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Covid-19 - Un récit - Chapitre 5

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Mike avait eu toute la nuit pour réfléchir. Hormis le fait que Dany paraissait profondément stressé par ce virus, ce qui ne présageait rien de bon, il se sentait redevable pour sa grand-mère, et quand même un peu responsable de son neveu, dont il sentait bien l’énorme souffrance à ne pas vraiment côtoyer son père à un moment où il achevait de se construire. Il savait bien ce que ça représentait, que de ne pas assez être aimé de son père, en tout cas de manière visible.
À son réveil, il regarda la photo de sa « plus belle rencontre ». Il se dit que montrer cette photo à son neveu pourrait lui procurer du réconfort, surtout s’il lui racontait l’histoire qu’il avait vécu derrière. Non pas que Mike fût particulièrement croyant ou pratiquant, mais il sentait bien lui-même que cette petite femme dont il aimait beaucoup le visage avait dû faire de bien belles choses dans sa vie. Restait une occasion à trouver, et ce n’était pas gagné.
Malgré le fait qu’il ait essayé de prendre sa douche le plus discrètement possible, il entendit quelques bougonnements de jeune homme mal réveillé quand il en sortit. Jeremiah serait encore une fois de fort méchante humeur. Mike rejoint Kate dans la cuisine, se servit de deux pancakes qu’il fit réchauffer au micro-ondes, les tartina d’un peu de miel, et proposa à sa cousine d’aller faire les courses. Le réfrigérateur n’avait pas été rempli depuis une semaine. Kate accepta, lui proposa de lui laisser trois cents dollars en liquide dont il rembourserait la différence payée, mais Mike lui répondit qu’il lui devait bien son logement cette semaine.
— Écoute, Mike, tu es au chômage depuis vendredi soir. C’est trop pour toi.
— C’est gentil, mais j’y tiens, Kate.
— Je comprends que tu ne veuilles pas t’imposer, mais moi ça me fait très plaisir, tu sais. Je te connais, Mike. Tu te plierais en quatre pour les autres. Ça m’étonne pas que t’aies quitté ton boulot. Je comprends toujours pas que tu l’aies pris, entre nous.
Mike n’aimait pas vraiment refuser de rendre service. Aider avait toujours été sa seconde nature depuis sa plus belle rencontre.
— Bon, OK ! Mais alors je vais proposer à Jeremiah de venir avec moi. Ça lui changera les idées.
— À tes risques et périls... Je pense pas trop qu’il accepte.
Mike n’était pas tellement sûr non plus. Mais il voulait faire plaisir à son neveu. Lui offrir une présence réconfortante et l’exemple d’un adulte responsable. Ce n’était pas gagné, mais il fallait essayer, sans forcément insister. Après être monté à l’étage du haut et s’être brossé les dents et taillé la barbe, il frappa à la porte de Jeremiah.
— Jeremiah ! Jeremiah ! Ça va ? Tu veux qu’on parle deux minutes ? C’est Mike.
— Non, je joue là, répondit l’adolescent de l’autre côté de la porte.
— Bon, je te laisse, alors, répondit Mike sans insister. Je voulais juste te proposer de faire les courses avec moi.
Pas de réponse. Jeremiah devait être concentré sur son jeu.
Mike s’apprêtait à partir, quand il entendit une cavalcade dans l’escalier. Jeremiah venait pour le rejoindre. Ce fut alors que la sonnette de la maison tinta. Jeremiah alla pour ouvrir et tomba nez à nez avec deux personnes endimanchées. Des témoins de Jehovah, probablement, soupira Mike.
— Bonjour, jeune homme, dit une voix claire, féminine et peu assurée. On est des jeunes catholiques et on voulait passer vous proposer de prendre le thé avec nous. On vous a préparé l’eau chaude, les dosettes et les gâteaux. On veut juste parler le temps que vous voulez.
— Ouais, je vais voir avec Maman, c’est elle qui décide. En attendant, je vous laisse parler à mon oncle.


Josh s’était tourné et retourné toute la nuit. Il n’avait pas vraiment réussi à dormir avant cinq heures du matin. Il réfléchissait sur sa vie. Tout ça n’avait aucun sens. Il dormait sur un matelas gonflable que le vieux Orlando lui avait passé. Il avait pris son sac de couchage.
Alors qu’il venait à peine de trouver le sommeil, le réveil sonna comme dans un mauvais rêve. La tête dans le brouillard, Josh commanda un café pour pouvoir se requinquer avant le boulot. Il passa sa matinée de travail à lutter contre le sommeil, malgré les effets de la caféine. Lors du déjeuner, Ben vint le voir pour le réconforter.
— Je vois bien que t’es pas dans ton assiette, Josh. Si t’as besoin de moi, tu n’hésites pas.
— OK, Ben, c’est noté.
Puis il ajouta :
— Vraiment, je sais pas comment vous me supportez, je suis qu’un pauvre type...
— T’inquiète pas, Josh. Moi, je crois en toi. Là, je parle d’égal à égal. Tu vas pas renoncer, hein ? Pas maintenant.
— Ça, c’est facile pour toi, Ben... T’as pas divorcé, t’as pas fait un plan cul le jour de la naissance de ton môme...
— Je vois que ça va pas... Tu peux aller en parler au boss, j’espère qu’il peut comprendre que tu prennes une demi-journée quitte à la rattraper samedi après-midi.
— Je sais pas... Je suis un dur à cuire d’habitude, Ben... Là, je ressemble à rien.
— Justement, il le verra et s’inquiètera d’autant plus pour toi. Dans notre métier, faut être des tueurs, mais c’est justement pour ça qu’on est fragiles. Bon, je te laisse y réfléchir, moi, je vais manger.
— OK. Bon ap’, Ben.
— Bon ap’, Josh.
Ben essayait de comprendre son collègue. Il voyait bien qu’il avait le cœur en détresse et qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’il tente de mettre fin à ses jours. Il ne savait pas en décrochant au téléphone, le vendredi précédent, pourquoi il avait accepté de l’aider. Maintenant, il comprenait. Josh lui faisait vraiment de la peine. Ce masque de gros dur lourdingue de l’alt right tombait, révélant un homme fragile, démoli, au fond du trou. Un homme qui avait souffert toute sa vie de ne pas aimer, et qui, quand on lui proposait d’aimer, devait combattre son passé.
Josh n’était pas un méchant garçon, il se donnait cette apparence brutale pour masquer la réalité. Il n’y avait pas besoin d’être psychologue pour le sentir, et Clark, le DRH, pourrait bien le comprendre.
D’ailleurs, quand Clark vint à son tour pour déjeuner, Josh s’était effondré en larmes. Voyait entre deux crises de pleurs son patron arriver, il avait reniflé bruyamment et avait entamé un sandwich au steak de bœuf.
— Josh, tout va bien ?
— Oui, chef, ça va...
— Je vous ai vu, Josh. Vous êtes pas bien. Je veux pas savoir pourquoi. Mais on a besoin de types efficaces, ici. Si vous vous sentez pas d’attaque pour aujourd’hui, signalez au secrétaire que vous partez à quinze heures et rattrapez samedi. OK ?
— OK, chef, merci...
Clark savait que Josh ne disait pas souvent merci. Ça ne devait vraiment pas aller bien fort pour qu’il sorte ce mot.


Kate avait accepté qu’Alicia et Monique, les deux jeunes femmes qui s’étaient présentés à leur porte, viennent parler et partager le thé. Monique était une étudiante française, Alicia était une Mexicaine en année sabbatique. Toutes deux étudiaient dans une école d’évangélisation. Elles prenaient « une année pour Dieu ». La seule condition était qu’elle, Kate, ne participât pas à la conversation. Elle n’était pas croyante et ne se sentait pas concernée. Ni Alicia, ni Monique n’avaient insisté. En fait, Kate voulait voir quel effet les deux jeunes femmes feraient sur Jeremiah.
Monique, tout en servant la boîte de cookies à Mike, lui dit :
— Je suis désolée. Depuis tout à l’heure on parle que de nous. Mais vous, les gars, on aimerait savoir ce que vous faites dans la vie.
— Du gaming, s’exclama le jeune ado, empêchant son oncle de répondre.
— OK, et c’est quoi, ça, du gaming, demanda la jeune Mexicaine, Alicia, avec son accent latino prononcé.
— Vous êtes vraiment old school, les meufs, haha ! En fait, je joue à des jeux et je rêve de devenir joueur pro de LoL. Je suis pas loin d’y arriver, d’ailleurs !
— Ah ouais, dit Monique. C’est rigolo, comme projet, c’est pas commun...
Voyant qu’on s’intéressait à lui, Jeremiah embraya :
— Ouais, c’est pas commun, mais c’est grave le turfu. Aujourd’hui, j’ai trop les bails parce que je suis un gamer. Je suis pas has been, si tu comprends mieux comme ça.
— D’ac’, c’est très bien, renchérit Alicia. Mais ça te rend heureux, de jouer toute la journée ? Je sais pas, moi, est-ce que t’as des relations sociales, dans la vraie vie ?
Irl, osef ! J’ai rencontré ma copine sur Internet. On s’envoie des nudes tous les soirs, moi ça me va comme vie.
Monique, sans laisser paraître son désarroi devant tant de paresse et de médiocrité, demanda à Jeremiah comment il définissait le mot bonheur.
— Je me suis pas trop posé la question. Je sais juste que je suis heureux, voilà.
Voyant que pour le moment il n’y avait rien d’autre à tirer du gamer et de ses jeux vidéo, Alicia proposa à Mike de lui raconter sa rencontre avec Jésus. Mike dit que ça ne l’intéressait pas tellement, parce qu’il ne croyait pas vraiment en Dieu. Mais ça ne le gênait pas, malgré tout, d’entendre ce témoignage, peut-être à un moment plus opportun. Pendant ce temps, Jeremiah s’empiffra bruyamment d’une gaufre, tout en demandant à Monique si, elle, elle avait eu un copain.
— Tu sais, Jeremiah, moi j’ai choisi de préserver mon corps pour mon mari. C’est pas une blague, j’ai jamais couché avec un garçon !
— Ouah ! la vache ! comment tu fais ? J’espère que tu te branles, au moins ?
— Tu sais, toi tu vois l’amour sous l’angle du sexe, moi, je le vois sous l’angle du don. C’est tellement dommage de donner son corps, qui est tellement beau, tellement précieux, qui est un cadeau, alors qu’on n’est pas libre. Et non, je ne me masturbe pas. J’ai déjà vu des trucs pornos par hasard sur Internet, mais ça m’a tellement dégoûtée de voir que des gens déformait la beauté de leur corps que, quand j’en ai parlé à mes parents, ils m’ont rassuré et m’ont dit que j’avais bien fait de le leur confier.
Jeremiah était bouche bée. La grande gueule s’était tue, ce qui n’était pas pour déplaire à Mike. Lui aussi n’avait jamais touché une femme, mais c’était simplement parce qu’il n’avait pris que des vents. Ça le bluffait, une telle assurance et un tel courage dans le discours. Il y avait une chose qui rayonnait des deux filles, qui lui rappelait sa plus belle rencontre.
— Monique, dit-il, je peux vous dire un truc ? Vous me rappelez ma « plus belle rencontre ». C’est comme ça que j’ai appelé la photo qu’on m’a donnée en France, à Lisieux.
— Ah ouais, c’est ouf ! Je peux voir cette photo ? demanda Monique.
— Je vais la chercher, attendez.


À suivre...
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