Copie conforme

il y a
12 min
333
lectures
19
Qualifié

« Paris s’éveillait dans l’agitation quotidienne qui règne dans toutes les capitales du monde, je foulais ainsi le pavé dans un ravissement complet. J’étais heureux et mon bonheur semblait  [+]

Image de Automne 2013
Mon nom comme mon visage vous sont totalement inconnus. Et pourtant de part mes oeuvres célèbres, je suis l'un des artistes les plus doués et reconnus de notre temps. Paradoxe injuste vous me direz, je répondrai au contraire épanouissement et consécration justifiée. Je suis dans l'ombre, pas d'autres choix, mais parfois même de l'obscurité la plus totale peut jaillir la lumière divine. De nos jours, en Californie.... Je m'appelle Victor Kowalski et j'ai 21 ans. Je vécus jusqu'à l'âge de dix-neuf ans chez mes parents dans une ferme aux alentours de Barstow, une petite ville à environ 200 kilomètres de Los Angeles, en plein désert de Mojave. La famille de mes aïeuls fait partie de celles, bien inspirées, qui avait fui la Pologne juste avant la Seconde Guerre mondiale, les horreurs nazies qui la précédèrent et les exactions russes qui la suivirent. Mes grands-parents, des fermiers typiques Polonais étaient devenus non sans mal des fermiers typiques américains. Tous les deux reposaient désormais au cimetière communal de la ville, après une vie de labeur ininterrompue. Leur fils unique, mon père, qui avait hérité de la ferme et des terres alentours, s'était marié à une belle mexicaine au teint halé venue tenter sa chance en Amérique. Je naquis de cette union improbable, avec un physique qui l'est tout autant : blond à la peau glabre, les yeux verts, un grand nez droit et de larges lèvres brunâtres. Je fus un enfant frêle, maladif et rêveur, rien à voir avec la « bonne bête élevée en plein air » que mon père aurait voulu avoir, un fils solide destiné logiquement à reprendre l'affaire familiale. Bien vite je compris que le bétail, les cultures, les travaux de la ferme et le monde agricole dans sa globalité ne seraient en rien de ce je comptais faire de ma vie. J'étais « différent » de mes camarades à l'école et des copains, fils de fermiers voisins. Je n'avais cure des bagarres, des escapades dans la nature et des bêtises fomentées par tout groupe de gosses normalement constitués. Moi, et ce aussi loin que je m'en souvienne, je voulais devenir artiste peintre ou sculpteur ou je ne sais quoi mais je voulais créer des choses de mes mains pour leur beauté et la quête éternelle de leur perfection. J'avais quinze ans et je revois encore le visage mon père s'assombrir à l'annonce de mes projets. Pire, ma mère ne dit pas un mot mais son regard empli de pitié me fît encore plus de mal. Ils ne croyaient tout simplement pas possible de vivre d'autre chose que du travail de la ferme, alors vous imaginez de dessiner! Mais de cette douleur naquit une certitude qui elle-même se nourrirait de mon obstination et du travail acharné. Aujourd'hui, avec le recul, je les en remercie d'ailleurs ; aucun encouragement chaleureux de leur part n'aurait eu autant d'effet sur ma détermination. Tout dans l'Art m'intéressait. Je passais le plus clair de mon temps à la bibliothèque de la ville pour y dénicher gravures, peintures, illustrations et photographies des oeuvres de tout genre, de toute époque et d'origine ethnique diverse. Je les compulsais, tentais de les reproduire avec un certains succès, classaient ensuite leur reproduction par style et par appréciation personnelle. Le surréalisme fût un premier choc dans ma vie de jeune artiste amateur. Les créations de Miro, de Chagall et de Dali m'exaltèrent à tel point que je me cantonnais désormais à ne reproduire que leurs oeuvres, perpétuellement jusqu'à approcher la copie conforme de leurs créations tourmentées. Je progressais à vue d'oeil, de jours en jours et seul dans mon coin, sans conseil ni professeur, je devenais à force de travail un véritable artiste. Ma scolarité se déroula normalement et c'est ainsi qu'à dix-neuf ans, après avoir décroché une bourse, je fût admis, sur la base de mon dossier comprenant mes plus belles créations, au California Institute of the Arts (ou CalArts pour les initiés). A à peine 50 km au Nord de Los Angeles, cette école fondée par les frères Disney était reconnue comme l'une des principales universités des arts de part le monde. Je crois que les bras de mes parents en tombèrent à l'annonce de mon déménagement imminent sur le campus. Ils en furent très attristées, mélange d'angoisse de séparation et d'inquiétude prononcée quand à mon avenir qui leur paraissait manifestement plus que compromis. Cette université n'était que ravissement: des bâtiments à l'architecture moderne aux aménagements extérieurs dévolus à la détente et aux loisirs, des salles de cours aux professeurs géniaux qui y enseignaient, tout y était d'une perfection au-delà de mes rêves les plus fous. Durant les deux années où je suivis les cours à l'institut, mon talent en fût décuplé. Je profitais non seulement de l'expérience de mes Maîtres mais j'échangeais une foultitude de points de vue et de techniques avec mes camarades étudiants. De plus je m'ouvrais à toutes les autres formes d'arts tels que la musique, la danse, le théâtre, la sculpture et la photographie. Dans un domaine moins scolaire, je découvrais aussi la sexualité avec curiosité et application, multipliant les conquêtes et expériences auprès de charmantes jeunes étudiantes en général plus érudites que moi sur la question. Tout ce que je vivais me faisait mûrir, ma personnalité s'enrichissait et de ce fait donnait de l'épaisseur à mon style, une nouvelle assurance dans mon coup de crayon. Je suis sûr que durant vos études, qu'elles furent longues ou courtes, un professeur vous marqua certainement plus que les autres. Ce fût aussi mon cas pour Mr Willekens. Ce vieux bonhomme obèse avait la grâce et l'intelligence d'un chat de noble race. Toujours tiré à quatre épingles, la voix posée et l'oeil perçant, ce type avait le don d'envoûter la classe entière dès son apparition dans l'amphithéâtre. Peintre de talent, sa spécialité m'intéressait au plus haut point puisqu'il était censé nous inculquer tout ce que l'on se doit de savoir des artistes contemporains. Les cours ne me suffisaient pas, j'étais toujours avide d'en savoir plus, de comprendre pour m'inspirer, de disséquer la vie des artistes et leurs oeuvres pour mieux les reproduire. Mr Willekens prit donc l'habitude de m'attendre en fin de cours où je le submergeais de questions. Devant mon intérêt, le professeur ne me montra jamais signe de lassitude, au contraire, il m'encourageait à poursuivre ma quête perpétuelle de perfectibilité. Je crois qu'il était aussi sincèrement impressionné par la qualité toujours croissante de mon travail. Grâce à ses conseils avisés je parvins progressivement à abandonner la reproduction fidèle pour développer mon propre style, très inspiré par les oeuvres originales d'origines diverses mais indéniablement d'un genre nouveau. Au fil du temps je personnalisais tant mes toiles qu'elles n'évoquaient plus rien de connu. C'est ainsi qu'un soir, l'amphithéâtre vidé depuis plus d'une heure de ses occupants, il me fît une révélation:

- Mon cher Victor, ton talent est indéniable. Je pense avoir déceler dans tes dernières créations un je ne sais quoi qui me fait systématiquement penser à un grand artiste que je me dois de te faire connaître. Il se nomme John Grudi, il est vivant et est Américain, je pense pouvoir dire qu'il est l'un des plus grands peintres contemporains bien qu'il ne soit pas encore connu à la hauteur de son génie.

- Je suis très flatté Mr Willekens et je serais très heureux de découvrir les oeuvres de cet artiste si l'institut dispose de documents le concernant, répondis-je, les joues empourprées par l'apparente reconnaissance d'un de mes maîtres et ma curiosité qu'il avait engendrée dans la foulée.

- C'est là le hic avec ce type! s'exclama-t-il en levant les bras aux ciel. Je ne veux pas t'effrayer en disant ça, surtout après avoir comparer ton style au sien, mais je crois qu'il est complètement fou! Il n'expose jamais aucune de ses oeuvres hormis sur Internet et refuse toute proposition d'achat d'après ce que je sais. Personne ne connaît son visage ni son lieu de résidence, on le dit reclus dans une bâtisse sur la côte ouest loin de la civilisation... un grand malade je crois. Mais tiens, j'ai noté l'adresse de son site pour toi, me lança-t-il en me tendant un morceau de papier griffonné tout en tournant les talons, bien heureux je pense de pouvoir enfin se débarrasser de moi. Je m'empressai évidemment de regagner mes appartements pour me connecter au Net et tenter d'accéder au fameux site. Je trouvais facilement la page de référence et parcourais désormais un site assez fade et désuet, avant de cliquer sur l'icône « Galerie”. Les images qui occupèrent alors toute la surface de mon écran d'ordinateur me procurèrent un test choc que j'en eus le souffle court et un début de vertige. Aussi bien les peintures que les sculptures étaient toutes dans un style que le mien. Tout était là, la plupart abstraites et étranges, bien au-delà de l'imagination des plus grands artistes dont j'avais pu m'inspirer jusqu'à présent et bien au-delà de ce que j'avais pu produire jusqu'ici. Son univers, tout comme le mien, était sombre et inquiétant, mettant en scènes des créatures vaguement humanoïdes toutes plus dérangeantes les unes que les autres, tantôt à peine visibles au sein d'un malstrom de décors baroques, tantôt exposées en pleine lumière dans leur totale nudité grotesque et indécente. Durant tout ce temps, j'avais sans le savoir, créer dans un style dont cet artiste en avait exploité toute la quintessence. Jamais je n'oublierai cet instant magique, les images parcourues me hantèrent durant les trois nuits suivantes... Dès lors je ne vivais qu'avec un et un seul objectif: reproduire et reproduire encore ce que ce Mr John Grudi voulait bien montrer sur son site Web. Je ne quittais plus ma chambre d'étudiant et délaissais cours magistraux, soirées entre amis et tout le reste. Je travaillais sans cesse, insatisfait au début par mes premières tentatives puis progressivement de plus en plus familiarisé avec les techniques de l'artiste que je parvenais non sans mal à décrypter. Mr Willekens avait raison, je m'en rendis compte au bout d'un certain temps: Grudi et moi avions quelque chose en commun, indéniablement, impossible à définir de façon concrète, un lien d'ordre métaphysique qui me donnait accès à son génie. Au bout de quelques semaines de travail ininterrompu, il fallait bien se rendre à l'évidence : mes reproductions des oeuvres de Grudi approchaient la perfection. Logiquement c'est à Mr Willekens que je soumis mon travail en premier, il fût par la même occasion rassuré sur mon sort, inquiet de ne plus me voir assister aux cours depuis quelques temps et de ne plus le harceler comme d'accoutumer. Il en fût tout simplement stupéfait. « Tes travaux sur Grudi sont extraordinaires mon ami! s'exclama-t'il. En même temps, je ne devrais pas être aussi surpris, je pensais que toi seul et ton style si particulier pouvaient relever une telle prouesse! Fabuleux ! Bon maintenant, voilà ce qu'il te reste à faire à mon avis : lui envoyer tes oeuvres pour voir la réaction de ce barge! A la vue d'un tel talent s'inspirant de lui, je parie qu'il te conviera à le rencontrer et peut-être concèdera-t'il à te montrer ses originaux! » s'exclamait Mr Willekens en sautillant frénétiquement comme s'il voulait réprimer une envie pressante. L'idée m'enthousiasma immédiatement. Je parvins à obtenir par l'intermédiaire du fameux site de Grudi une énigmatique adresse de boîte postale à Lancaster, une ville à environ 5 km à peine au Sud de l'Institut. Incroyable coïncidence, c'était trop beau pour être vrai, aussi je refusais de me laisser aller à l'optimisme, m'imaginant déjà que mon envoi finirait certainement dans une corbeille d'un éditeur, peu enclin à répondre à tous les farfelus se croyant les dignes héritiers de Mr Grudi. Mais n'ayant strictement rien à perdre, je choisis les meilleures de mes productions que j'empaquetais soigneusement avant d'y ajouter le mot suivant :

« Cher Maître je suis étudiant à CalArts depuis 2 ans et je pense être votre plus grand admirateur. Pour preuve, veuillez, je vous prie, trouver ci joint mes travaux réalisés à partir de votre oeuvre. En espérant que cela vous fera plaisir, c'est le seul but de ma démarche quelque peu cavalière. Votre humble serviteur Victor Kowalski. vic.kowallski.calarts@us.com »
Seulement trois jours après mon envoie, en pleine nuit, mon cellulaire m'indiqua en vibrant la réception d'un nouveau message provenant de j.grudi.creats@us.com. Je cliquais immédiatement, bien q'un peu fébrile sur la petite enveloppe pixélisée pour faire apparaître son contenu :

« Cher Victor c'est effectivement avec grand plaisir que j'ai pû découvrir votre travail extrêmement fidèle à l'univers de mes inspirations. Votre talent est impressionnant mon ami. Rendez-moi donc visite quand il vous siéra à mon appartement (ce n'est pas si loin de votre école si je ne m'abus). Je vis seul dans mon atelier, nous pourrions nous y rencontrer et partager nos expériences. Ci joint mon adresse. A très bientôt j'espère. Cordialement J.Grudi 4056 E Lemon Street Lancaster. »
Je mis plus de trois jours avant de me remettre de l'émotion d'être en contact direct avec le Maître. Mr Willekens n'en croyait pas ses yeux et ne tarissait pas d'éloges à mon sujet, il me serrait par les épaules à chaque fois que l'occasion se présentait. Et il m'invectivait systématiquement : « Vas y bon sang! Il va t'oublier si tu attends trop! C'est l'occasion de ta vie Victor! » Je mis trois jours de plus avant de trouver le courage pour le joindre à nouveau par mail afin de convenir d'une date de rendez-vous. Deux jours passèrent avant qu'il ne me réponde: ce sera lundi de la semaine prochaine. Nous étions un mercredi, j'angoissais donc durant les cinq jours et nuits qui suivirent. Lundi matin, Mr Willekens qui avait lourdement insisté, m'avait amené en voiture jusqu'à Lancaster et même jusqu'à l'adresse de l'appartement de Grudi. Ce vieux bougre était encore plus excité que moi, il ne cessait pas de me dire de me détendre ce qui provoquait irrémédiablement l'effet inverse à force de me le répéter ! C'est donc avec un certain soulagement que je le vis s'éloigner en m'abandonnant à mon sort sur le trottoir en contre bas d'un immeuble vétuste. Je remarquais que tous les volets de la façade étaient clos ce qui me fît douter de la présence de tout occupant dans le bâtiment délabré. Je ne trouvai aucune sonnette en état de marche sur l'entrée principale dont la porte était de toute façon entrouverte. Je décidais de la franchir pour m'aventurer dans les étages à la quête du nom de Grudi sur une sonnette de porte. L'intérieur était encore plus lugubre que ne le laissait présager la façade. L'humidité y régnait, le lino et la peinture verdâtre sur les murs étaient rongés par la moisissure. Une pensée me fit sourire : je ne sais par quel miracle on m'avait projeté directement dans un ces films d'horreur des années 80, au scénario et aux décors quasi similaires et dans lesquels les jeunes femmes court vêtues semblaient tout faire pour se faire trucider. Enfin au troisième étage je découvris le nom de Grudi griffonné sur une étiquette racornie collée à une porte. Je tambourinais tout en hélant des « C'est Victor Kowalski ! Vous êtes là Mr Grudi ? » Mais aucune réponse ne vint. Aucun son ne trahissait le moindre signe de vie dans tout l'immeuble. A force de malmener cette porte close, celle-ci finit par s'ouvrir dans un grincement de bois vermoulu, me faisant découvrir l'intérieur de l'appartement de Grudi. Refusant de faire demi-tour à ce stade et quelque peu inquiet sur le sort de mon hôte, je pénétrai à l'intérieur tout en refermant la porte dans mon dos. Bien que l'obscurité fût quasi totale, un sentiment de déjà vu me permit de me guider vers les différents interrupteurs que j'actionnais tout en lançant des « Mr Grudi » à mesure de ma progression dans ce dédale de petites pièces. Il n'était nulle part, en revanche, toutes ses oeuvres étaient bel et bien là, partout sur les murs, sur des chevalets et même sur le sol en désordre pour une bonne partie. Bon dieu, je contemplais bouche bée les toiles de l'artiste, elles s'offraient à moi seul dans cette mauvaise lumière du plafonnier, mais dans toute leur splendeur. Je me trouvais tout à coup ridicule et impudent d'avoir pu une seconde imaginer pouvoir rivaliser de talent avec celui de ce pur génie. Les larmes coulaient sur mes joues, l'émotion procurée par le travail incroyable de l'artiste me serrait la gorge en me submergeant.

Mon regard se perdit irrésistiblement dans les toiles et au bout d'un long moment certains détails me sautèrent brutalement aux yeux. Je reconnus la silhouette bouffie de Mr Willekens dans une toile à droite, un bâtiment ultramoderne dans un dessin sophistiqué tracé à la main, épinglé à hauteur d'yeux, c'était le campus de CalsArts. Je reconnus ainsi petit à petit dans les oeuvres qui m'entouraient tous les visages, les situations et les décors que j'avais côtoyés durant ces deux dernières années. Il ne manquait rien, même mes relations féminines étaient représentées de-ci de-là, dans des pauses plus que subjectives et avec moultes détails que moi seul pouvais connaître. Que pouvait signifier tout cela ? Je ne cessais de lire la signature en bas des toiles Grudi, Grudi, Grudi... Bon sang ce nom aussi me parut plus familier sans comprendre pourquoi. A force de le répéter, je prononçai par erreur « Drugi », « l'autre » en Polonais. Un sentiment de peur mêlé d'incompréhension s'empara de moi. Je commençais à m'agiter pour fouiller l'appartement à la recherche d'un indice susceptible de m'éclairer, de me sortir de ce désarroi insupportable. Sur un vieux bureau au fond de la pièce principale siégeait un ordinateur portable en veille ainsi que tout un bric à brac de matériel de peinture et de dessin. J'y découvris mon envoi de la semaine passée mais l'enveloppe kraft, à mon grand étonnement ne semblait pas avoir été ouverte. Et une chose beaucoup plus étonnante encore était là sur ce même bureau: une lettre au papier jauni par le temps dont l'écriture attira mon regard tant elle me parut familière: « Je suis navré mon cher Victor que tu n'aies pu intégrer cette fameuse école qui te tenait tant à coeur. Ne désespère pas et sache que je crois en toi. Ta mère et moi te soutiendront toujours si tu as besoin de quoi que ce soit. Continue à travailler, ne t'inquiète pas du loyer de l'appartement, nous y subviendrons le temps que tu puisses vivre un jour de ton art. Rends-nous visite de temps en temps, ça ferait du bien à ta mère, tu lui manques tant. Papa » Que pouvait bien signifier la présence incongrue d'une lettre de mon père qui m'était destinée dans l'appartement d'un inconnu? Tout se mit à tourner à mille à l'heure dans ma tête et la pièce devint brutalement très familière. L'angoisse et la panique me terrassèrent brutalement, les jambes se dérobèrent sous mon poids et je retrouvais à genoux sur le plancher, pris de spasmes et de nausées. Je revivais à une vitesse vertigineuse ces dernières années dans un flot tumultueux d'images, de sons et de sensations diverses. Mais à chaque évocation correspondait un coup de pinceau, une esquisse au crayon ou un coup de ciseau dans la pierre et c'est toujours J.Grudi qui tenait l'instrument. « Mais je sais qui je suis bordel !» hurlais-je. Dans un réflexe de survie je me propulsai vers l'ordinateur pour y découvrir ce que je redoutais : les mails de notre soi-disant correspondance étaient là, dans deux messageries distinctes mais dans une unique fenêtre de l'écran. L'une portait le nom de Victor Kowalski et l'autre de John Grudi. « Mais je sais qui je suis, ce n'est pas possible ! » je pleurais désormais. Toute ma vie n'était que pure invention, transposition de l'inspiration de mon autre « moi» dans une vie virtuelle que je pensais tout à fait réelle. Je voulais mourir là sur le champs plutôt que d'admettre cette impensable vérité. L'esprit, à force de lutter pour ne pas céder se réfugia finalement dans la douceur de l'inconscience. Combien de temps demeurais-je ainsi au sol, impossible à dire. Victor était tombé mais c'est John Grudi qui se releva. J'étais Grudi depuis mon départ du foyer familial et peut être depuis toujours. Aucune école, aucun Maître ne m'avait enseigné l'art, aucune autre expérience vécue que celle de vivre reclus dans cet endroit sordide. Je me voyais désormais très distinctement, peindre sans relâche dans cet atelier de fortune que je n'avais quasiment jamais quitté depuis mon arrivée sur Lancaster il y a deux ans. Le génial Grudi avait trouvé nécessaire de faire vivre à Victor une existence alternative pour pouvoir créer sans subir sa présence invalidante. Mais Victor, cet impudent minable, avait cru pouvoir se substituer à lui. Grave erreur de sa part : seul un esprit supérieur aurait pu produire tout ce qui l'entourait. Grudi se dirigea vers le bureau, ouvrit l'enveloppe kraft contenant les oeuvres de Victor et les jeta à la corbeille après les avoir enflammées à l'aide du bout de sa cigarette qu'il venait d'allumer.

« Retourne donc à tes études mon petit Victor, allez, vite vite vite, et laisse moi donc travailler » marmonna J.Grudi tout en se dirigeant vers une toile inachevée.

Epilogue J.Grudi (de son vrai nom Victor Kowalski), artiste autodidacte mondialement connu, est considéré comme l'un des plus grands génies de notre époque. Son art a cependant était émaillé par de nombreux séjours en hôpitaux psychiatriques. Ceci participe à entretenir la légende autour de cet artiste à l'oeuvre colossale et hors du commun.

19

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Matière sombre

Fufu

L'histoire qui va suivre est en tout point vraie, soyez-en convaincus. Pourtant, à l'instant même où moi, Frédéric Cousturier, j'écris ces mots, tout ce qui est vrai, réel et tangible, toutes... [+]

Nouvelles

Ma muse

Isdanitov Y

Elle est entrée et je l’ai suivie, un peu gêné.
Devant les escaliers, j’ai hésité. « C’est au dernier étage, lui dis-je, trois volées à s’enfiler, désolé. »
Et avant... [+]