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Contre vents et marées

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Did Ouv

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Au bout de la route de Noirmoutier, là où le goudron laisse place à une chaussée escarpée, polie par le ressac, érodée par le passage de la mer et balayée par le vent que rien n'arrête, le Gois s'étirait à perte de vue. Tel un long serpent de pierre, la route submersible s'en allait rejoindre le continent.
L'adversaire était géant, cannibale, impossible à dresser : la mer.
C'est cet océan, porté par un ébouriffant vent du Nord, que les 30 concurrents allaient affronter sous le soleil couchant du Gois. Un décor majestueux, une course vénéneuse.
« Les Foulées du Gois », je m'étais promis de les courir un jour, je ne savais pas comment expliquer une telle motivation, je n'étais pourtant pas très sportif, un défi...
Les spectateurs insulaires étaient agglutinés sur la digue du polder, arborant avec fierté des banderoles, slogans incompréhensibles pour les estivants et cœurs vendéens rouge vif.
Sur une des banderoles, on pouvait lire « ÇA VA GOISER ! », traduire « marcher dans l'eau au Gois », ici on n’avait pas peur de revoir le vocabulaire et la grammaire, pour l'adapter à la situation !
Titine, une figure locale, présente dans toutes les manifestations sans exception, était habillée de la tête aux pieds dans sa tenue maraîchine, elle chantait sans arrêt à tue-tête des vieilles chansons traditionnelles vendéennes, des chansons « à ripouner » comme elle disait.
Quand tu m’fais d’la sauce aux lumas
l’entend cheu la qui m’jargotte
y-t’bis’re su’ les deu jottes
Yse beun aise dans ma pia
Beun tranquille moue y trempe dans l’piat
Deja fini fau qu’tu m en r’doune
Si t’savais coume te meugnoune
Quand ty m’fais d’la sauce aux lumas
Je connaissais bien ce village et ses habitants, j’y avais passé toutes mes vacances d’été pendant mon enfance et mon adolescence, chez une vieille tante qui vivait toujours chez elle et que je revoyais de temps en temps, que de bons souvenirs !
J'étais d'ici mais je ne savais rien de ma famille ni de mes origines, des fâcheries suite à un héritage je crois, un déménagement à Nantes avant l’âge de raison, et puis plus rien, les non-dit, on avait coupé les ponts, dommage !
Quand j'étais petit, j'allais quand même voir ma grand-mère en cachette, elle était gentille et toujours contente de me voir, mais quand je lui posais des questions un peu intimes, elle ne répondait pas et se mettait à pleurer, alors je laissais tomber mes interrogations.

Je reconnus le père Palvadeau, un voisin de ma tante, qui remontait de sa pêche aux palourdes en même temps que la marée. Celui-ci feignait d’ignorer toute cette agitation, estimant certainement que son activité productive était bien plus valorisante que cette manifestation sportive autant inutile que dérangeante.
Il fut interpellé en patois par un des spectateurs:
— Opé Pado, as-tu péchaille ?
— Un p’tit paille, une godaille.
Cet échange suffit à faire bien rigoler le petit groupe alentour.
Un peu plus loin sur la route, je reconnus un autre Barbatrin bien singulier, on l'appelait « Minium », il était spectateur lui aussi, mais resté bien installé à l’abri dans sa Simca 1000 fourgonnette, un godet de muscadet à la main.
On ne sait pas s’il était surnommé Minium parce qu’il était tout petit, parce qu’il était peintre en bâtiment ou parce qu’il était tout rouge, comme la peinture antirouille de marque « Minium » très utilisée en bord de mer... Ou sans doute pour les trois raisons en même temps.

***

Le speaker annonça l'heure de départ au tout dernier moment : 19h30.
Le coup de feu fut donné côté Noirmoutier. Les coureurs s'élancèrent pour quatre kilomètres quatre cents.
La mer avançait sans répit, elle avait pris la couleur de la vase fraîche brassée sur son parcours, avant de franchir les pavés de la chaussée, les remous formaient une épaisse écume jaunâtre autour des obstacles qu’elle rencontrait.
Les éoliennes de l’Époids, près du port du Bec, tourbillonnaient vivement à l’horizon, sans répit.
Nous partîmes dans une bousculade désorganisée pour trouver notre place dans le peloton. De nombreuses nations étaient représentées, des athlètes de haut niveau Kényans, Ougandais ou Rwandais, bien que favoris, n’étaient pourtant pas vraiment dans leur élément naturel.
Les chaussures de sport étaient déjà gorgées d’une eau qui ne montait pour l’instant qu'aux chevilles, cela ne présentait encore pas vraiment de difficulté dans notre élan.
Le rythme était soutenu et nous progressions à vive allure, je n’étais pas très bien placé, plutôt dans le groupe de queue.
Nous arrivâmes à la première balise à cage, un cormoran perché tout en haut, immobile avec les ailes à demi déployées, comme une image arrêtée, regardait passer avec indifférence toute cette agitation inhabituelle.
Très vite je me retrouvais avec de l'eau jusqu'aux genoux, la progression devenait plus compliquée. L'épreuve était surnommée, sans doute à juste titre « L'enfer vendéen ».
On devait se battre contre la mer, les éléments, le courant, le vent. Je ne savais pas si je courais plus vite que la marée, en tout cas je pensais faire encore partie de ceux qui arrivaient encore un peu à la maîtriser.
On se déplaçait en montant les genoux, les spécialistes appelaient ça le « pas de Sioux», une sorte de sautillement en double appui.
Il y eut quelques chutes inattendues qui survinrent brutalement devant moi, je les évitais de justesse et continuais mon parcours.
Je voyais des ombres derrière moi. Je pensais que c'était des concurrents retardataires, il s'agissait en fait des quelques poteaux plantés de part et d'autre de la chaussée, la fatigue intense me faisait sans doute déjà perdre mes esprits.
Il y avait un grand vent de noroît et un très fort courant qui nous déportaient sur la droite.
Un gros paquet de goémon vint s'enrouler autour de mes jambes, je trébuchais, je perdis l'équilibre, je me retrouvais à quatre pattes sur les pavés avec de l'eau jusqu'au menton, comme un pauvre idiot, le sel me brûlait la gorge...
Je me relevai péniblement.
Je ne pouvais m'empêcher de penser aux paroles de la chanson de Charles Trénet, La mer... ça me rendait fou, il l'avait vu où la mer qu'on voit danser le long des golfes clairs ce blaireau, sur une carte postale...?
Moi la mer en cet instant, je la voyais arrogante, agressive, sans pitié, c'était une adversaire, pas une amie, je ne rêvais que d'une chose, en sortir.
Cela faisait seulement treize minutes et six secondes que nous étions partis, on nous annonça que le plus rapide coupait déjà la ligne d'arrivée à Beauvoir-sur-mer.
Je n'en étais qu'au dernier virage, il me restait encore la longue ligne droite pour sortir de cette épreuve infernale, je n'en pouvais plus, j'avais de l'eau à mi-cuisses, la progression était maintenant insupportable. Le vol fou et les cris des mouettes et goélands me donnait le vertige.
J'avais envie d'abandonner et de monter dans le bateau suiveur...
Je résistais, je continuais avec de plus en plus de difficulté, je suffoquais, j'avais envie de vomir, je crois que je pleurais de fatigue.
Les derniers mètres furent une souffrance indescriptible, j'arrivai enfin sur la ligne d'arrivée, enfin au sec, je tombai comme une masse sur le dos, les bras en croix.
Les spectateurs m’acclamaient gentiment pour me réconforter.
On m’annonça que j'étais en vingt deuxième position, le dernier arrivant, il y avait eu huit abandons.
Je regardais la mer qui avait complètement recouvert la route, j'étais fier d'être arrivé au bout, malgré un classement peu honorable, je ne sais pas où j'avais pu trouver la ressource pour surmonter cette difficulté, j'y étais arrivé !

***

Le soir venu, j'avais récupéré de toutes ces émotions, avec un bon repas que m’avait concocté ma vieille tante, des bigorneaux avec du « pain-beurre » (du beurre salé bien sûr), un blanc de margate (seiche) grillé au persil et à l’ail, avec des petites patates nouvelles « bonnottes », et des « foutimassons » en dessert, un régal... Paul Bocuse n’avait qu’à bien se tenir !
Je sortis prendre l’air pour digérer un peu.
Je tournais en rond comme une âme en peine dans le centre bourg de Barbâtre, je ne savais pas trop quoi y faire, en cette saison l'activité était réduite à néant à cette heure, j'entrai donc au seul bistrot encore ouvert, Chez Bébert.
Minium était encore attablé devant un verre de muscadet, je ne sais pas combien il avait pu en ingurgiter depuis le matin...
Avant d'avoir pu atteindre le bar, il m’interpella.
— Eh le sportif, je te paye un godet ?
Surpris, j’acquiesçai et je m'installai à sa table. Il ne me regardait pas, il fixait son verre, on me servit le mien.
— Tu as été courageux !
Je le remerciais de son compliment. Il se mit à me parler, de tout et de rien, de la course, de Barbâtre... Puis il y eut un long silence, il reprit soudainement :
— J'ai bien connu ton grand père, un type bien, une vie de marin... pauvre bougre, son dernier voyage en mer, elle l'a emporté.

Il m'expliqua ce qu'il savait de notre histoire en quelques mots.

Le grand-père avait quitté la maison à treize ans avec son balluchon, pour embarquer sur les grands navires de commerce, il rentrait chez lui tous les trois mois, ça a été comme ça toute sa vie, puis l’heure de la retraite a sonné pour lui, c’était fini, il ne devait plus partir...
Le hasard fit que son meilleur copain n’ayant pas pu prendre la mer à ce moment-là pour des raisons de santé, il l’a remplacé au pied levé... Une grosse tempête, une lame de fond a déferlé, elle a balayé le pont du bateau, il était là au mauvais endroit au mauvais moment, il a disparu.

Je compris le déchirement de notre famille suite à son départ brutal, une famille dont ce grand-père était le seul lien, quand il est parti ces relations fragiles volèrent en éclats.
Je fus touché qu'il me parle de cet homme dont on ne m'avait jamais rien dit, ces mots me remplirent d'émotion.
Le petit homme alcoolisé finit son verre de blanc d'un trait, essuya ses lèvres d'un revers de manche, il se leva et se dirigea doucement vers la porte, il me dit sans se retourner :
— Tu as toi aussi affronté la mer aujourd'hui, à ta façon, sans le savoir... La mer, tu avais sans doute un compte à lui rendre.

Je suis sorti, sans réfléchir je suis allé jusqu'à la plage... Du haut de la dune, j'ai regardé l'horizon, le vent était tombé, l’air était doux, le ciel était clair, l'océan était calme.
J’étais là, immobile.
Dans le silence, il m’a semblé encore entendre la célèbre chanson du « fou chantant »...
Mais ce soir-là, Je l’ai trouvée belle.

PRIX

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Jennyfer Miara · il y a
Je me suis surprise à lancer des encouragements à votre héros durant sa course, et à l'applaudir à l'arrivée :-) Les passages en patois colorent agréablement le texte, c'était vraiment une belle histoire !!
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à aller y jeter un œil :-)

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Nadine Gazonneau · il y a
Merci pour cet excellent moment de lecture. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Did Ouv · il y a
Merci Nadine
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Moniroje · il y a
Et le grand-père, bien content que son petit-rejeton
lui ait offert cette revanche, nom di diou !!

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Did Ouv · il y a
Merci :)
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Thierry Grosse Boyer · il y a
Félicitations très agréable à lire
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Did Ouv · il y a
Merci Thierry
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire très fascinante et bien racontée ! Mes votes !
Une invitation à découvrir “Vêtu de son châle” qui est en compétition
pour le Prix Tankas ! Merci d’avance et bonne fin de dimanche !

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Did Ouv · il y a
Merci Keith
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Sergius Ouv · il y a
J'ai failli Goiser !
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Chantal Sourire · il y a
Avez-vous lu Boomrang de Tatiana de Rosnay ?
Une région magnifique et un texte qui la vaut bien, je vote !

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Did Ouv · il y a
Oui, je ne sais plus si j ai vu le film ou lu le livre, mais je me rappelle de l'histoire.
Merci pour votre commentaire.
Amicalement

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Violette · il y a
Une balade intéressante nous faisant découvrir cette région, le retour sur le passé familial
donne une certaine émotion à ce récit.

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Did Ouv · il y a
Merci Violette
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Catpower · il y a
Que de souvenirs, bravo Did !!
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Did Ouv · il y a
Merci Cat
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Yannick Travers · il y a
Je ne savais pas que tu avais Goisé.

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