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Rejane

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Il ne tarderait pas à geler. La pleine lune venait de surgir à la lisière noire de la forêt, précédée d’un halo lumineux dans la nuit bleutée. L’air était vif.

Ivan marchait d’un pas pressé. Il connaissait le chemin, de jour. Il était venu randonner là, en hiver et en été, pour en repérer les caractéristiques, et maintenant la lune lui en montrait les contours, le mur noir de la haie d’aubépines et de ronciers sur le côté gauche, et sur la droite la vaste prairie, que plus aucune clôture de barbelés ne protégeait à cette heure, disparue sous la lumière blafarde de la lune.
Il montait.
Il arriverait bientôt sur le plateau. A découvert. Le lieu était désert, vide de toute habitation. Même pas une cabane de berger. Rien. Il le savait. Il devrait faire vite, pourtant. Courir peut être. Ou bien ramper. Du plateau, tout l’horizon se découvrait à la ronde. Une vue dominante, à trois cent soixante degrés, en plein jour. La lumière de la lune, utile dans le chemin, deviendrait ici son ennemie. Sa silhouette se détacherait sur l’horizon. Et surtout, rien ne le mettrait à l’abri du ciel. Oui sur le plateau, à cause de cela, il serait plus en danger. Car s’ils ne venaient pas - du moins jusqu’à maintenant - dans ces contrées reculées, ils pouvaient être informés de ce passage. Ils veillaient. Pouvaient être partout.
Déjà en ville la nuit n’était plus jamais sombre. Leurs yeux jaunes étaient partout. Semblables à des mouches bourdonnantes et inquiétantes, tournant et retournant dans le bocal urbain, ces engins de malheur sillonnaient le ciel, même aux heures les plus sombres de la nuit, la transperçant de leurs projecteurs.
On les disait nécessaires, pour la sécurité. Pour que les citadins puissent dormir tranquilles. On veillait. Pour eux. A leur place. Ils n’avaient plus besoin de s’en soucier. Ni de rien d’autre d’ailleurs. On avait tout prévu. On avait réponse à tout. On savait. Ce qu’il fallait faire, et même ce qu’il fallait penser. C’était le paradis. Le meilleur des mondes. Plus de souci.
Alors, puisqu’ On prenait tout en charge désormais, On avait commencé, par petites touches, à vider les bibliothèques et les musées. Pour faire de la place. Plus besoin en effet, de ces œuvres du passé, périmées, obsolètes, inadaptées au nouvel ordre régnant.
Désormais, y figureraient les nouveaux traités où la seule philosophie autorisée, serait déclinée dans toutes les versions, de la plus poétique à la plus tyrannique. La seule philosophie, celle de suivre leur loi, laquelle peut se résumer en quatre mots : « Fais-ainsi ou meurs. »
Les immeubles et les salles qui accueillaient les œuvres anciennes, les médiathèques et les musées, seraient transformés en centre de formation à la nouvelle doctrine. Formation obligatoire. Massive. Nul n’y échapperait. Telle était l’étape actuelle de la Loi.
C’était le tout début de ce nouveau règne. Le commencement de la fin de l’ancien monde.

Mais dans celui-ci aussi, des hommes veillaient. En alerte. Eclairés par leurs anciennes Lumières. Et dès les prémices de cette grande menace, un s’était révolté, puis dix, puis cent, puis deux cent cinquante. En silence, en sourdine, dans l’ombre et dans la nuit. A l’abri des engins et de leur lumière implacable. Puisque les livres seraient brûlés, puisque les œuvres d’art seraient piétinées, déboulonnées, morcelées, eux sauveraient leurs images. Alors, des antres sacrés de la culture, des copies se faufilèrent subrepticement dans des clés U S B de 16, 32 et 64 Gigaoctets, destinées à des réserves secrètes, disséminées sur tout le territoire.

Lorsqu’il déboucha sur le plateau, Ivan s’arrêta, plaqué contre la haie, et protégé par son ombre, il leva la tête.
La voûte céleste scintillait là-haut de millions de feux, et Cassiopée surgissait dans la traînée blanche de la Voie Lactée, tandis que sur ses côtés, Pégase, la Grande Ourse et toutes les autres, resplendissaient. comme au premier jour de la Création. Brillantes, étincelantes. Mais lointaines. Bienveillantes. Pas d’étoile filante, pas de lumière clignotante, au dessus de ce plateau situé hors des lignes aériennes. Et pas de machine diabolique en vue. Rien d’anormal. Il regarda aux alentours, le plateau était désert, immobile et silencieux. Il porta son regard au loin, droit devant lui et tourna progressivement la tête d’un côté à l’autre. A l’horizon, il percevait dans le ciel le halo orangé des lumières de la ville chef-lieu et puis, un peu plus loin sur la droite, les petits points jaunes, alignés et immobiles des villages clairsemés.
Il porta sa main sur son cœur, ou plutôt sur la poche intérieure de sa parka, et s’assura de la présence du petit renflement qui contenait le précieux butin. Une clé U S B de 32 Gigaoctets avec l’équivalent de milliers de livres. Autant dire un vrai trésor. A la moindre alerte il devrait s’en séparer en le jetant dans la nature. Son emballage en silicone, imperméable et souple, aux couleurs de camouflage vert-bronze et marron, le préserverait à la fois de l’humidité et des regards inquisiteurs du ciel. Au sol, ce petit paquet se fondrait facilement dans la nature environnante.
Il appartenait au réseau Voltaire - crypté par son anagramme Love Rita - qui couvrait le grand sud, le réseau Averroès - nom de code Rose Rêva - étant chargé du nord, et c’était sa première mission de terrain. Il devait rejoindre la grotte du Salvage, cave troglodyte à la façade murée, à environ huit-cent mètres en contrebas du plateau. Là, dans un coffre étanche, caché dans une des nombreuses galeries souterraines en réseau autour de la grotte, s’accumulaient, depuis plusieurs mois maintenant, les copies d’œuvres numérisées.

Il était attendu. Il lui suffirait de s’annoncer par trois petits coups sur la porte de bois gris, camouflée par un taillis de noisetiers. Il avait été prévenu dans la matinée, avait récupéré alors le butin sur la place du marché, dans une poche de légumes remise par un inconnu, au milieu des étals de primeurs, des badauds et des clients en nombre. Il était parti aussitôt.

Il avait maintenant une centaine de mètres à parcourir à découvert, avant d’entamer la descente à travers les taillis de chênes rabougris puis les ronciers de la prairie pentue où se cache la grotte du Salvage. Il leva une dernière fois la tête pour scruter le ciel et rassuré par son immobilité se remit en marche. Il pressa le pas, de plus en plus vite et courut sur les dix ou vingt derniers mètres, si bien que lorsqu’il entreprit la descente il glissa et se retrouva projeté en avant, dans une dégringolade qui lui parut interminable, stoppée enfin par le tronc d’un arbrisseau auquel il s’agrippa pour se relever.
Le bruit de sa chute avait réveillé sans doute la faune du sous-bois car il entendit un oiseau nocturne s’envoler brusquement en criant, là - haut, au ras du plateau. Il avait été entraîné par la pente, sur la gauche du sentier et il l’avait perdu. Il pensa qu’il lui suffisait de remonter en sens inverse. La lune ne lui était pas d’un grand secours. D’ailleurs, elle aussi avait poursuivi sa course depuis tout à l’heure. Il s’apprêtait à remonter à quatre pattes, tant la pente était raide, quand tout-à-coup, il entendit des bruits de pas. Là-haut sur sa droite. Il se courba immédiatement, retenant son souffle, le moindre mouvement pouvant le trahir sur ce tapis de feuilles sèches. Il n’en croyait pas ses yeux et pourtant il fallait se rendre à l’évidence il avait été suivi. C’était incroyable. Il n’avait rien vu, rien entendu. Sa glissade l’avait peut-être sauvé.
Alors, quand le bruit de pas eut disparu depuis un moment, lentement, il commença à creuser au pied de l’arbre, avec le bout arrondi de sa chaussure de marche, sortit l’étui de silicone de sa poche intérieure, le déposa dans le trou et remit la terre humide et la mousse par dessus. Il déchira un bout de son mouchoir et l’accrocha dans un buisson à proximité. Comme repère. Puis, il se laissa rouler encore dans la pente, loin du sentier et arriva sain et sauf à quelques mètres d’un petit ruisseau bordé de peupliers. En aval de la grotte du Salvage. Il devait s’éloigner d’elle, pour ne pas la trahir. Il se pouvait qu’il soit encore surveillé. Le ruisseau descendait jusqu’au bourg, il lui suffisait de le suivre puis d’attendre les lueurs de l’aube pour se poster à l’abribus et prendre la ligne qui le mènerait à l’opposé de chez lui pendant un jour ou deux, selon les consignes en cas de danger ou d’imprévu.

A six-heures quarante-cinq, Ivan déboucha sur la place et s’apprêta à rejoindre l’arrêt de bus, lorsqu’il les vit, loin devant, au dessus des toits, clignotants rouges précédés d’un faisceau de lumière puissante, décrire un arc de cercle avant de disparaître à l’horizon. Alors, d’un pas lent, l’air indifférent mais le cœur battant à tout rompre, il traversa la place, et monta dans le bus.
Il s’installa et écrivit sur son portable : « J’ai planté un arbre hier. Nuit drôlement étoilée. Il pourrait bien geler.» et envoya ce texto à son correspondant habituel. Ainsi celui-ci comprendrait qu’il n’avait pu joindre le lieu de rendez-vous mais que la clé était en lieu sûr, en rapport avec un arbre, et aussi que les drones étaient arrivés jusque là. Il venait de voir leur lumière.

Puis il resta pensif et préoccupé pendant tout le trajet.

Ils gagnaient du terrain. Cela devenait très sérieux. Avaient–ils découvert leur cache - la grotte du Salvage - avant son arrivée ? Si oui, qu’était devenu le membre du réseau qui l’attendait ? Et le coffre avec les clés U S B ? Les mêmes copies étaient autant que possible réparties en plusieurs sites du territoire, par précaution, mais ce qui était grave, c’est que s’ils avaient découvert le système, ils n’auraient de cesse de les rechercher pour les faire parler et puis les éliminer, eux et les copies. Il faudrait trouver une autre stratégie pour continuer. Et vite. Il n’était pas question de laisser perdre tous ces siècles de culture, de belles lettres et de lumières. Cette richesse à nulle autre pareille pour l’esprit humain.

Lorsqu’il descendit du bus, Ivan fut brutalement happé à l’intérieur d’un véhicule qui démarra en trombe.
En un éclair il comprit que c’en était fini pour lui, juste avant de voir trente-six chandelles.

Texte extrait du recueil de nouvelles "Entre Chien et Loup" publié sous mon nom Régine Foulquier et édité par les Editions du Bord du Lot www.bordulot.fr

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Rejane · il y a
merci Alain.
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Alain Adam · il y a
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Rejane · il y a
j'espère que ce n'est pas une prophétie mais hélas il existe des endroits sur Terre où la culture est très contrôlée et l'idée des clés Usb passées clandestinement m'est venue après avoir entendu un reportage mentionnant le passage d'œuvres par ce moyen dans une dictature avec tous les risques que cela comporte pour les passeurs.
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Tifun · il y a
ça fait froid dans le dos ; on a très envie de connaitre la suite de cette prophétie ....

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