Confidences en TGV

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Jeune retraité, je partage mon temps libre entre l'écriture et le théâtre... Mes goûts sont assez éclectiques : J'écris des romans, nouvelles, poèmes... suivant mes humeurs et mes envies  [+]

Image de Eté 2016
— J'ai bien compris que vous vouliez un billet, mais pour quelle destination ?
La jeune dame assise derrière la vitre du guichet gardait son calme. Cet homme semblait particulièrement désorienté, il n'était pourtant pas ivre.
— Où part le prochain train ?
Elle leva les yeux vers l'écran et lut machinalement sans un regard vers lui :
— Lyon-Part-Dieu, Paris-Lyon.
Elle remarqua qu'il tenait une carte bancaire entre deux doigts. Son regard froid et brillant lui laissa penser qu'il avait récemment pleuré. Elle fut soudain prise de sympathie pour cet homme qui paraissait très malheureux. Elle prit un ton plus doux :
— Où souhaitez-vous aller, Monsieur ?
Peut-être la douceur de sa phrase, l'homme lui adressa un grand sourire et sembla soudain très détendu...
— Va pour Paris !
Puis, pendant qu'elle pianotait sur son clavier, il ajouta :
— Si vous voulez, je vous emmène à Paris avec moi. Il vous suffit de sortir deux billets...
L'incongruité de sa réflexion ne se traduisit chez la jeune dame que par un léger regard en coin accompagné d'un sourire poli.
— Départ dans sept minutes, précisa-t-elle en lui tendant le billet.
Elle regarda cet homme s'éloigner vers le quai. Il titubait très légèrement. Sans bagages...
Avant de s'adresser au client suivant, elle eut une pensée pour lui. Bien qu'elle ne sût rien de sa vie, elle imaginait déjà que ce voyage Avignon-Paris aurait pour lui des conséquences importantes...

Arrivé dans la voiture, il consulta rapidement les numéros des sièges et vit avec satisfaction que celui côté fenêtre, que l'ordinateur lui avait attribué, était face à un autre siège, une table les séparant. Au moins, il aurait de la compagnie, c'est plus facile d'engager la conversation avec quelqu'un qui se trouve en face de soi. Les deux autres places qui se faisaient face côté couloir étaient déjà occupées par un couple d'une cinquantaine d'années.

Au moment où il allait s'excuser auprès du couple pour rejoindre son siège, une jeune dame se présenta à son tour. Tout le monde se retourna vers elle. Jolie, blonde, cheveux courts, assez mince, elle était vêtue d'un jean et d'un chemisier blanc. Elle ne portait qu'un petit sac et ne semblait pas avoir d'autre bagage. Elle souriait en montrant à tous son billet qui portait bien le numéro du quatrième siège.

Le TGV avait maintenant pris de la vitesse. L'homme et la femme côté couloir feuilletaient chacun, en silence, un magazine et nos deux voyageurs sans bagages regardaient poliment le paysage en échangeant par intermittence de légers regards discrets et timides.

L'homme aurait bien engagé la conversation avec cette fille qui l'attirait déjà. Mais, le couple côté couloir le gênait, comme s'il avait à lui confier des choses plus intimes. Pour parler franchement, il aurait aimé lui parler sans témoins. Pourquoi attachait-il tout à coup de l'importance à cette personne qu'il ne connaissait que depuis un quart d'heure ?
Il eut tout à coup une idée et, la regardant bien dans les yeux, lui dit :
— Je boirais bien un café... ça vous dit ?
Il fut surpris de voir avec quelle rapidité et quel enthousiasme elle acquiesça.

Ils se levèrent, s'excusèrent encore une fois auprès du couple et se dirigèrent vers le wagon-bar. Les légères secousses du train les déséquilibraient par moment et l'homme eut la chance de poser la main sur le dos de la fille pour l'empêcher de basculer en arrière, ce qui constitua pour lui une bonne entrée en matière.

Avant même de commander les cafés, l'homme se tourna vers la femme et lui dit doucement, presque au creux de l'oreille :
— Je m'appelle Pierre... et vous ?
Elle le regarda tendrement comme s'il lui avait déjà fait une déclaration d'amour :
— Moi, c'est Christine !
Elle lui tendit sa tasse avec un gentil sourire et Pierre continua :
— Vous êtes parisienne ?
Son sourire se figea quelque peu :
— Ça dépend... je suis parfois à Paris et d'autres fois en Avignon.
Elle attendit qu'à son tour, il précise son lieu de vie. Mais il dévia sur un autre sujet.
— Je ne suis pas marié... J'aurais pu... mais c'est comme ça... je suis célibataire.
Christine fut surprise de cet aveu qui semblait refléter, chez lui, un débat interne.
— Moi, je le suis... mariée... Elle avait failli dire qu'elle ne l'était plus mais ce n'était pas encore le moment. Puis elle relança...
— Vous ne m'avez pas dit où vous habitiez... Avignon ? Paris ?
— Ben... ni l'un, ni l'autre... Enfin... si... dernièrement j'ai habité Avignon.
Christine, les sourcils légèrement froncés, essayait de comprendre. Cet homme paraissait vraiment bizarre... Elle s'apprêtait à rejoindre leur place quand Pierre relança la conversation :
— Je suppose que vous allez rejoindre votre mari à Paris ?
— Euh... non... mon mari... est resté sur Avignon... Et vous ? Ah oui, pardon ! Vous êtes célibataire ! Donc vous n'allez pas rejoindre votre femme... Elle voulut rire pour tenter d'atténuer le ridicule de sa réflexion.
Mais le visage de Pierre changea brusquement, devint très soucieux.
— En réalité, je viens de quitter une femme.
Christine réalisa la gravité de sa phrase et son sourire disparut.
— Excusez-moi... Je pense avoir dit une bêtise...
— Ne vous excusez pas. Vous ne pouviez pas savoir... Finalement, ça tombe bien, j'ai envie d'en parler... et vous êtes la seule personne à pouvoir m'écouter.
Christine resta immobile, se demandant si c'était bien le moment pour elle de recueillir les confidences d'un homme manifestement éprouvé par une rupture récente. Il faut dire qu'elle avait d'autres soucis mais elle se voyait mal refuser ce dialogue et prit sur elle de l'écouter poliment.
— Ça ne vous dérange pas, Christine, qu'on reste dans le couloir pour parler ? Nous serons plus libres ici.
Elle nota qu'il l'avait appelée par son prénom. Elle pensait que l'histoire que cet homme s’apprêtait à lui raconter était certainement très banale par rapport à ce qu'elle avait vécu elle-même. Christine n'était pas du genre à faire des confidences, surtout au premier venu...
Pierre restait immobile, le regard vague. Il ne savait manifestement pas par où commencer son récit. Christine décida de l'aider.
— Vous la connaissiez depuis longtemps, cette femme... que vous avez quittée ?
Pierre tourna la tête vers elle et mit un certain temps à réagir.
— Je l'ai rencontrée il y a six mois, à Paris. Elle était belle. J'ai fondu devant ses yeux, d'un bleu lumineux...
Christine l'interrompit :
— Pourquoi dites-vous « était » ? elle doit l'être toujours, belle... même si vous l'avez quittée.
Pierre resta un moment silencieux et poursuivit son récit sans relever la remarque de Christine.
— Tout allait bien entre nous. On s'entendait parfaitement. Nous étions heureux. Je pensais avoir eu beaucoup de chance de la rencontrer.
Christine avait entendu cent fois cette histoire de grand amour qui devait durer toujours et qui se brise lamentablement devant le premier écueil. Elle attendait la suite.
— Et alors, que s'est-il passé ?
— La semaine dernière, elle m'a prévenu qu'elle devait se rendre rapidement à Avignon au chevet d'une tante malade.
Christine, très pensive, le regardait sans dire un mot.
— J'ai eu un doute parce que je savais qu'elle n'avait pas de tante, même éloignée...
Il resta silencieux quelques instants comme pour prendre son élan.
— Vous savez, Christine, je ne suis pas jaloux et pas curieux non plus... mais j'ai eu le sentiment qu'elle me cachait quelque chose. J'ai fouillé son sac et j'ai trouvé sur un papier une adresse. Sur l'île de la Barthelasse, à Avignon. Je pense que vous connaissez... cette île du Rhône, tout près du centre-ville, presque inhabitée.
Christine le fixait intensément.
— Et après, qu'avez-vous fait ?
Pierre tremblait et tentait en s'agrippant à la rambarde du couloir de cacher cet état.
— Après ? répéta-t-il, après j'ai patienté deux jours. J'attendais un message ou un coup de téléphone, mais rien... rien de rien...
Pierre regardait machinalement le paysage par la vitre puis son regard revint sur Christine.
— N'y tenant plus, j'ai fini par prendre le TGV pour Avignon. Il m'a été facile de trouver l'adresse. Une maison isolée au milieu des vergers.
Christine avait le cœur qui battait la chamade. Toujours debout dans le couloir, les mains crispées sur la rambarde, elle attendait impatiemment la suite de l'histoire.
— J'y suis arrivé ce matin. La porte de la maison était grande ouverte. Je me suis approché...
Pierre était bouleversé. Il avait du mal à retenir ses larmes. Christine posa sa main sur son épaule pour l'encourager à poursuivre son récit.
— Et là, au milieu de la pièce, elle était là... entièrement nue... allongée sur le sol... dans une mare de sang... morte... et à côté d'elle, il y avait un homme, nu aussi, mort aussi...
— Qu'avez-vous fait, alors ?
— J'ai vite réfléchi. Si quelqu'un m'a vu, je pourrais être accusé. Je ne suis pas rentré plus loin et je n'ai laissé aucune trace. Je suis reparti très vite à pied jusqu'à la gare TGV, au moins cinq kilomètres et j'ai pris le premier train.
Christine restait silencieuse et revoyait la scène. Elle s'était doutée de ce qu'elle allait trouver en arrivant à Avignon. Elle avait pris en partant le pistolet que son mari gardait dans sa table de nuit. Elle s'était cachée dans les arbres près de la maison et avait attendu qu'ils rentrent en amoureux serrés l'un contre l'autre. Quand elle avait ouvert brusquement la porte, ils étaient là, tous les deux nus, et elle avait tiré sans s'arrêter. Elle avait vidé son chargeur sur son mari et sur cette femme qu'elle ne connaissait pas. Personne n'avait dû entendre les coups de feu dans ce quartier isolé en campagne. Après avoir jeté le pistolet dans le Rhône, elle était revenue tranquillement en ville et avait pris un taxi pour la gare.
Elle regardait maintenant Pierre avec un léger sourire.
— Si on nous interroge, on dira qu'on a passé la nuit ensemble en Avignon...
— Merci, répondit Pierre, souriant à son tour.

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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce beau partage de dialogue, qui nous tient en haleine, j'aime.
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Fleur de Tregor · il y a
Ah ça ! ça c'est une rencontre inattendue ! Beau texte Roger. J'ai voté, mais beaucoup trop tard (je suis toute nouvelle sur Short Edition (depuis le 9 juin 2016 seulement).
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Myl Lacroix · il y a
Très beau récit, très captivant, lu avec gourmandise. Je vote
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Dominique Hilloulin · il y a
J'aime bien la façon dont vous amenez progressivement le drame et l'inattendu..Je vote! Mon poème " la pomme au compotier" est en lice pour la finale été. Iriez vous le lire et..le soutenir? Merci
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Sylvie Loy · il y a
Une rencontre, une entente, des confidences, et paf la chute sous forme d'alibi !
Bien vu et bravo pour les dialogues, j'ai bien aimé !

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Chatsometimes · il y a
Quel pourcentage de chance(s) pour cette coïncidence? Très peu sans doute mais grâce à votre texte, c'est du 100%, merci :-)
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Guy Bellinger · il y a
Une belle maîtrise dans le récit. Le début est assez banal (et il fallait qu'il le soit) avant que peu à peu ne parviennent au lecteurs une série d'informations savamment distillées. La fin, totalement imprévisible et assez fascinante, couronne le tout brillamment.
Je vous propose la lecture d'une autre histoire à surprise sur ma page. "Mille... et trois" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/mille-et-trois).

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Utilisateur désactivé · il y a
Palpitant et je regrette de ne pas l'avoir lue plus tôt : mon vote ! Petite parenthèse : j'envie vos dialogues que je ne sais pas placer dans une nouvelle !
Sur ma page, si le cœur vous en dit : "le coq et l'oie" (poème/fable), en compétition actuellement. Merci !

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Miss Free · il y a
On fait des sacrées rencontres dans les trains! Une chute étonnante! J'ai bien aimé lire!
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Christian Pluche · il y a
Une chute inattendue mon vote !

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