Cornélian le Cormoran et la Fille des Vagues

il y a
4 min
150
lectures
6
Recommandé

Suspendue comme le dernier raisin d’une grappe sur la fine pointe de la montagne, Gemme, le joyau-citadelle dominait le monde de Nirm. Là, dans la cité toute d’or et de diamant veillaient les  [+]

Cornélian observait la mer. Immobile, pensif, véritable statue sur son rocher, le cormoran était en proie à un singulier conflit interne. Un conflit de cormoran. Avait-il fait le bon choix ? Etait-ce la bonne décision ? Une bourrasque de vent ébouriffa quelques plumes de son crâne, lui portant l’odeur enivrante du large.

« Cornélian, attrape poisson ! » entendit-il crier derrière lui. Et déjà la petite humaine lui sautait sur le dos, le chevauchant comme un vulgaire hippocampe à bascule.

« Encore ? Mais tu en as déjà mangé plein du poisson, comment peux-tu avoir toujours aussi faim… Petit ventre sur pattes ! » répondit Cornélian en se trémoussant. La petite humaine lâcha prise et tomba dans le goémon en rigolant.

Il se retourna et leurs regards se croisèrent. Ses beaux yeux noirs, brillants, taillés en fines amandes, louchant légèrement…

« Poisson ! » répéta-t-elle en tendant les mains.

Cornélian soupira, plongea de son rocher, et revint quelques instants plus tard faire sauter un poisson d’argent dans les bras de l’enfant.

***

« Tu ne peux pas la garder, ce n’est pas là le rôle d’un cormoran, avait dit Aïsha la vieille mouette. Une enfant humaine, seule, sur un rocher, tout cela est un mauvais présage, Cornélian, avait-elle tranché.

— Mais alors que dois-je faire  ? s’exclama-t-il.

— Trouve ses parents ! répondit la mouette en claquant du bec. D’autres humains ! Ramène-la chez elle !

— Chez elle !? Mais comment pourrais-je savoir où…

— Bon sang, Cornélian : tu as des ailes ! Sers-t’en ! »

Cornélian soupira à nouveau et considéra la petite humaine, le petit bout de fille aux belles joues, aux cheveux verts comme la mer. La gamine rota.

« Bon, très bien, s’exclama Cornélian. Allons donc trouver ton chez toi ! »

***

« Elle ? Non, impossible, lui répondit-on au premier village. Elle est bien trop noire ! Rien à faire, elle ne vient pas d’ici ! affirma la femme en secouant la tête. Tu devrais essayer plus au sud, ils ont des villages, là-bas, et des peaux biens foncées, comme la sienne ! Ici nos cheveux sont rouges, et nos peaux lunaires ! Désolé mon ami, son chez elle n’est pas chez nous ! »

Et la femme s’en alla, laissant Cornélian seul avec le petit bout d’humaine. Songeur, ce dernier tapota de son pied palmé.

« Cornélian…, commença la jeune fille.

— Oui ?

— Poisson ! » cria la jeune fille en levant ses petits poings boudinés.

Cornélian sourit, et refit sauter un poisson dans les bras de l’enfant. Puis, il l’attrapa par sa couche en filet de pêche, et tous deux reprirent leur étonnante épopée.

***

« Vous rigolez ? Voyez ses yeux, comme ils sont bridés ! Non, non, non, monsieur le Cormoran, sa peau est peut-être noire comme ne saurait être l’ivoire, mais ses yeux trahissent son identité ! Observez les nôtres : ronds comme des billes, blancs comme ne saurait être la suie ! Aussi je vous l’affirme, roitelet des cieux : cette fille-là, cette fille-ci, n’est pas d’ici, oui, oui, oui ! »

Le jeune pêcheur croisa les bras et hocha la tête.

« — Mais alors que faire ? se lamenta l’oiseau. J’ai déjà essayé le Nord, on me dit qu’elle vient du Sud, maintenant que je suis au sud, on me dit qu’elle vient d’ailleurs ! Je suis perdu, choqué, interloqué !

— Vous devriez essayer l’Est ! Là-bas ils ont des yeux comme elle, bien beaux et bien bridés, comme des amandes bien taillées !

— Bon très bien, allons donc à l’est… », abdiqua le volatile que la fatigue commençait à gagner.

Aussi, Cornélian partit vers l'Est, la jeune enfant chantant et gazouillant sous son bec. Le chemin était long. Les terres défilaient, les îles et les îlots s’enchaînaient comme un long collier de perles sur un tapis d’organza. La nuit finalement les rattrapa. La fillette s’assoupit, le vol de Cornélian connut quelques ratés : lui aussi était bien fatigué, et il bâillait tout ce qu’il savait.

Il avisa un atoll au paisible lagon. Il posa la fille sur un lit d’algues sèches, de lichens et d’herbes fraîches, lui fit un oreiller de salicorne et se posa à ses côtés. L’enfant s’éveilla, le sommeil agité, et commença à pleurer.

« Chut, chut… » dit Cornélian pour la calmer. Il agita l’eau de sa patte et fit se pencher la fille sur leurs reflets troublés.

« Car si tes nuits sont bien noires, reprit-il, et semblent sans espoir, vois la lumière qui depuis le départ ne t’a jamais quittée ! » Et, des eaux nocturnes agitées, luirent milles et un plancton qui éclairèrent le visage de l’enfant émerveillée.

***

« Comment ? Vous voulez dire qu’elle n’est pas non plus de votre village !

— Oui ! Aussi sûr que la Terre est plate !

— Haaaa, pauvre de moi ! se lamenta le cormoran. Comment faire, comment faire ?

— Ça je ne sais pas, répondit le vieux sage sur la montagne. Êtes-vous sûr qu’elle est humaine ? Voyez ses étranges cheveux verts !

— Etranges ? Verts ? Oui, oui, peut-être bien, je n’en sais rien… »

Cornélian était fatigué, et à court d’idées, car maintenant ils avaient visité tous les villages humains ! Où allaient-ils bien pouvoir aller ? Perdu et désespéré, il s’envola et reprit sa route, au hasard des courants…

***

« Cornélian… » commença la jeune enfant. Mais déjà, un poisson atterrit entre ses mains.

Posés tous deux sur leur rocher, ils écoutaient la mer chanter, le ressac ressasser. Cornélian soupira.

« Que faire petite, que faire ? Je suis allé au nord, ils ne te connaissent pas ; je suis allé au sud, ils ne t’ont jamais vu ; je suis allé à l’est, ils n’ont que faire de toi ! Dis-moi, jeune fille, jolie mystère, qui donc es-tu, d’où donc viens-tu ? »

La jeune fille le fixait de ses yeux ronds, la bouche pleine de poisson.

« Ta peau est trop noire, hum ? Et alors, mes plumes aussi le sont ! Tes yeux sont trop bridés ? Et les miens, ne sont-ils pas trop ronds ? Tes cheveux sont étranges et verts ? D’étrange là, moi, je ne vois pas ! » et Cornélian plongea sous l’eau. En ressortant, sur son crâne brillant, était posée une belle et grande algue verte qui lui faisait la plus magnifique des chevelures.

« Ta-da ! reprit le cormoran écartant les ailes. Toi, moi, quelle différence ? »

Alors, la jeune fille se mit à rire, à rire ! A gorge déployée ! Alors que le soleil se couchait, la jeune fille riait, agitée de mille secousses, de mille tremblements, elle pépiait et gazouillait comme le plus heureux des pinsons ! Et Cornélian se mit à rire avec elle, à rire de leur fol voyage, de leur folle épopée, de l’étrange duo que tous deux avaient formé !

Et, après avoir bien ri, alors que la nuit était tombée, Cornélian en rouvrant ses yeux trop ronds vit que le ventre de la fille s’était illuminé. De milles petites lumières, de milles petits points d’une belle couleur dorée, d’une agréable et douce phosphorescence. La fille, en riant, s’était mise à scintiller.

Alors, Cornélian comprit et la jeune fille sourit. Car si la nuit était noire et lui avait paru sans espoir, la lumière, toujours, l’avait accompagnée.

Alors, la jeune fille tendit les bras et dit : « Cornélian papa ? »

Recommandé
6
6

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de E-Ma
E-Ma · il y a
Quel bonheur de vous découvrir ! Mon vote tardif mais affirmé !
Image de Tanguy Mandias
Tanguy Mandias · il y a
Merci beaucoup E-Ma, ravi que ça vous plaise :)
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un joli conte agréable à lire à l'instar de ceux d'Andersen. On suit la quête de Cornélian avec des yeux d'enfant jusqu'à la chute, superbe. Bravo, Ki Mandas. vous avez mon vote.
Vous avez aimé mon verglas, et je vous en remercie. Il est en finale. Irez-vous le soutenir à nouveau ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

Image de Tanguy Mandias
Tanguy Mandias · il y a
Merci beaucoup, Jean et bravo pour la finale :)
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Ki Mandias. Je relis votre conte avec autant de plaisir.
Merci à vous pour votre soutien à mon poème Verglas.
Si vous aimez les aventures de Lucky Luke, j'en ai une rapide et très humoristique ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

Image de Marine
Marine · il y a
superbe conte !!!! Merci au Cormoran !!! à la fillette et aux poissons d'argent !!!
Image de Tanguy Mandias
Tanguy Mandias · il y a
Merci Marine :D

Vous aimerez aussi !