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La grande Histoire est infidèle. Elle a trop tendance à s'acoquiner avec multitude de petites histoires qui la construisent souvent, la détruisent parfois. Un jour, ces petites histoires d'alcôves, ces flirts sans lendemain sont mis au jour aux yeux de tous et exposés au jugement de chacun. Il y a alors souvent prescription. Qu'importe. Ce jour-là, la perfidie est révélée et il faut composer avec l'image écornée d'une Histoire par trop triomphante.
On laissera ici aux nombreux spécialistes du sujet le soin de rabâcher aux jeunes générations profanes les grands détails de cet incommensurable conflit qu'on ne prend même plus le soin de nommer de nos jours.
Pourtant, peut-être plus que pour d'autres communes touchées dès le début des événements, le cas du village de Beaumont mérite qu'on s'y attarde. Et cela, pour plusieurs raisons.
Peut-être parce que le plus aguerri des historiens n'aurait jamais pu imaginer que les remparts élevés de terre par Vauban sous le règne du Roi Soleil serviraient encore un jour d'enclave forcée à une poignée de citoyens du XXIème siècle.
Peut-être parce qu'en l'espace de quelques semaines, ce village s'est retrouvé plongé dans des conditions de vie à mi-chemin entre celles de l'Ancien Régime et de l'après 14-18 ?
Peut-être aussi parce qu'à l'heure de l'arme nucléaire, on a déterré des méandres de l'Histoire, à Beaumont, l'espace de quelques semaines, des méthodes d'une autre époque.
Tout a commencé par un courrier.

1. SeuLs LeS cOUPaBLEs onT L'aiR dE pArfaiTS inNOCEntS.

« Coupable ».
Ces huit lettres transpercent son épiderme comme autant de billes de plomb.
A son tour.
Mort. Son mari est mort. Elle l'a tué. D'un coup de fusil de chasse. Non, elle ne voulait pas. Simplement lui faire peur. Le détourner de ses mauvaises idées. Les paroles n'ont plus suffi. Pour le reste, la perte de sang-froid. Le fusil qu'on décolle du mur. Elle savait pourtant qu'Adrien les rangeait toujours déchargés. Elle se savait ridicule, là, serrant de toutes ses forces la crosse de l'arme des dimanches d'octobre, écrasant ses molaires à tout rompre. Et puis, la détonation.
Le vide.
Yacinthe s'est réveillée une demi-heure plus tard. Le fusil gisant à ces côtés. Une légère odeur de poudre emplissait l'atmosphère. Dans la cuisine, on s'agitait. Boniface son frère, empaquetait la dépouille d'Adrien dans un sac de couchage. Elle n'eut que le temps de voir les rares derniers cheveux de son cuir clairsemé, juste avant qu'il referme le zip.
- T'as eu raison, Yacinthe.
- Ce n'est pas ce que j'ai voulu ! Je...
- Tu sais comme moi qu'il allait nous vendre un jour... leur ouvrir les portes de Beaumont...
- Il disait qu'il avait un contact à l'extérieur. Qu'on lui promettait une grosse somme d'argent...
- Raison de plus pour ne pas le laisser envenimer davantage les choses. On est en guerre, bordel !
Telles avaient été les dernières paroles de Boniface ce soir-là. Il s'était dirigé vers la fenêtre de devant, avait écarté les rideaux de deux doigts, détaillé le silence de la rue déserte. Puis, il était retourné à la cuisine, avait chargé le corps malingre de son beau-frère sur sa lourde épaule. L'antique Captur l'attendait devant la porte d'entrée. Il avait chargé le corps dans le coffre, l'avait recouvert d'un plaid miteux, puis s'était engouffré dans l'habitacle, juste avant de démarrer dans un feulement feutré. Son dernier regard avait été pour les yeux rougis de sa sœur.
Ça va aller.
Le temps s'était arrêté en même temps que le cœur d'Adrien.
Adrien venait de partir.
La vie reprenait.
Le bruit d'un moteur.
Pas celui du Captur.
Elle reconnaît instantanément le coupé du jeune voisin. Un webmaster. Au chômage. Forcément. Plus d'électricité depuis deux semaines. Plus de téléphone. Et encore moins de connexion Internet. Seuls au monde.

Seule au monde.

Il se gare. Il sort de sa voiture. Sa démarche est malhabile. Il titube. Il a bu. Elle pourrait rentrer chez elle et noyer son chagrin dans les mêmes breuvages que lui. Pour d'autres raisons. Mais non. Pourquoi ? Instinct de survie. Besoin de garder la face, un pied dans le monde des innocents ? Là, en pleine rue, à trois heures du matin passées, en robe de chambre vert d'eau, la main sur la gorge qu'elle protège de la fraîcheur nocturne, elle s'avance vers lui et entame la conversation.

* * * * *

« Coupable ».
Coupable de quoi ? Grégor manque laisser échapper un éclat de rire. C'est quoi c'te connerie ? On est en guerre, putain, et y'en qu'on rien d'autre à foutre ! Ah, c'est sûr, plus moyen de surfer sur des sites à buzz, de feuilleter les feuilles de chou rancies de la presse people. Faut trouver l'adrénaline ailleurs ! Le mec a même poussé le vice jusqu'à composer son message à l'ancienne façon corbeau, lettre par lettre, piochées et découpées dans des journaux du coin. Dans COUPABLES, il reconnaît quelques unes des lettres de L'EChO BeAUmontoiS, le torche-cul local. Quand il s'est installé dans le village il y a six mois à peine pour écrire son nouveau roman, il savait que son look de métalleux des sous-caves parisiennes et ses tatouages antéchristiques allaient faire jaser. Il s'en foutait, il avait l'habitude des cerveaux étriqués. Y'en avait plein ses bouquins. Mais de là, à ressortir la bonne vieille vanne de la lettre anonyme... Fallait pas s'étonner qu'on soit en guerre avec des demeurés pareils !
Grégor froisse la lettre, marque un panier à trois points dans la corbeille et retourne s'asseoir en face de sa vieille Remington. Plus de jus, on avait ressorti les vieux outils. Et si c'était pour écrire du Lovecraft ou du Kerouac, la guerre avait peut-être du bon.

* * * * *

« Coupable ».
Mais non ! Coupable de rien ! Un frisson parcourt son corps tout entier. Et si...
Son cerveau tourne à cent à l'heure. Cette désagréable sensation, ce caillou dans cette chaussure qu'on délace, qu'on retourne et dans laquelle on ne trouve rien, hormis la douleur une fois la chaussure relacée.
Et si...
Et si... ce soir-là... le coup sourd sur son pare-choc arrière quand sa voiture a reculé... Abriel était ivre. Sa cervelle embrumée avait conclu à quelques lourds sacs poubelles et autres immondices empilés par-là. Ça lui avait traversé l'esprit. Avant de penser à autre chose.
Rentrer entier.
Il y était arrivé, tant bien que mal. Il devait être pas loin de trois heures du matin. Quand la voisine avait voulu tailler le bout de gras à la lueur des réverbères de fortune, il avait tout fait pour masquer son haleine de malt, son haleine de mâle au fond du fût de chêne, son existence de gland.
- Vous avez eu un accident ? » avait-elle demandé l'air de rien en pointant son pare-choc.
- N-n-non, tr-trois fois r-rien ! avait-il rétorqué avec l'assurance des ivrognes professionnels.
Sa moue avait jeté le doute.
Abriel avait enchaîné les banalités bègues, juste avant de prendre congé et de sombrer à même le canapé miteux dans le côté obscur.
Le lendemain matin, au réveil, l'amertume n'était pas que sur sa langue.
Et aujourd'hui, quelqu'un savait pour l'amer bière. La bière amère dans laquelle il avait précipité un ou une pauvre hère.
Quand on croit heurter des déchets, on en vient souvent à oublier que le déchet n'est pas celui qu'on croit.


2. Je saIS cE Que tU As faIT.

IL sait.
C'est une certitude désormais.
Pourquoi pas ELLE ? Parce que Yacinthe sait. Elle sait qui est cet oiseau de malheur. Quand Adrien revenait du bistrot, il n'y en avait que pour lui. Le voisin. Cet espèce de merle déplumé. Ce pigeon parigot aux moignons noircis de symboles occultes, aux cheveux noirs de jais, d'encre, de bile. De bile noire. Elle ne préjuge jamais. Et pourtant quand il était arrivé à Beaumont, son allure indolente et son accoutrement ridicule, sa manière de ne jamais dire bonjour tout en vous foudroyant de son regard souligné d'infâme khôl dégoulinant l'avait rapidement amenée à le cataloguer dans la catégorie des indésirables.
Le sous-dossiers « Nuisibles » aurait été plus judicieux.
Pas merle. Pas pigeon.
Corbeau.
- Tu sais, le voisin, c'est pas ce qu'on croit. En fait, il est super sympa, avait tenté de la rassurer Adrien. On a parlé plein de trucs, il est vachement instruit !
Yacinthe savait ce qui fascinait son mari. Le voisin était tout ce qu'il n'était pas. Émancipé, rebelle, anti-conformiste.
Écrivain.
Il avait réussi ou lui avait échoué. Et discuter des heures durant autour d'une bouteille de Jack avait dû entretenir en lui l'illusion qu'il pouvait devenir ce qu'il ne serait jamais.
- Je lui ai jeté deux-trois idées, et à mon avis il va en faire quelque chose ! s'était enthousiasmé Adrien. Je me fais pas de souci pour lui pour qu'il écrive des chapitres bien trash. Bien gore ! Bien gore, Grégor ! s'était-il amusé. Pas impossible que cet imbécile lui ait soufflé ses velléités de pactiser avec l'ennemi. Son émancipation à lui.
Grégor savait. Et il savait qu'elle savait.
Maintenant, il allait la faire chanter.

* * * * *

IL sait.
Il sait quoi au juste ? C'est quoi son problème ? Faut continuer à porter des costumes Armani même quand ça bombarde à l'extérieur ? A cirer ses petites pompes italiennes à semelles bien lisses, pendant qu'au dehors les rangers pilonnent les anciens champs de betteraves pour sauver la peau de ceux qui les portent ? A dresser sa petite mèche en l'air avec de l'effet béton alors qu'à l'extérieur des corps heurtent pour une dernière fois le sol ? C'est ça, faut lui ressembler ? Et si t'es pas comme lui, on te dénonce. Je ne suis pas à ton image, c'est ça ? Il croit que je n'ai pas vu son rideau bouger ? Je sais que t'es là, baltringue, à m'observer derrière ta petite fenêtre étriquée. Étriquée comme ta vie. T'as beau t'acheter des beaux coupés allemands, tu ferais mieux d'apprendre à les conduire. Quand je t'ai demandé l'autre jour comment t'avais cabossé l'arrière, t'as pas su quoi me dire, va ! Qui se sent morveux, se mouche ! T'es enrhumé, alors t'expire des lettres dégueulasses.

J'ai pas quitté la capitale pour alimenter tes pêchés capitaux.
Connard.

* * * * *

IL sait.
Ou ELLE sait.
En tous cas, ON sait.
Des jours qu'il se remémore la scène en long et en large. Cherchant dans ses souvenirs le moindre indice qui pourrait faire pencher la balance dans un sens ou un autre. Tout est si flou, si déformé. Quarante degrés multipliés par X ont eu raison de sa raison, de la clarté de sa mémoire. Un coup sec. Dur. Il en était presque sûr. L'impact avait été suffisamment puissant pour l'extirper un temps de sa torpeur alcoolisée. Quand il était sorti du bar, peu de temps avant, il était persuadé avoir été seul dans la rue. Pas un bruit. Quoique... Qui sait si derrière sa Mercedes, une pauvre nana ne s'était pas accroupie, dissimulée de tous, pour soulager sa vessie de la crue des mojitos ? Qui sait si un pauvre pochtron ne s'était pas étendu de tout son long pour cuver. Sur des sacs poubelles peut-être ? Il avait donc bien heurté des sacs poubelles.
Mais pas que.
Des nuits sans sommeil. A guetter le moindre souvenir. A alimenter la peur. Et cette deuxième lettre qui venait lui graisser la patte.
Il n'avait pas entendu parler du moindre accident dans les jours qui suivirent. D'un autre côté, la presse était affairée à bien plus grave en ce moment.
Il devait en avoir le cœur net. Plus de journaux en ligne. Il allait devoir revenir à la bonne vieille méthode.
Pour savoir.

* * * * *

Abriel sonne à la porte. Dix secondes plus tard, le visage aimable de Yacinthe apparaît, un torchon à la main.
- Bonjour, désolé de vous déranger, je...
- Pas du tout. Entrez. J'étais en train d'éplucher les légumes pour le potage. Tant qu'on en a encore j'en profite.
- Non, non, je ne peux pas rester longtemps... je voulais savoir, euh, est-ce que vous auriez les journaux du coin des dernières semaines ?
- Des dernières semaines ? Vous voulez dire, du mois dernier plutôt ! Parce que ça fait quelques jours qu'on ne reçoit plus rien. Vous savez, avec la guerre, le courrier...
- Oui, bien sûr, confirme Abriel.
- Ne restez pas sur le perron, je vais vous chercher ça !
Abriel avance dans le mince couloir qui débouche sur le séjour. Là, seul, il détaille la singulière décoration qui s'affiche sur les quatre pans de murs.
- Vous êtes chasseuse ? demande Abriel à Yacinthe, revenant du cellier une lourde liasse de quotidiens à la main.
- Mon mari l'est. Enfin, en ce moment les armes, je les ai en horreur, si vous voyez ce que je veux dire...
- Bien sûr. Comment va Adrien, justement ? Il y a un moment que je ne l'ai pas vu.
- Je l'ignore, répond Yacinthe, l'air grave. Parti il y a deux mois pour un voyage d'affaires, juste avant les événements. Je n'ai plus aucune nouvelle. J'ose espérer qu'aux Pays-Bas où se tenait son congrès, la situation est plus calme. Je ne désespère pas de le retrouver sain et sauf.
- C'est tout ce que je vous souhaite. Vous avez assez de soucis comme ça en ce moment, conclut-il en posant sa main sur le poignet de Yacinthe. Bonne journée, et merci pour les journaux.

Il fait volte-face et quitte la maison sans se retourner, tenant fermement sous son bras l'épais paquet de feuilles grises.
Qu'est-ce qui lui a pris de dire «  Vous avez assez de soucis comme ça en ce moment » ? C'est plutôt lui qui devrait se plaindre. Sans plus y penser, il franchit la rue déserte et regagne son domicile. Sans même apercevoir, à quelques pas de là, le léger rideau qui se referme derrière lui.


* * * * *

Qu'a-t-il voulu dire par «  Vous avez assez de soucis comme ça en ce moment » ?
Lui aussi saurait-il quelque chose ?
Un poids s'abat sur son estomac en même temps que Yacinthe regagne sa chaise de cuisine. Devant elle, sur les pages grisées du quotidien daté du 23 mai recueillant fanes de légumes et autres épluchures, quelques larmes viennent s'imprimer dans les fibres du papier.

* * * * *

Ce n'est plus un doute, c'est une certitude.
Salaud !
Salauds !
T'es de mèche avec la femme d'Adrien !
C'est chez elle que tu vas te ravitailler, c'est ça ? Donne-moi une bonne raison de te disculper. Sinon, je vais vite te faire passer l'envie de faire chier les écrivains...



3. qUI vA à La CHASSE, pErD LA facE.

CHASSE.
Une provocation. C'est une provocation.
Abriel n'en croit pas ses yeux. Cette troisième lettre résonne comme un aveu. Un par un, les éléments se mettent en place dans sa tête pour mieux se lier, s'entre-mêler.
Elle les lui a tous donnés. Tous, sauf un. Le journal du vendredi 23 mai.
22 mai, nuit de l'accident, tôt le matin. Trop tard pour figurer dans l'édition du 22 mai de L'Echo Beaumontois. Assurément, l'accident devait figurer dans le numéro du 23 mai.
A la place, le dernier numéro du magazine Le Chasseur Français auquel son mari doit être abonné.
Je te chasse...
Tu me chasses...


Elle sait tout.
Elle a fait le rapprochement avec son heure de rentrée.
Elle a poussé les investigations jusqu'à commérer dès son retour.
Abriel est coincé, une malade mentale juste en face de chez lui, avec il ne sait combien de fusils de chasse au mur. Elle va finir par appeler les flics, c'est sûr. Non, sinon, elle l'aurait fait depuis longtemps. Alors pourquoi lui faire subir ce petit jeu macabre ? Pour se délecter. Pour ne plus subir l'ennui de l'absence de son mari ? Cette femme est folle.
Abriel s'approche de la fenêtre, le souffle profond, pour faire bouger le moins possible les pans de fin tissu. Il lui semble que quelqu'un a bougé en face. Elle l'observe. Il le sait. Il le sent.

* * * * *

CHASSE.
Une provocation. C'est une provocation.
Il a bien caché son jeu.
Yacinthe a reconnu l'étiquette. Ces six lettres grossièrement découpées dans la couverture du magazine qu'il a eu l'audace de lui voler chez elle. C'était si gros – trop gros sans doute ! - qu'elle n'a rien vu de son stratagème. C'est passé...
... Comme une lettre à la poste.
Qui achète Le Chasseur Français de nos jours, hormis son mari ? Le souvenir des paroles du seul et unique buraliste de Beaumont lui reviennent en tête. « Ça se vend encore ça ? Parce que moi, y'a bien longtemps que je n'en ai pas mis en rayon. Si vous voulez, je vous le commande ! » Yacinthe avait hoché la tête. Depuis, l'exemplaire attendait son mari tous les débuts de mois dans la réserve. Et venait d'atterrir chez Abriel par un tour de passe-passe machiavélique.
Et à nouveau chez elle de façon parcellaire sur cette feuille d'un blanc immaculée venant lui rappeler ô combien son âme et son intégrité ne l'étaient plus depuis cette nuit du 22 mai.
Abriel savait.
Peut-être même était-il tapi derrière un arbre, un muret, une voiture lorsque Boniface avait chargé le corps d'Adrien ?
Peut-être même avait-il entendu le coup de feu fatal ?

Yacinthe s'approche de la fenêtre, le souffle profond, pour faire bouger le moins possible les pans de fin tissu. Il lui semble que quelqu'un a bougé en face. Il l'observe. Elle le sait. Elle le sent.

* * * * *

CHASSE.
Une provocation. Une ultime provocation.
C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Grégor attrape son cuir élimé, l'enfile sur son tee-shirt Black Sabbath et, la liasse de courriers anonymes serrés dans son poing, sort de chez lui dans un accès de fureur.

Il lui reste un poing libre qui va très prochainement échouer dans une jeune mâchoire aux fragrances d'Azzaro.

* * * * *

Abriel le voit approcher à grands pas, l'air encore plus mauvais que d'habitude. Sa démarche ne laisse aucun doute sur ses intentions. Inconsciemment, il recule de la fenêtre au fur et à mesure des avancées de son voisin à la tignasse charbon, puis il se retourne et se met à courir dans l'espace exigu du séjour. Par deux reprises, il manque glisser avec ses mocassins aux semelles lisses sur le sol de tomettes.
Trois coups sourds sur la porte d'entrée.
Trois explosions.
Grégor martèle la poignée de porte qui libère la porte du battis. Abriel n'a que le temps d'apercevoir la silhouette hirsute, juste avant d'ouvrir la porte de la cave et de s'y engouffrer.
Trop vite.
Dans la précipitation, ses semelles glissent sur la première marche de pierre lisse, entraînant tout son corps dans l'escalier, heurtant le salpêtre, les briques, le ciment jusqu'à la dernière marche dont la nuque vient heurter l'arête.

La porte de la cave qu'on ouvre sur le visage en contre-plongée de Grégor sera sa dernière vision.

Oiseaux de malheur.

* * * * *

Yacinthe n'a rien vu.
Seul Grégor de dos, contemplant son crime du haut des marches de la cave.
Elle n'a pas besoin de voir. Elle sait.
Alors, elle reconnaît les lettres dans les mains de Grégor.
Et tout à coup, elle ne sait plus rien.


* * * * *

éPiLogUE

Grégor n'a rien fait.
Il n'a fait qu'assister à l'un des coups fatals du destin.

Abriel n'a rien fait.
Cette nuit du 22 mai, l'arrière de son coupé Mercedes n'a fait qu’heurter un tas d'immondices. Et une poubelle en fer blanc. Son imagination a fait le reste.

Yacinthe n'a rien fait.
Juste au moment de tirer, un coup derrière la tête l'a fait perdre connaissance.
Son frère Boniface a frappé fort.
Il a ramassé le fusil et l'a dirigé vers son beau-frère Adrien.
La certitude de la culpabilité de Yacinthe, au réveil de celle-ci, a pris le relais.

Adrien aurait fait rater l'expérience.
Qui sait ce dont un écrivain raté est capable, juste pour un peu d'argent et de reconnaissance ?

Adrien avait eu vent du projet du Général.
Le Général l'a fait éliminer.
Par Boniface.

Le même Boniface qui, à la demande du Général, nuit après nuit, arpenta les rues de Beaumont pour distribuer ses missives anonymes.

Les mêmes pour tous.
Toutes identiques.

Composées par l'armée non armée du Général, piochant dans les liasses de magazines et de journaux glanés ça et là - par Boniface, entre autres.

Après la mort d'Abriel, les boîtes aux lettres continuèrent à se garnir des lettres du sombre volatile.

Le même type de scènes se reproduisit dans la quasi-totalité des rues de Beaumont, avec des nuances et des scenarii légèrement dissemblables, jusqu'à l'intervention victorieuse des Alliés.

On ignore encore aujourd'hui combien de victimes firent exactement les frais de l'Opération Crow.

Mais les plus grands spécialistes de la guerre s'étonnent encore de ce qu'il a été un jour possible d'engendrer avec une paire de ciseaux, de la colle, et une poignée d'esprits tourmentés.
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