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Pat Patoche

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Maman est morte d’un cancer. Elle avait 45 ans, moi 21. C’est triste, mais bien des gens ont vécu ce drame et mon histoire est peu différente de celle des autres.

Peut-être à une exception près.

J’avais 20 ans au moment où j’ai appris de la bouche d’un cancérologue que ma mère était atteinte d’une tumeur maligne au sein gauche, sans espoir de guérison. J’ai écouté ses mots, chacun d’entre eux me poignardait le cœur. Il me parlait de métastases, de foie et de poumons touchés, de taille de tumeur, de phase terminale rapide.

Impossible en cet instant de pleurer, de me révolter, ou de crier à l’injustice. L’esprit humain a une telle capacité à se protéger que les mots se sont insurgés dans ma tête, sans que je n’en comprenne ni le sens, ni les impacts. C’est sans doute ce que l’on appelle le déni, ou l’état de choc.

Alors que le médecin me demandait si j’avais des questions, je suis sortie de mon état léthargique. J’ai réussi je ne saurais dire comment à poser LA question : combien de temps ? La sentence est alors tombée, glaciale, impersonnelle, brutale : six mois, au mieux un an.

J’ai cherché dans le regard de cet homme une once d’empathie, de compréhension, quelque chose à quoi me raccrocher. A quoi bon ? C’était la fin de la journée ; combien de fois avait-il déjà prononcé ces mots avant que mon tour n’arrive ? J’ai réalisé que j’étais désormais seule, seule alors que mon monde s’écroulait.

Son agonie a duré neuf mois. C’est étrange, comme un signe. Neuf mois symboliques. Sauf qu’aux termes de ces neuf mois, ce n’est pas la vie qui est venue, mais la mort. Neuf mois d’hôpital, avec une seule sortie de quelques jours à la maison. Neuf mois de traitements, de douleurs telles que maman nous suppliait de mettre fin à ses jours.

Et puis un soir, très tard, le téléphone a sonné ; mon père a décroché et nous savions tous les deux ce qui allait suivre. Nous sommes partis pour l’hôpital sans nous dire un seul mot. Je n’oublierai jamais, juste cet instant lorsque j’ai pénétré dans la chambre et que j’ai regardé ma mère. Son visage était détendu, ses sourcils ne se fronçaient plus sous la douleur. Elle dormait, enfin paisible.

Et moi dans cette histoire ? Moi j’ai été lâche. Lâche, hypocrite et faible.

La première fois que je l’ai vue sur son lit d’hôpital, maman venait juste d’apprendre la gravité de son état. Elle pleurait. Mon père l’a prise dans ses bras. Moi j’ai détourné les yeux. Je ne supportais pas l’idée qu’elle sache qu’elle allait mourir. J’en voulais au médecin de lui avoir dit la vérité. Il aurait pu, il aurait dû lui mentir. Peu importe tout ce qui pouvait alors arriver, l’important c’était qu’elle ne soupçonne pas la vérité. Mais c’était trop tard, elle savait. Comment soutenir le regard de quelqu’un qui va mourir et qui le sait ?

Ma mère et moi ne nous parlions que très peu et jamais de sujets sérieux. Alors comment affronter cela avec elle ? Que pouvais-je dire ? Qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète ? Que tout allait s’arranger ? Je n’ai pas trouvé les mots, ni cette fois-là, ni à aucun autre moment.

J’aimerais vous dire que par la suite je me suis ressaisie, que je l’ai soutenue, aidée, accompagnée tout au long de son calvaire. J’aimerais vous assurer que j’ai tout fait pour la consoler, l’écouter, pour entendre sa colère, sa terreur. Il n’en est rien.

Bien sûr je lui rendais visite à l’hôpital, tous les jours. Je lui parlais de tout et de rien. Mais jamais de sa maladie, jamais de l’essentiel. Je me suis murée dans le déni jusqu’à la fin, refusant d’engager toute discussion, allant même jusqu’à lui reprocher de se laisser aller.

Je n’étais pas insensible, mais terrifiée. Ma mère était mon seul pilier dans ma vie, mon unique point de repère. C’était trop tôt, je n’étais pas prête à affronter la vie sans elle. Elle me laissait tomber. Je lui en voulais de souffrir, de ne pas aller mieux. Je lui en voulais parce qu’aucun traitement ne marchait, ni la chimio, ni la radiothérapie, ni la chirurgie. Le mal gagnait du terrain et elle, passait la plupart de son temps à dormir, droguée à la morphine, au lieu de se battre !

Je pourrais me justifier en disant que personne n’est formé pour aborder le sujet de la mort avec un proche, qu’il n’existe aucun mode d’emploi, que c’est difficile, impossible de trouver les mots.

Oui j’étais jeune, trop jeune. Est-ce une excuse à ma lâcheté ?

Je voudrais lui demander pardon, lui parler de moi, d’elle, de nous deux. Je voudrais lui dire que moi aussi j’avais peur, que moi aussi j’étais en colère, que moi aussi, j’avais mal. Et surtout, que je l'aimais.

Cette honte ne m’a jamais quittée. J’ai abandonné ma mère. Voilà ce que j’étais. Ce que je suis peut-être encore.

J’ai 45 ans aujourd’hui. Normalement ce n’est pas un nombre que l’on fête en grande pompe. Pour l’occasion, j’ai loué une salle, invité une trentaine d’amis et dansé jusqu’à l’aube. C'était vraiment une très belle fête dont personne dans mon entourage n’a vraiment compris l’importance. Lorsque l’on me demandait pourquoi je fêtais un âge qui n’était même pas une dizaine, je me contentais de répondre que tous les anniversaires sont importants.

C’est à moitié vrai. Je l’ai fait parce que j’ai 45 ans et moi, je suis en vie.

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Image de Stéphane Livino
Stéphane Livino · il y a
Texte très touchant...
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Image de Pat Patoche
Pat Patoche · il y a
Merci beaucoup
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