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Covid-19 - Un récit - Chapitre 6

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Josh, sur le chemin du retour, pleurait. Oui, il pleurait toutes les larmes de son corps. Toute la rage, toute la colère, toute la noirceur qu’il n’avait jamais exprimée, il la sortait. Il n’était qu’un pauvre mec sans valeur. Soudain, il vit devant lui surgir un piéton complètement fou, qui ne semblait ne pas faire attention à la route. Il pila brusquement, évitant de peu une tragédie.
Le piéton était à même le sol, et ne se relevait pas. Josh ouvrit la portière de sa voiture de la location, la ferma à clé par prudence, puis regarda devant le capot. La jeune femme qu’il voyait devant lui s’était évanouie. C’était Camilla. B... Qu’est-ce qu’elle faisait là ? Pourquoi, pourquoi elle ? Pourquoi il fallait que ce soit elle ? Josh n’en revenait pas.
— Ça va ? osa finalement demander Josh à son épouse. Ça va ?
Camilla ouvrit les yeux et vit devant elle son mari. Aussitôt, elle se releva, et le gifla brutalement.
— B...l Josh ! Je me jette sous les roues d’une voiture, il faut que ce soit la putain de caisse que t’as louée. Pauvre c... T’as même pas les c...les de me buter, c’est ça ? Alors que pour en baiser une autre, là, c’est bon !
Josh n’avait jamais vu sa femme en colère à ce point. Il savait qu’il méritait cette gifle. Il vit bientôt une voiture de police accompagnée d’une ambulance. Un riverain avait dû avertir les secours. Josh vit qu’il était à deux cents mètres du domicile conjugal. Pauvre c... Il était machinalement rentré chez lui. Le jour baissait peu à peu. À droite, on pouvait voir un jardin avec des rosiers magnifiquement entretenus. Plus loin, devant lui, l’horizon était comme obstrué par les nuages. À sa gauche, il y avait une vieille bâtisse à vendre. Derrière lui, deux policiers en armes et six pompiers.
— Madame, tout va bien ?
Mais personne ne pouvait calmer Camilla. Josh signala qu’il y avait probablement leur petite fille à la maison en train de brailler.
— Merci de nous l’avoir signalé, monsieur. Nous nous en occupons tout de suite.
— C’est moi qui vous remercie... Vous lui ferez rien, à ma femme, hein ? Pas de piqûre, rien, hein ?
— L’équipe médicale étudiera toutes les possibilités, et verra si cela est nécessaire ou non.
M... Et voilà que Camilla allait se retrouver chez les fous, à cause de sa c...rie à lui.


Mike ramena la photo de Lisieux, et regarda vers la place de Jeremiah. L’adolescent était en train de pleurer à chaudes larmes. Alicia le consolait comme elle le pouvait. Monique était désemparée. Elle se réjouissait bien sûr à l’idée de voir la photo, mais un peu surprise par les larmes soudaines du jeune homme.
— Jamais... personne... m’a parlé comme... ça de... la vie, disait-il en reniflant.
Alicia mis sa main sur l’épaule de Jeremiah et lui proposa de venir à une « rencontre avec d’autres jeunes de son âge ».
— Où ça ? dit-il en se mouchant sur son épaule.
— Dans le Bronx, dans un chouette endroit où tout le monde est le bienvenu. Je te donne tout de suite l’adresse. Attends, c’est là, tiens, dit-elle en tendant son téléphone.
Puis elle ajouta :
— Tu sais, ce que t’as fait, Lui, Il s’en fiche. Ce qu’Il veut, c’est ton bonheur. Tu sais, sans Jésus, je serais déjà morte. Il y a six ans, je me droguais dans les rues de Mexico. Je venais de me séparer de mon petit copain. J’avais un pote catho, mais je le savais pas à l’époque, qui m’a proposé de venir à une rencontre de jeunes chrétiens. C’était à Guadalupe, un lieu très beau où on est vraiment touché par la pureté. Je lui ai dit oui, puisque de toute façon j’avais rien d’autre à faire.
Après un jour et demi de retraite, j’avais rien écouté, rien suivi. Je m’en foutais. C’est là qu’il y a un prêtre qui est venu me parler. Il faut savoir que j’avais beaucoup souffert petite du regard des autres. Il m’a dit, alors qu’il me connaissait même pas, que j’avais même pas parlé avec lui : « Tu sais, Alicia, Jésus il est venu pour réparer tout ce que tu as vécu petite. Il est venu spécialement pour te guérir de tes blessures d’enfance, notamment ces moments où on se moquait de toi parce qu’on trouvait que tu étais trop ci, trop ça. »
Je savais pas d’où il tenait l’info, mais j’ai été tellement touchée par la douceur et la bonté avec lequel il avait dit tout cela, sans me juger ni rien, que ce qu’il m’a dit a retourné mon cœur. Je me suis mise à pleurer, pleurer, pleurer, comme je l’avais jamais fait depuis quinze ans peut-être. À la fin, j’étais libérée de la drogue, libérée de l’emprise des substances que je consommais.
Je crois que Jésus il veut la même chose dans ta vie, Jeremiah. Il veut vraiment te toucher aujourd’hui et ces prochains jours. Il veut ton bonheur, et il va te le révéler.
— Merci... Je viendrai, promis...
Mike était un peu gêné, mais en même tant touché par la douceur et la force consolatrices d’Alicia. Il n’osait même plus montrer sa photo. Alors, il la mit dans la main droite de son neveu, en lui disant :
— C’est un peu comme moi, à ton âge. J’avais l’impression que rien n’allait. Mes parents s’entendaient pas, on m’a donné cette image, et ma vie a changé.
— C’est super beau, c’est sainte Thérèse ! s’écria Monique. C’est hyper stylé, ça ! Vous voulez pas venir aussi, Mike ? Au pire, vous le laissez et vous venez le rechercher à la fin.
Dans son coin, Kate regardait la scène sans rien dire. Elle découvrait son petit garçon sous un autre jour. Le visage rouge de Jeremiah trahissait une fragilité et une blessure profonde. Elle s’en voulait, et en même temps, elle était de plus en plus tentée de prendre la parole.
— Regarde Alicia, c’est sainte Thérèse !
— Ouais, j’ai vu ça Monique, c’est tellement stylé !
Les deux femmes s’étaient mises à parler en français.
— Oh pardon ! dit alors Alicia. Désolé, on est tellement impressionnées que vous aimiez beaucoup Thérèse !
Mike répondit :
— Elle s’appelle comme ça. Merci. C’est chouette de mettre un nom sur un visage.
Kate se résolut à parler :
— Pardon, mesdemoiselles ? Mais ça vous vient d’où ? Je sais pas, moi, mais vous êtes tellement belles, alors que vous allez l’air simplement comme tout le monde. Et puis, vous savez, vous avez touché mon fils. Ça fait quatre ans qu’on se parle à peine. Merci.
— Vous voulez qu’on prie pour ça, maintenant ? demanda Monique.
— Euh, oui, pourquoi pas... Après tout, on verra bien.
Les deux jeunes catholiques firent le signe de croix, et proposèrent à Kate et Jeremiah de leur mettre chacune une main sur l’épaule. Tous deux acceptèrent, même si Kate réprima une certaine réticence.


Josh remplissait sa déposition... Bon sang ! Que c’était long et fastidieux !
— Alors, récapitulons. Josh McGey, cinquante-six ans, travaillant comme négociant pétrolier, logeant au 18 de la Prague Street, c’est ça ?
— Oui.
— Vous dites que votre épouse, Camilla Terry, a surgi devant vous et que vous avez dû freiner à la dernière seconde ? Vous confirmez ?
— Oui.
— Pourtant, votre femme, d’après les images des caméras, étaient à moins de quinze pieds de vous. Si l’on calcule, à trente-cinq miles de l’heure, vous n’avez pas le temps de freiner.
— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Moi, je voulais pas la tuer. C’est elle qui s’est jetée sous ma voiture, quand même !
— Certes. Mais l’enquête, à ce stade, dit que vous alliez trop vite, M. McGey.
— Bon, qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’elle est en vie !
C’est alors qu’on frappa à la porte.
— Entrez, s’exclama le policier.
Un officier entra, lui disant :
— Laisse ce type partir, ça suffit comme ça.
— OK. Il y a une raison valable ?
— Il y a une bonne sœur qui se dit gage de sa bonne foi. Elle dit avoir été témoin de l’accident, a décliné l’identité de notre homme comme si elle le connaissait depuis toujours.
— OK, elle nous a laissé la sienne ?
— Oui. Une photo. Il y a écrit sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus dessus. D’habitude, elle vit en France, mais là, j’ai l’impression qu’elle s’est déplacée exprès pour monsieur.
Le policier chargé d’interroger Josh se tourna vers lui et lui demanda :
— Vous la connaissez ?
— Sœur Thérèse de je-ne-sais-pas-quoi ? Pas que je sache.
Une fois sortie du commissariat, Josh héla un taxi, retourna sur les liens de l’accident, récupéra sa voiture laissée sur place, et rentra chez lui. Il n’avait pas cherché à se poser de questions. Il voulait remercier cette Thérèse Trucmuche qui l’avait tiré d’un bien mauvais pas.
Le soir, il n’eut pas la force de résister au sommeil. Il s’endormit paisiblement, comme si rien ne s’était passé. Il en fut le premier étonné.


Dany ne décolérait pas.
— Kate, b...l ! Tu me dis que y a deux cathos qui ont happé notre Jeremiah et que tu les as laissés faire !
— Écoute Dany, on est les premiers à vouloir le bonheur de notre fils, pas vrai ?
— Ouais, chérie, mais pas avec ceux ont abusé de moi et de ma grande sœur Ann alors qu’on avait à peine douze ans ! Ces cathos, tu m’entends, Kate, ces cathos, sont tous les mêmes !
— Dany chou. J’ai vu dans leur regard de ces deux femmes qu’il y avait quelque chose de différent.
— Tu leur as pas posé la question ? Tu leur as pas posé la question, si leur p... de Dieu, s’il existe, pourquoi il a laissé me faire ça ? T’as pas honte ? T’as pas honte ?
— Écoute, chéri. Mike ne sait rien de tout ça, et notre dernier non plus. Tu ne leur as pas encore dit, parce que tu n’as pas encore eu Mike seul à seul, et que Jeremiah n’a pas encore dix-huit ans. Alors, tu vas leur expliquer demain, gentiment, calmement, qu’ils n’iront pas là. Tu verras la réaction de ton fils. Tu verras comment il réagit et on avisera.
Dany hurla, fou de rage :
— Ouais, écoute, ma Kate. JAMAIS, tu m’entends, PLUS JAMAIS tu laisses entrer ces cathos dans notre vie, OK ? Demain, je parle à Jeremiah de ce qu’ils m’ont fait subir, et à Mike aussi. Assez de ces putains de secret qui font qu’on se fait avoir à chaque fois. Compris, chérie ?
— Fais ce que tu penses juste, Dany, dit Kate qui sentit une larme couler sur sa joue. Je te dis que ces filles, elles ont l’air d’y croire à fond. Et Jeremiah, j’ai vu un autre garçon, j’ai vu un homme, Dany. J’ai vu le gosse et le père en un seul être. Le gosse qui chialait et le père qui voulait se responsabiliser. Je suis sûr que tu serais fier de lui. Mais là, t’acceptes pas, parce que c’est des cathos...
— Tu crois que j’accepterai un jour de risquer qu’un de mes enfants ou petits-enfants se fasse violer, Kate ? Tu perds la tête, m... !
À dix mètres de là, dans la chambre de Jeremiah, Mike et le jeune homme se réconfortaient comme ils le pouvaient. Ils devinaient bien que la soirée de jeudi soir était compromise.
— T’inquiète, Jeremiah, dit Mike. On trouvera un moyen d’y aller.
— Tu sais quoi, oncle Mike. Je sais très bien ce qu’on a fait à Papa y a quarante ans... Ma grande sœur Jude me l’a dit il y a à peu près un an.
— Ce qu’on a fait à ton père ? Qu’est-ce qu’on a fait à ton père, Jeremiah ?
— Oncle Mike, je devrais pas t’en parler. Y a un prêtre qui lui a fait des choses horribles. J’ai pas les détails. Mais j’imagine que Papa ne veut pas en parler. Les jeux vidéo, c’était pour oublier, pour me défouler. Parce que je sais très bien que Papa, au fond, il est détruit. Je pouvais pas supporter ça, oncle Mike. J’aimais pas avoir un père qui se met en colère pour rien parce qu’il a été détruit par des salauds. J’aimais pas le voir bosser pour fuir sa souffrance. Alors je l’ai moi-même fui.
Mike était estomaqué. On ne lui avait jamais rien dit ! Et qu’avait donc pu bien faire ce prêtre à son cousin par alliance ? Un viol, comme on l’entendait souvent ? Il se rappela la prière des deux jeunes femmes, qui avaient parlé de barreaux de prison qui empêchaient le dialogue entre Jeremiah et son père, Dany. La prière disait que les barreaux s’écartaient, mais que Dany faisait tout pour les remettre en place. Il en comprenait désormais la raison.
Il essaya de penser aux courses qu’il avait faites avec Jeremiah. Elles avaient été reportées après le déjeuner. C’était un chouette moment, et Mike avait vu Jeremiah sous un aspect plus détendu que le cadre familial. Ce garçon avait plein de ressources, et il sentait que la prière lui avait fait le plus grand bien.
Après, on pouvait comprendre la grande souffrance de Dany. Ceux qui lui avaient imposé ça, c’était des salauds, des criminels, dont il fallait espérer qu’ils croupissent en prison. Mike essaierait de voir s’il pourrait désamorcer, si c’était encore possible, la colère de son cousin. En s’endormant, il regarda la petite Thérèse, tout sourire, comme d’habitude. Il se dit que si cette femme avait l’air si heureuse, c’est qu’il y avait des chances que les cathos puissent être comme elles, et comme Alicia et Monique.


À suivre...
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