds lacs d’ombre qui s’étalaient sous chaque arbre. Il y avait des citronniers, des arbousiers, des rhododendrons. Elle s’y sentit bien, comme extraite du temps, hors de portée de la mort. Elle aurait voulu, même, s’y reposer davantage, mais elle se sentait conquérante, irrésistiblement appelée par la hauteur, la verticalité, l’abrupt. Avant de repartir, le cœur battant, le visage encore tout brûlant, elle regarda sa poitrine se soulever entre les pans ouverts de son chemisier, et elle songea à son sexe qu’elle savait libre, nu et vibrant sous sa jupe. Son angoisse avait disparu.

Elle se remit en route et ne tarda pas à apercevoir, haut perchée, l’arrogante citadelle. Elle erra longtemps dans le dédale des ruelles et des vieux escaliers tortueux, avant d’y parvenir. Des grives voletaient maladroitement autour des murailles où, de temps à autre, frémissaient des lézards. En se retournant, elle pouvait voir les ombres vulnérables et sensibles des réverbères et des enseignes, ainsi que, plus humides, celles des voitures stationnées en contrebas. Son cœur battit plus fort quand elle aperçut le sommet. Cela provoqua une débauche en elle qui accrut ses forces et la poussa plus avant, jusque sur la plate-forme. En y parvenant, elle regarda tout autour d’elle. Personne d’autre qu’elle ne s’y trouvait, sinon le soleil, plus écrasant, plus cruel que jamais. Malgré la chaleur et le manque d’ombre, elle s’approcha d’un banc et vint s’y asseoir comme pour attendre la mort.

Il faisait si chaud qu’elle pensa se donner de l’air. En écartant ses jambes, les premiers boutons-pression du bas de sa jupe cédèrent. Avec les doigts, elle agrandit la fente, jusqu’à son sexe. Le sachant devenu visible, elle se mit à écouter de toutes ses forces. Mais au lieu d’entendre quelque chose, elle surprit son corps qui tremblait. Elle éprouvait une impression curieuse, comme si quelqu’un était caché quelque part et la regardait. L’impression ne s’évanouit pas, bien au contraire, elle était tenace. Le regard se fit même plus insistant, mais à la longue, aussi beaucoup plus doux. A la fin, elle trouva cela presque agréable, même très agréable.

En caressant ses poils entre ses cuisses, elle pensa qu’elle avait atteint l’endroit où l’on voyait le mieux la mer et le ciel. Elle les regardait comme un seul être, comme si elle les voyait pour la première fois. L’horizon, un peu courbe, lui parut mal défini, trop imprécis, et les vagues de la mer, insuffisamment mobiles, comme sur une carte postale. Elle se dit, en chatouillant ses petites lèvres, qu’enfin le monde et les hommes cesseraient d’exister. Alors, d’un coup, avec ses deux mains, elle tira encore sur les derniers boutons-pression et ouvrit sa robe jusqu’en dessous de ses seins. Son ventre, sa toison, ses cuisses lui apparurent alors, brusquement resplendissants dans la lumière, tandis que le soleil, en face, tombait en avalanche sur la mer.

Vanille ne pensa plus à rien, tout pouvait maintenant disparaître. Les gens d’en bas qu’elle voyait circuler comme des fourmis n’avaient plus de réalité. Elle était comme un aigle qui volait haut, très haut au-dessus de la ville grouillante. Elle tourbillonnait, planait au-dessus des arbres, des rues, des maisons, des églises, des jardins. Son cul était dénudé, elle savait que cela ne se faisait pas, dans une ville en plein jour, mais elle se sentait devenir céleste et immense.

En regardant le ciel bleu et la mer qui se vautrait dans son habit de paillettes argentées, Vanille tira sur les deux derniers boutons-pression de sa robe, sachant qu’ainsi elle ferait jaillir ses seins. Aussitôt elle sentit la chaleur du soleil s’infiltrer en eux, au plus profond de ses glandes. Elle les sentit se gonfler, instantanément s’arrondir davantage. Elle vit leurs petites pointes délicates se dresser, se reformer, et elle ne put s’empêcher de les toucher.

Le temps, soudain, passa très lentement. Des insectes firent leur apparition dans l’air, puis le ciel se remplit d’une nuée d’oiseaux de toutes sortes, des cormorans, des goélands, des gypaètes. La mer lointaine devint dure et froide comme un marbre. Le vent se leva et le soleil étincela plus métalliquement que jamais sur l’onde agitée, ouvrant plus largement encore le dégueuli de feu qui la faisait devenir folle. Vanille écarta plus largement ses cuisses afin de fendre son sexe davantage, comme pour le rendre identique à l’incendie qui l’invitait. En même temps, elle s’excita à l’idée qu’en faisant cela, elle offrait l’image de son cul aux gens d’en bas. Elle était loin du monde, toute petite, mais sans doute pas invisible. N’importe qui, dans la ville, avec des jumelles, une longue vue ou un télescope d’amateur, pouvait la voir, pouvait mater son cul, regarder sa chatte qui, elle le savait, était belle comme le brasier qui roulait sur la mer. Bien sûr, ce qu’elle avait à offrir n’était qu’une vulve de femme, comme celle de n’importe quelle autre femme, mais ne s’agissait-il pas du vrai creuset du monde ?

En l’exhibant, Vanille essaya de se rappeler comment sa vulve était faite. Elle la savait limitée en haut par le mont de Vénus, et latéralement par les grandes et les petites lèvres. D’abord, elle imagina le haut, le clitoris qu’elle aimait toucher et branler, puis le méat urinaire par lequel elle pissait, enfin l’ouverture de son vagin qui ne lui avait jamais servi, car elle n’avait jamais rien introduit dedans, pas même une banane ou un concombre. Elle imagina aussi un voyeur, à sa fenêtre, en contrebas. Même d’excellentes jumelles, pensa-t-elle, ne lui permettraient pas de voir ces choses plus sombres, plus secrètes. Il lui faudrait une lunette astronomique. Non, plutôt être à côté et fourrer son nez dedans. N’empêche qu’elle en était fière, et que, l’air de rien, ça lui permettait de lutter contre la mort.

Tout en touchant son méat urinaire et l’orifice de son vagin, Vanille songea à ces deux conduits que la ville voyeuse ne pourrait jamais voir et qui, traversant verticalement son périnée antérieur, débouchaient verticalement dans le vestibule de sa vulve. Elle avait appris que son vagin séparait son corps spongieux en deux bulbes vestibulaires, insérés en arrière sur le noyau fibreux central, et que ceux-ci se réunissaient en fer à cheval devant l’urètre. Les corps caverneux, très petits, étaient soudés sous la symphyse pubienne et formaient cette petite chose merveilleuse qu’elle savait si bien exciter pour se donner du plaisir, son clitoris. Comme son nom l’indiquait, c’était une clé. La clé de son existence, puisqu’il ouvrait la porte de son plaisir. La clé de la jouissance, donc du sens.

Le soir commençait à tomber, la lumière devenait fade et grise. Vanille, poursuivant l’exploration de sa vulve avec son doigt, repassa doucement, avec précaution, dans le vestibule situé entre ses deux replis cutanés, ses grandes et ses petites lèvres, qui le bordaient latéralement. Elle frôla le gland de son clitoris qui occupait la partie antérieure de sa vulve, puis, plus en arrière, imagina son urètre qui s’ouvrait au sommet d’une papille, immédiatement en avant du vaste orifice vestibulaire de son vagin.

La ville en dessous était immobilisée, comme ramassée, incapable de pouvoir accéder aux fantastiques profondeurs qu’elle ressentait en elle-même et lui donnait le vertige. Elle sentit avec son doigt que l’orifice de son vagin était rétréci par une fine membrane. C’était son hymen, le signe de sa virginité. Elle se rappela pour l’avoir lu, qu’en cet endroit précis débouchait de chaque côté le canal de la glande de Bartholin qui s’étendait entre le bulbe vestibulaire et la racine de la petite lèvre, dont elle était séparée par un muscle circulaire capable de provoquer la constriction de sa vulve. A plusieurs reprises, elle le fit fonctionner.

Mais le crépuscule infestait maintenant les cieux et faisait surgir d’on ne sait où des nuages de braise. Elle songea que son vagin, long canal de six à huit centimètres, partiellement fermé par sa membrane hyménéale, reliait sa vulve à une caverne plus profonde qu’elle se représentait sombre, mais rouge comme le couchant, l’utérus. C’était comme une maison close. C’était là, dans le ventre de sa mère qu’elle avait vécu quand elle était fœtus, et c’était là, dans le ventre de la terre ou de la mer qu’elle retournerait quand elle serait morte. Cette idée l’enchanta, mais lui fit peur quand même. Elle préféra penser à son vagin dont la fonction était de recevoir le membre de l’homme lors de la copulation. Mais cette pensée, sans la répugner, l’étonna, la désarma. Elle n’avait jamais désiré, ni même songé à être visitée par la bite d’un homme. Amoureuse de sa propre image, elle n’avait, jusqu'à ce jour, éprouvé de désir que pour elle-même. Souvent, quand elle était seule, elle se mettait nue devant sa glace, et s’enflammait devant son image qu’elle admirait. Alors, elle ne cessait de se caresser et de s’embrasser dans le miroir.

Les dernières gouttes de lumière, en empourprant le ciel et la mer, fascinèrent Vanille et la tinrent en suspens. Elle regarda le globe rouge s’enfoncer rapidement dans la mer, puis disparaître complètement. La nuit, ensuite, vint très vite, sourde, chargée de clandestinité, portant en elle les fastes sombres de l’intimité. Soulagée, la jeune fille se leva et retira sa robe. Nue, elle fit quelques pas de danse devant elle, mais elle sentit son cœur battre violemment dans sa poitrine. Malgré sa peur, elle s’éloigna quand même et marcha le long du rempart, très haut au-dessus du vide. Puis, elle s’arrêta pour faire glisser son doigt entre les lèvres de son sexe. Debout dans la nuit, elle regarda la lune, au-dessus d’elle, encore pâle et blafarde. L’astre mort, dans ses yeux, brillait encore des reflets du soleil sur la mer. Tout en caressant ses seins avec son autre main, Vanille commença à agacer sa petite clé, plus vite et plus fort, au rythme de son cœur qui battait à tout rompre dans sa poitrine. Transfigurée, aérienne, elle se sentit devenir plus belle et plus libre, elle se sentit devenir éternelle. Elle pensa aussi aux chats errants de la ville et, quand elle succomba, elle crut avoir enfin réussi à se jouer de leurs yeux mortifères.
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Ophélie Conan · il y a
C'est à dessein, mais j'ai peut-être eu tort. Merci.
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Grenelle · il y a
Si vous ne mettez pas votre réponse sous répondre, je n'en suis pas averti, ce qui est vraiment dommage.
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Grenelle · il y a
C’est dommage que la précision anatomique bride l’imagination du lecteur. Mais peut-être est-ce à dessein ? En tout cas c’est canon !
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