Coup de Pompe

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Amateurs de cyclisme, plongez-vous dans ce récit palpitant d’une ascension du tour de France ! Grâce au portrait dense d’un narrateur qui n’y

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Tout cela ne voudrait rien dire s'il n'y avait ce swing  [+]

Image de Été 2019

Je suis seul, et devant. Autant vous dire que cela n’arrive pas souvent. Les motos volètent autour de moi. Une d’entre elles s’approche tout près et le caméraman dressé sur la place arrière fait un gros plan de mes jambes en sueur. La moto-son elle aussi vient à ma hauteur. Je jette un œil au gars qui suce le micro. C’est Titou, un ancien coureur cycliste qui a su se recaser dans le commentaire sportif. Eh oui, il a l’air surpris, qui eut cru que l’obscur Paul Brignon se retrouverait en tête de l’étape reine du Tour de France ?
À vrai dire, personne ne s’y attendait, et surtout pas mes jarrets en troisième semaine d’épreuve. Trop de cols pour moi ! Je ne suis pas un grimpeur, un de ces gars qui sourient dès que la route s’élève, attaquent même dès les premiers contreforts des massifs montagneux pour éprouver les autres, les équipiers, les porteurs d’eau. J’appartiens à ce peuple de sans-grade pourtant si nécessaires au bon fonctionnement d’une équipe cycliste. Je me suis retrouvé à l’avant de la course dès les premiers kilomètres. Appliquant les consignes de mon directeur sportif, j’ai suivi l’attaque d’un Espagnol, lui-même contré par un Hollandais. La vague stratégie étant de prendre de l’avance sur le peloton, en espérant pouvoir servir de point d’appui à mon leader d’équipe en fin de course. Pour être franc, je n’ai jamais cru à ce type de manœuvres. Ça ne marche jamais. Comment voulez-vous qu’un simple coureur comme moi puisse relayer en fin d’étape des champions lancés à pleins gaz pour aller chercher le maillot jaune !
Nous avons pris des minutes d’avance, facilement. Très facilement même, puisqu’il était manifeste que le peloton aspirait à un début de course tranquille. On en a compté jusqu’à dix-huit, mais cette avance généreuse n’était qu’un trompe-l’œil. Dès le premier col digne de ce nom, le Hollandais a lâché prise. Il soufflait comme un cheval trop gras. En revanche, l’Espagnol était à son aise.

Je ne sais pas trop où se situe le Missouri, sur la côte est ou la côte ouest, mais un drame s’y est déroulé cette nuit. Une gamine a arrosé ses camarades de lycée de balles de Kalachnikov. Au moins treize morts d’après les informations qui défilaient sur le grand écran de télé du hall d’accueil de notre hôtel. Voilà ce qui arrive dans un pays où on laisse les fillettes s’amuser avec des armes à feu peintes en rose…

J’ai franchi le sommet du premier col dans les roues de l’Espagnol. Connaissant les aptitudes du bonhomme, il n’a clairement pas forcé l’allure, sachant très bien avoir besoin d’un partenaire pour l’aider dans la descente et la courte partie plane qui suivait. J’ai collaboré honnêtement sous les encouragements de mon directeur sportif et notre avance n’a guère fléchi. La surprise eut lieu dans l’avant-dernière difficulté, le terrible col des aigles. À mi-pente, dans la partie la plus difficile de l’ascension, mon partenaire de cavale s’est écarté pour me laisser passer. Voulait-il un bidon ? A-t-il eu un incident mécanique ou préparait-il une attaque vicieuse ? Sachant très bien que je ne saurais contrer une offensive sur de tels pourcentages, je restai concentré sur mon rythme cardiaque. Lorsque je pris un lacet redoutable sur la droite, je découvris l’Espagnol grimaçant à plusieurs longueurs de ma roue arrière. C’est à ce moment-là que je me suis retrouvé seul et devant.

Les bonnes nouvelles n’ont qu’un temps. Plus de dix jours après le terrible tremblement de terre survenu en Iran, les sauveteurs ont dégagé un jeune garçon prisonnier sous les décombres. La nouvelle a fait le tour du monde et cet enfant a illustré la couverture des plus grands magazines. Eh bien, ce matin, nous avons appris que ce petit orphelin n’avait pas survécu à ses blessures. Triste nouvelle au moment de finir mon copieux petit déjeuner.

Alors je pédale en tête, sans chercher à forcer mon rythme pour ne pas me mettre dans le rouge. Titou vient me rendre visite. Il m’encourage d’un sourire qui semble sincère avant de porter la main à son casque pour le direct. C’est quand même plus facile de commenter les efforts des autres. Titou n’était pas mon ami dans le peloton. Lui, il a gagné des courses, et pas toujours avec la manière. Sur le tour du Limousin, il m’en a fait perdre une belle. Même chose aux championnats de France où j’avais une opportunité à cinq kilomètres de l’arrivée qu’il a ruinée en sautant dans ma roue au mépris de toute logique de course. Je l’ai toujours en travers de la gorge. À ce jour, je n’ai au palmarès que deux victoires chez les professionnels. Une belle étape du tour de l’Oise lors de ma première année, et une autre en Andalousie, acquise sans même que je ne lève les bras, suite à la disqualification du furieux ayant passé la ligne en bousculant tout le monde. Lorsque j’arrive en haut du col, on m’apprend que les choses sérieuses ont commencé à l’arrière, le Tour peut se jouer maintenant entre les cadors. Disons que j’ai une bonne place pour assister au spectacle.

Les responsabilités ne semblent pas encore bien établies, mais il est évident que l’autobus et le train de marchandises n’auraient pas dû franchir le passage à niveau au même moment. Beaucoup de morts. Sous les gros titres, des images pudiques, mais terrifiantes de tôles froissées. Faut-il se consoler qu’il se soit agi d’un club du troisième âge en excursion, plutôt que d’un bus scolaire ? Au moins, ces pauvres gens ont pu faire leur vie, en éprouver les victoires et les défaites, jusqu’à cet instant fatidique. Les victoires et les défaites, c’est bien ce qui compte, non ?

La fin de l’ascension est pénible et je secoue mes jambes avant d’entamer la descente afin de les décontracter. Je dois garder des forces pour aider Kevin, mon leader, quand il en aura besoin. Ces derniers jours, la presse nationale s’est mise à tourner autour de notre équipe. « L’année de Kevin Touillard ? », « Enfin le tour de Touillard ? », « L’équipe sert la soupe à Touillard »… Cela fait des années que les journaux cherchent un titre amusant sans jamais vraiment y parvenir. Beaucoup de premières pages, d’enthousiasme, mais aussi de points d’interrogation. Certes, ce blondinet à catogan est très beau sur la bicyclette, il a de l’allure, sait répondre aux journalistes avec le sourire, mais moi, je n’y ai jamais cru.

Un accident d’hélicoptère sur une course cycliste, c’est du déjà-vu. Les causes peuvent être multiples, mais le plus important est de faire de bonnes images, n’est-ce pas ? Le téléspectateur ne supporte pas le moindre obstacle à son voyeurisme. Des hommes souffrant sur un vélo, voilà un divertissement ! Deux hélicoptères peuvent aussi se percuter dans l’absolu… Par chance, un seul tourne au-dessus de ma tête, mais il m’inquiète. Il vole bien bas et semble frôler la cime des conifères. J’espère que le pilote a sa licence et au risque de me rendre imprudent moi-même, je le surveille du coin de l’œil.

Je fais la descente à ma main, freinant large. Soyons clairs, je n’aime pas plus les descentes que les montées, mais au moins, la route n’est pas mouillée. On m’informe de la bagarre qui a lieu dans l’ascension que je viens de terminer. Anderson l’Américain a ouvert les hostilités. Il a emmené dans son sillage le Colombien Chavez et le champion d’Italie Damiani. J’entends dans les oreillettes que Kevin attaque à son tour. Jusque-là, tout se déroule comme prévu. Le directeur sportif se met à crier si fort que je préfère retirer mon écouteur. Plus vite que prévu, je me retrouve au pied de la dernière ascension. Il y a vraiment du monde, d’autant plus que les premières pentes sont raides. On crie mon nom. C’est incroyable, pour une étape de montagne, des gamins crient mon nom à s’en démettre les cordes vocales ! Je trouve cela plaisant et me surprends à regretter de ne pas être autre chose qu’un simple équipier. Chez les amateurs, j’ai gagné des courses bien sûr, mais il n’y avait pas un pelé pour nous encourager. Je vois que tout le monde s’excite, les voitures, les motos. La berline rouge du directeur de course se porte à mes côtés. Sur la place arrière, je reconnais le Premier ministre. Il m’encourage. Je trouve ça bien sympathique, mais cela prouve surtout qu’il ne connaît pas grand-chose à la course. La voiture s’écarte, pour laisser place à celle de mon directeur sportif qui klaxonne à tout-va. Il conduit son véhicule dans un l’état d’énervement avancé qui caractérise habituellement les fins d’étapes. On a l’habitude de ses humeurs, mais là, il me crie littéralement dessus. Je ne comprends pas. Il me fait signe pour l’oreillette. Pour lui faire plaisir, je la remets consciencieusement en place. De toute façon, ses hurlements sont assez forts pour que je comprenne la situation : Kevin Touillard a sauté, il a franchi le sommet à la traîne d’un deuxième groupe. Je fais l’étonné et lui demande pour la tactique. Dois-je me relever désormais, attendre quelqu’un ? Il lâche une paire de jurons en frappant sur son volant avant de me faire comprendre que je constitue la dernière chance de l’équipe, et qu’en plus, le Premier ministre, l’ensemble du gouvernement, et certainement tout le pays, croient subitement à mes chances !
Devenu héros providentiel, il ne me reste plus qu’à pédaler fort. Sous les exhortations du patron, je change de braquet. J’essaye de trouver le bon rythme, mais la traversée du petit village au pied du col débouche sur un sévère raidillon. Le cardiofréquencemètre accroché au guidon commence à s’affoler. Si l’on n’y est pas préparé, la moindre difficulté en fin d’étape peut vous casser les pattes jusqu’à l’arrivée, et même vous gâcher la nuit. Quelque chose me dit que je ne vais pas bien dormir…

La bêtise des Hommes a peu de limites. Depuis toujours, il nous semble que l’Afrique est parcourue de guerres imbéciles, engagées au bénéfice de quelques-uns. Sans même parler des massacres, les récoltes détruites, les populations déplacées alourdissent le bilan humain des pauvres gens. Cela est vécu comme une fatalité. Les images insoutenables des enfants au ventre gonflé nous indignent jusqu’à la nausée. Mais nous sommes loin du compte. Soyons honnêtes, il s’agit pour nous d’une souffrance des yeux. Les affres de la faim, la faim véritable, très peu d’entre nous la connaissent aujourd’hui. Ces enfants ont dépassé depuis longtemps le stade de la douleur, du manque, ils ne sentent plus rien, ne désirent plus rien, et devant les caméras, se laissent mourir en mondiovision.

C’est de plus en plus dur. Il me semble que je perds des forces à chaque tour de pédale. Le compteur sur le guidon me le confirme. C’est ce qu’on appelle un coup de pompe. On m’annonce les écarts, moins de cinq minutes, et il reste plusieurs kilomètres d’ascension avant de pouvoir plonger sur l’arrivée au pied du col.
— Tu penses à t’alimenter ? me lance le patron en frappant la portière de sa voiture.
Je comprends ce qui m’arrive. Je fais un début de fringale. Mon bidon est à moitié vide, alors je porte la main au niveau de mon dossard et fouille dans la poche. Il me reste un gel énergétique, un seul, à action rapide. J’avale le produit à toute vitesse sous les récriminations du boss. Sur la place arrière de la voiture, je vois le mécano de l’équipe qui secoue la tête. J’imagine les jurons sans même les entendre.
Trois kilomètres du sommet et mon coup de pédale devient heurté. J’apprends que Kevin Touillard est définitivement dans les choux. Sa place dans les dix premiers du Tour est même en danger, et les coéquipiers les plus à l’aise en montagne sont à ses côtés. En temps normal, je serais à l’arrière, dans le gruppetto, avec pour seul objectif de terminer dans les délais.
Deux kilomètres, je pédale avec les épaules. Aucun braquet ne convient. Je veux mettre un plus petit développement, mais ce n’est pas possible, j’ai déjà « tout à gauche », la machine ne peut plus rien pour moi. En contrebas, j’aperçois mes poursuivants. Le champion de Suisse et le champion d’Italie que je reconnais à leurs maillots nationaux, sont sur le point de rattraper mon ancien compagnon d’échappée. Je l’avais presque oublié celui-là. Il ne va pas faire long feu sous les attaques, et j’imagine ce qu’il m’arrivera lorsque ces ambitieux m’auront rejoint.
La banderole indique un kilomètre du sommet. Le gel ne produit plus aucun effet et je zigzague comme un ivrogne pour rendre la pente moins dure. Les spectateurs courent à côté de moi et forment des grappes de plus en plus impressionnantes. Je n’ai jamais connu cela. D’habitude, je suis bien à l’abri au milieu d’un groupe, sans plus d’ambition une fois rendu à cette altitude. Maintenant, les gens hurlent mon nom, m’arrosent, me poussent, me fichent des drapeaux dans la figure. Je dois les écarter, presque les menacer. Les motards sont fortiches, ce ne sont pas des amateurs, il s’agit parfois d’anciens cyclistes à même de comprendre la course et ses dangers. Ils font leur maximum, mais les mouvements de foule sont tels qu’ils sont conduits à freiner brusquement. À deux reprises, je manque de percuter une roue arrière.
Ça y est, j’ai la banderole qui indique le sommet en point de mire. Damiani attaque fort derrière moi, je le vois lâcher le Suisse. C’est incroyable, mais j’ai tenu jusqu’en haut. Je marque des points pour le classement de la montagne. C’est totalement anecdotique, mais quel pied !
Je bascule de l’autre côté du col et pour la première fois, j’envisage la victoire. Le patron me dit de faire attention à la descente, elle est technique et un bon spécialiste peut reprendre du temps. Subitement, je pense à Damiani. Les positions aérodynamiques de dingue dans les grands cols, c’est lui !
On annonce mon avance, un capital d’une cinquantaine de secondes. Je m’élance le plus fort possible en essayant de faire le vide dans ma tête. La vitesse me débarrasse de la sueur qui a envahi mon corps, mais très vite, la fraîcheur des cimes se fait sentir.

Sur le bord des routes, on trouve parfois des stèles, des plaques commémoratives parfois garnies de fleurs. Pour les cyclistes, elles se situent le plus souvent à mi-col. C’est à cet endroit que nous payons notre dû, sacrifiés sur l’autel de la compétition et des primes de victoire. Les belles descentes qui se terminent en drame, il y en a chaque année. Le Tour ne fait pas exception. Je ne sais pas si la fédération tient des statistiques à ce sujet. Sans doute, il faut bien occuper les gens dans les bureaux.

Étant seul en tête, je peux choisir la trajectoire à ma guise. Sur certaines portions, je vais plus vite que les motos, mais de ce côté du col, la route est humide par endroits. Je dois jouer des freins avec délicatesse. Le patron hurle dans mon oreillette jusqu’à la faire grésiller. Je fais signe que je n’ai pas compris. Il répète. 30 secondes… l’écart n’est plus que de 30 secondes ! Je n’en reviens pas. On n’a même pas atteint la moitié de la descente, il doit y avoir une erreur du GPS.
À l’occasion d’une brève portion de replat, la moto-son de Titou se porte tout près. Il prend l’antenne, tout excité. J’entends furtivement… 25 secondes… Ce n’était pas une blague.
Ma victoire, la plus belle victoire de ma carrière, s’évanouit un peu plus à chaque virage en épingle. Devais-je y croire, ne serait-ce qu’un instant ?
Alors je me dis qu’il me faut prendre des risques. C’est ce que l’on attend de moi, le patron, les sponsors, toute l’équipe, sans oublier les téléspectateurs du monde entier, parmi lesquels se trouve certainement ma maman.

C’est en voulant poursuivre un écureuil que le gamin, tout juste en âge d’aller à l’école, s’est engagé dans l’escalade du vieux prunier. La curiosité était au plus fort et faisait naître en lui un sentiment nouveau, le goût du défi. Le petit mammifère semblait le narguer, toujours plus haut, et prêt à sauter sur l’arbre voisin. Le petit garçon regardait avec envie la longue branche au-dessus de sa tête. S’il parvenait à se redresser ne serait-ce qu’un peu, il pourrait l’agripper et se rapprocher de l’animal. Il entendit la voix de sa mère affolée :
— Mais qu’est-ce que tu fais ? Descends de là !
Plutôt que de l’écouter, il sourit de fierté lorsqu’il parvint à saisir la branche tant convoitée. Sans regarder vers le bas, il s’avança sur celle où il prenait appui, jusqu’au point où elle se divisait en deux. Cette partie plus souple céda d’un coup et le garçon resta suspendu par les bras au-dessus du vide. Sa mère cria et entreprit à son tour de grimper dans l’arbre. Pour la première fois, le petit garçon éprouva une autre sensation, le vertige. Voir sa mère dans sa longue robe rouge monter le chercher le paralysait tout autant. Il la voyait toute empourprée, peiner à trouver les bonnes prises. C’est vrai qu’elle n’avait pas l’habitude. Alors qu’elle atteignait la première division du tronc principal, sa chaussure se déroba et elle bascula en arrière, heurtant le sol la tête la première. Le gamin n’eut pas la force de pleurer en voyant sa mère immobile, les bras en croix. Il comprit à ce moment-là, et pour toute une vie, qu’il y a des diables à ne pas tenter. Oui, le petit garçon a trouvé la force de regagner le tronc, puis il sauta d’une bonne hauteur sans se faire mal. La peur lui fit vaincre une autre peur. Il lui fallait aider sa maman !
Rassurez-vous, elle va bien mieux maintenant, et je suis sûr qu’elle me regarde pédaler depuis son fauteuil.

Je mets un coup de frein terrible. Tant pis ! S’il doit revenir, il reviendra, mais je ne ferai pas de folie sur cette descente périlleuse. À l’oreille, je devine que le cortège de voitures et de motos me laisse prendre du champ. C’est pour laisser passer Damiani qui file comme une flèche.
Ça y est, il est sur moi au moment de passer sous la flamme rouge du dernier kilomètre. Personne ne sera étonné de le voir emporter le sprint, lever les bras, retirer ses lunettes et sourire aux photographes. Le play-boy aux cinquante victoires aura su attaquer au bon moment, descendre comme un bolide pour prendre le maillot jaune, et récolter une collection de bisous sur le podium. Moi, j’aurai juste réussi à me faire mal aux jambes.
Sur son élan, il me passe à côté dans un souffle, sans un regard, accélérant encore pour que je ne puisse pas prendre sa roue. Je m’accroche, mais en vue du dernier virage sur la gauche, mes mollets se raidissent. Je change de développement pour mettre plus souple. Je vois immédiatement que cela ne fait pas le poids, le sien est beaucoup plus méchant et il ne cesse de prendre de la vitesse. Je baisse la tête. Mon corps ne peut faire plus. J’ai déjà tout donné.
Je le vois prendre plusieurs longueurs d’avance. C’est vraiment un champion. Pouvoir encore aller à une telle allure dans le final… Il prend le virage… Quelle classe ! Je suis aux premières loges pour assister à sa victoire. Il tourne la tête vers la ligne d’arrivée, puis met un grand coup du frein avant… Sa roue arrière se dérobe et crisse sur le bitume… Je vous avoue, je n’aurais pas pris cette trajectoire… Titou crie derrière moi au moment où l’Italien culbute sur son vélo, avant d’aller heurter la balustrade dans un soleil magnifique !
— Catastrophe ! C’est une catastrophe ! hurle notre ancien collègue de peloton pour les téléspectateurs.
Je dépasse le lieu du drame et continue de pédaler mécaniquement jusqu’à la ligne. Au moment de la franchir, je redresse le buste, mais ne lève pas les bras. D’abord, je n’en ai pas l’habitude, et je crois aussi que c’est plus digne comme ça.

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RichardTri Peucelle · il y a
Je vous fiche mon billet (comme on disait avant) que vous êtes cycliste. Un vrai. Vos précisions montrent une excellente connaissance du milieu. Mais on est ici pour parler d'écriture. Je suis resté dans votre roue jusqu'au bout du suspense. Vos digressions en parallèle sur les drames de notre société apportent un je ne sais quoi : soit de relativé de l'effort sportif, soit une dimension symbolique au récit, ou encore l'un serait-il la métaphore de l'autre ? Bon, va falloir que je vous relise.
En tous cas bravo pour ce récit et merci pour le voyage. En ces temps difficiles, ça fait un bien fou.

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Eric Lelabousse · il y a
Voici un récit remarquable. Vous décrivez parfaitement le monde cycliste, les courses avec leurs tactiques, leurs intrigues, leurs moments sportifs et leurs trahisons, le tout entrecoupé de nouvelles de ce monde qui va parfois très mal. Votre héros est digne. Et votre récit est digne de faire un bon parcours. Michel Audiard et Antoine Blondin, amoureux de la petit reine auraient aimé ! C'est vraiment très réussi, bravo !
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Fred Panassac · il y a
Ce sport est l’un des plus impitoyables ! Un beau récit empreint d’empathie pour des coureurs de l’impossible.
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Julien1965 · il y a
Je renouvelle mon vote in extremis. Du plaisir à vous lire...
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M BLOT · il y a
Je vous confirme mon soutien, 5 étoiles !!
Je vous invite sur un air d'accordéon , Jules et bonne chance à " coup de pompe "

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Mireille Bosq · il y a
Excellente idée de mêler l'anecdotique avec une actualité parfois cruelle, qui d'ailleurs se mêlent dans la conclusion. Vous traitez avec ampleur et compétence les descriptions propres à une activité spécialisée. le tout dans une écriture limpide, qui laisse le temps de retrouver son souffle, contrairement à ces champions/esclaves qui subissent tant de pression. Enfin, on est soulagé de voir la cheville ouvrière du tour triompher dans une étape. Mon soutien pour votre finale. +5
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Keith Simmonds · il y a
C’est avec plaisir que je confirme mes voix pour cette Finale bien méritée ! ***** Une invitation à découvrir “Gouttes de Rosée” qui est aussi en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci beaucoup et bonne fin de dimanche ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Samia.mbodong · il y a
Je soutiens toujours Bravo!
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Bruno Malivert · il y a
Un soleil pour terminer et mes ... *****
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Virgo34 · il y a
Bonne finale !

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