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Consultation

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Je vous préviens, je suis ici par obligation. Je n’ai pas envie de parler, ni de payer. Je n’ai pas confiance en vous. Ce n’est pas personnel. Pas encore. C’est à cause de votre métier. Et métier est un terme exagéré pour une activité qui consiste à ne rien faire, et à écouter celui qui arrive ici. Parce qu’on lui a conseillé, ou parce qu’il ne peut pas faire autrement.
Je sais ce que vous pensez. Vous avez beau être entrainé à ne rien exprimer, je le devine quand même. Pour l’instant je vous suis familier : je ne suis pas le premier à dire qu’il vient en consultation à contrecœur, qu’il obéit à une injonction. J’aime bien ce mot. Mais il est trop fort me concernant. J’ai juste été « invité » à consulter. Mais si je n’y vais pas, on me le reprochera, tôt ou tard. Alors finissons-en. Je vous paie quelques séances, vous remplissez mon papier, et au revoir.
Votre visage ne bouge pas, mais vos mains vous trahissent. Depuis quelques secondes, vos doigts remuent. Je vous agace. La première fois, normalement, vous êtes tranquille : la personne arrive, vous l’invitez à s’asseoir. Vous lui tendez la main en la regardant droit dans les yeux. Vous êtes direct et disponible, avec cette légère excitation de la nouveauté, car vous ne savez pas encore si votre travail sera un pensum ou une grande aventure. Vous n’avez rien déduit du physique de votre client, vous êtes rompu au fait qu’il réserve souvent des surprises.
Deuxième séance. Vous souriez largement en m’ouvrant la porte. Vous avez eu une semaine pour vous remettre de mon hostilité initiale. J’ai toujours la même tête, et elle n’augure rien de bon. D’autant que j’ai pensé à vous ces jours, imaginant toutes sortes de moyens pour vous échapper. Je pouvais tomber malade, décaler le rendez-vous ; ou vous agonir d’insultes au téléphone et jurer que je ne mettrai plus les pieds dans votre cabinet ; vous m’auriez répondu, froid comme un serpent : « j’entends votre colère ». Je pouvais encore m’évanouir dans la nature, jeter mon téléphone portable et retirer beaucoup d’argent. Pour partir loin de votre enveloppement doucereux.
En définitive je suis là. Il y a deux personnes en moi, vous jubilez de l’entendre, celle qui obéit et celle qui résiste. Je vous préviens : aucune n’est prévisible. Vous ne parlez pas, m’invitez à m’assoir et me faites à nouveau le coup du regard profond, qui comprend tout. Je suis furieux de baisser les yeux le premier. Mais ne vous y fiez pas. Vos mains sont immobiles. Vous êtes très fort. Je suis toujours silencieux, mais vous semblez avoir une patience hors du commun. A votre place j’aurais déjà cassé une chaise, me serais assis à l’envers sur une autre, l’air peu amène, et j’aurais dit, menaçant : « Arrêtons je vous prie »
Laissez-moi vérifier une chose. C’est elle qui a exigé que je consulte, n’est-ce pas ? Elle dit que je suis violent, pervers même. Elle a fait de moi un portrait à charge, s’est posée en victime, admirable de patience et de bonté. C’est trop facile, vous ne trouvez pas ? La gentille et le méchant, la brillante et le sot. Je suis sûr que vous êtes de son côté. Vous ne cherchez pas à comprendre. Depuis le début vous m’enfoncez, votre silence est une grande banderole sur laquelle vous avez écrit : « Achevez ce monstre » Mais que savez-vous de nous deux ? Que savez-vous des gens que vous écoutez sans rien dire, en faisant semblant de vous intéresser à eux ? Combien vous rapporte ce métier ? Sûrement plus que le mien, que vous ne m’avez pas demandé. Forcément je dois avoir un métier sans intérêt pour être aussi nul. Je n’arriverai à rien avec vous, je vais m’y prendre autrement. Oui j’ai essayé de la tuer. Pour la plus simple raison du monde : elle m’a trompée. Je sais que vous savez : les rouages du crime passionnel sont votre fonds de commerce. Je m’ennuie chez vous. Il n’y a rien à regarder, votre bureau est fonctionnel, anonyme, ne dit rien de vous. Vous êtes un professionnel. Vous n’avez pas d’émotion, on vous a appris à écouter sans rien exprimer. Vous agissez comme un robot. Vous êtes derrière un bureau et je ne vois pas votre corps. Peut-être qu’une de vos jambes bouge, et commence à trahir votre agacement. C’est ennuyeux, cet écran entre vous et moi. D’autant qu’il vous donne l’avantage. Vous, vous me voyez en entier. Mes jambes ne bougent pas. Je sens la boucle de ma ceinture peser sur mon ventre. Je déteste être assis. C’est une position molle. J’essaie de faire continuer à faire travailler mes muscles. Je m’amuse à ça quand je ne sais pas quoi faire sur une chaise. J’aime bien cette désynchronisation du corps et de la tête. Vous souhaitez que je vous parle d’elle, n’est-ce pas ? Savoir comment on s’est rencontrés, comment ça s’est passé entre nous au début. Après vous voudrez remonter plus loin, me parler de mon enfance, de mes parents... Vous rendez-vous compte que je pourrais tout inventer, que d’autres peut-être l’ont fait avant moi ? C’est si facile d’aller dans votre sens : je suis violent parce qu’on l’a été avec moi, que je souffre de carences affectives qui m’empêchent d’aimer. Et tout le reste. Je connais le vocabulaire, vous savez. Je sais exactement comment faire pour rentrer dans une de vos cases et que vous écriviez un rapport parfait, encore que très banal. Seulement, de toute cette artillerie, je n’en veux pas. Aucun acte, écoutez-moi bien, n’entre dans une case. Vous pensez avoir devant vous un être lisible, je ne le suis pas. Je peux aller d’un comportement à un autre, jouer avec tel ou tel de vos préjugés, vous surprendre ou bien confirmer votre expérience. De toutes les manières, je vous échapperai. Parce que je ne crois pas à votre savoir, seulement à votre objectif de me remettre dans le rang. Vous le savez pourtant que l’amour et la haine font à part égale le sentiment, qu’ils s’affrontent selon des règles mystérieuses pour occuper le terrain des actes. Comment faites-vous pour assimiler toutes ces vies qui défilent devant vous ? Les oubliez-vous, sitôt sorti du cabinet ? Ou les ressassez-vous, jusqu’à ce que vous ne puissiez plus rien en attendre ? La peau des autres est –elle confortable ? Si j’étais à votre place, j’aurais l’impression d’être au cinéma : scènes conjugales, mort violente, suicide, maltraitances diverses et variées, le jeu intégral des passions. Et vous au premier rang, bien assis, sans autre devoir que celui de regarder devant vous, concentré. Qui préférez-vous, les hommes ou les femmes ? Les désespérés ou les agressifs ? Les originaux ou les prévisibles ? Vous pensiez que ce serait comme d’habitude, que je serais assis gentiment et commencerais à dévider poliment mon histoire. Et si j’en inventais une autre, rien que pour vous et moi ? Elle commencerait par « il était plusieurs fois » L’envie de tuer, figurez-vous, je l’ai eue plusieurs fois. Notez, notez. Vous avez l’air plus sérieux quand vous écrivez. Peut-être dissimulez-vous votre peur. Si je suis mauvais, je peux tout aussi bien décider de vous sauter à la gorge, non ? On dirait que vous avez pris un pari : ne pas répondre à mes provocations. Quoi qu’il arrive. Je pourrais tout aussi bien danser sur la table, ou me déshabiller intégralement. Ca demande beaucoup d’entrainement de ne rien ressentir. J’ai remarqué quelque chose : ça fait deux fois que vous me donnez le premier rendez-vous de la journée. Vous n’aimez pas me voir dans la salle d’attente, c’est ça ? Vous craignez que je contamine les autres patients ? Ou que mes pulsions meurtrières s’exercent sur eux ? En tous cas votre artifice est grossier. La prochaine fois je prétexterais une indisponibilité et proposerais un rendez-vous en milieu de matinée. Je testerais le naturel de votre réponse. Je voulais vous demander : vous participez souvent à des cellules psychologiques ? C’est un bon créneau n’est-ce pas ? Comment se gère l’urgence psy : vous avez un tour de garde, êtes payé à l’astreinte ou à l’intervention ? Vous devez suivre la météo, guetter les catastrophes et les week-ends accidentogènes de départs en vacances. Ou encore la violence scolaire ou la menace terroriste. Et ceux qui ne veulent pas parler, pensent qu’ils peuvent se débrouiller tout seuls avec ce qu’ils ont vu ou subi, vous leur faites comprendre qu’ils ont tort, qu’il ne faut pas rester seul avec un traumatisme. Je n’aimerais pas être à votre place, me nourrir de la misère du monde, quelle tristesse ! Vous n’avez jamais envisagé l’Autre sous l’angle de la force, ou de la toute-puissance ; vous ne connaissez que la fragilité, les failles, les carences, les blessures, tout ce qui fait dans les êtres de petits ou de gros trous de souffrance. Vous pensez que vous êtes indispensable pour les colmater, mais c’est faux. C’est comme si vous imposiez une seule marque de mastic et que vous vouliez, dans tous les cas, tenir la truelle. Pourquoi cette peur de nous laisser seuls, livrés à la tristesse, à la colère, au désespoir ? Vous nous croyez tous incapables de discernement. Vous supposez que je ne connais pas les raisons profondes qui m’ont conduit à mon geste. Bien sûr que je les connais. Et dans des termes plus simples que ceux que vous voulez me faire dire. Je déteste votre façon hypocrite de mettre en mots « recevables » les comportements les plus abjects. J’ai voulu tuer, j’ai essayé, ce n’était pas la première fois. A chaque fois, les circonstances étaient les mêmes : un grand choc, insupportable, auquel il faut mettre fin, par tout moyen. Le passage à l’acte comme une concentration, conçue dans un seul but : que la douleur cesse. D’autres moyens pour qu’elle se calme ? Oui, mais moins rapides, moins efficaces.
Il me reste deux séances. Je n’ai pas entendu le son de votre voix. A moins que vous ayez parlé et que je ne m’en souvienne pas. Volatilisée la parole savante, anéantie par la seule force de ma pensée qui la refuse. Un beau sujet d’étude pour vous : « je lui ai parlé, soit pour répondre à son propos, soit pour mettre en avant une évidence le concernant. J’avais l’impression d’être dans l’eau, que ma parole se transformait en bulles inaudibles qui remontaient à la surface, sans jamais sortir de leur forme aqueuse et vide » C’est exactement ça : j’ai entendu le son de votre voix, vu se dessiner un mouvement sur vos lèvres, mais ce n’était rien, une chose informe, qui ne m’était pas destinée. Je pense que vous avez fini par renoncer. Vous ne dites plus rien, attendez sagement l’échéancier de la dernière séance. Je trouve que vous baissez la garde à mon égard. Vous ne vous opposez plus à moi, attendez que le temps passe. Presque malgré vous, vous avez intériorisé mes propos. C’est grave pourtant de vous ranger à mon point de vue. J’ai banalisé une violence très dangereuse, ne l’ai-je pas prouvé ? Et vous paraissez indifférent, pressé d’en finir. Je suis très déçu. J’imaginais un adversaire plus ambitieux, plus nuancé. Etes-vous distrait par autre chose, ou quelqu’un d’autre ?
Oui, c’est cela, vous m’avez remplacé. Finalement je ne viendrai pas à la dernière séance. Je préfère vous écrire. Je n’imaginais pas l’effet que me ferait une feuille vierge de papier à lettres. Elle se substitue à votre visage, m’offre son cadre rectangulaire, presque acéré, quand je m’étais habitué à votre contour ovale et muet. J’ai choisi l’heure, il est au milieu de la nuit. Je n’entends rien d’autre que la pulsation de ma pensée. Vous dormez sûrement, déterminé à vous accorder le répit de l’oubli. Oubli des êtres perdus, des corps désaxés, de toute cette lie qui se raconte à vous. Je ne troublerai pas votre sommeil. On vous portera ma lettre plus tard. Je serais fier de n’avoir rien lâché, et vous penserez que mon assurance, pour en arriver là, était bien dérisoire.
Vous ne saurez pas pourquoi je suis mort. Vous ne vous satisferez pas de l’idée que tenter de faire disparaître l’autre est une façon de déguiser son refus de soi. Vous reprendrez, légèrement décontenancé, vos notes, vos griffonnages, ces marques écrites de votre difficulté à me ranger quelque part, et le fait que cette impuissance vous préoccupait peu. C’est si facile de justifier l’échec, la complexité est par nature hostile au résultat. Jamais vous ne direz : il n’a rien dit.

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