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Condamnations

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Vincent

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- Monseigneur, trois hommes veulent s’entretenir avec vous.
- Faites-les donc entrer. Ordonna sa Seigneurie d’une voix ferme et monotone.
- Bien Majesté. Et le serviteur s’exécuta. Il recula de quelque pas, sans quitter le sol des yeux, le dos vouté. Une fois la porte principale franchie, on entendit le cri d’ordre lancé par ce même serviteur. Ouvrez les portes ! Et dans un grincement à vous glacer le sang, la lourde porte laissa entrer trois hommes tout de blanc vêtu qui se suivirent à la file, les mains plongées dans leur longue tunique. Encapuchonnés, ils s’avançaient comme si le chemin leur était connu depuis toujours. Sans se retourner, le serviteur guida ces trois individus, regardés étrangement par les personnes qu’ils dépassaient. Les courtisans quittaient leur chemin, et se mirent dos au mur, afin de laisser passer ces inconnus effrayants. Des rumeurs circulaient déjà dans l’enceinte du château. « Il parait que ce sont des anges de Dieu. Ils viennent nous délivrer et châtier les misérables ».
« Par ici, Messieurs. Notre roi va vous accueillir. Veuillez-vous donner la peine d’entrer ». Il fit une révérence et s’effaça.
Les trois personnages entrèrent dans la salle, toujours encapuchonnés. La porte s’ouvrit dans un silence de mort et une lumière aveuglante éclaira ces nouveaux arrivants. Ils s’avancèrent, toujours à la file l’un de l’autre et se positionnèrent, à l’horizontal, devant le monarque, assis sur le trône et ne comprenant pas ce qu’il se passait. Les gardes étaient sur le qui-vive.
- Cessez ce jeu ! ordonna le roi.
Aucune réponse ne se fit voir, ni entendre et un long temps passa avant que le premier personnage daigna s’avancer d’un pas vers le monarque. Il ôta sa capuche.
- Mon nom est frère Jean.
Le second exécuta la même ritournelle.
- Mon nom est frère Matthieu.
Et contre toute attente, le dernier, ôtant sa capuche à son tour, se présenta, mais ajouta les raisons de leur venue, les faisant ainsi passer pour des aliénés aux yeux du Prince.
- Mon nom est frère Pascal. Dieu nous envoie afin de purifier toutes les contrées contre les démons de l’âme. Nous demandons asile au sein de votre humble royaume. Le voyage nous a épuisés et nous n’avons trouvé d’autre lieu pour nous abriter cette nuit.
- Des envoyés de Dieu, voilà ce qu’il me fallait. Le roi se tenait les côtes tellement la nouvelle la faisait rire. Il se leva de son trône, contourna les trois prêtres, faisant quelques révérences çà et là.
- Mes Seigneurs, quelle joie de vous avoir parmi nous. Restez donc diner avec nous. Et il riait encore plus fort que tout à l’heure. Quand son fou rire se termina, enfin, il ajouta :
- Gardes, emmenez donc ces mécréants prendre un bon repas dans les cachots. Ce soir, la spécialité du chef : du pain dur et de l’eau. Oh, mais quel met délicieux, n’est-ce pas ? Et son fou-rire repris. Les gardes bousculèrent les moines, l’un d’eux tomba. L’un des hommes armés le releva sans faire attention à la partie de ce pauvre corps qu’il attrapa.
- Débarrassez-moi de cette vermine plus vite que ça ! Surenchérit le souverain, voyant que les moines étaient encore là. Ils empestent la folie à dix lieues !
Sans aucune violence, les trois personnages se laissèrent guider par les quatre forces armées et quittèrent la vue du roi.
Le conseiller du roi, qui se trouvait à ses côtés durant toute la rencontre, proposa d’organiser une fête en l’honneur de ces moines.
- Une fête ? Repris le souverain.
- Oui Monseigneur. Il y a bien longtemps que vous n’avez plus organisé un bûcher collectif. Les décapitations commencent à lasser le peuple. Pas plus tard que la semaine dernière, lors de l’exécution de votre chef des armées, un homme fort peu recommandable, je vous l’accorde, censé susciter l’attention de tous et toutes, deux personnes se sont endormis alors que le bourreau était prêt à trancher la tête de ce traitre. Donc, je vous le répète, les décapitations n’attirent plus foule. Renouvelons un peu les anciens procédés.
- Pensez-vous vraiment que le bûcher pourrait attirer plus de monde ?
- Si Votre Majesté a une idée plus originale, elle peut nous en faire part et nous préparerons tout en fonction de ses désirs.
- J’ai peur que le bûcher ne soit plus en mesure de satisfaire le peuple. Peut-être pourrions-nous revenir aux écartèlements.
- C’est une idée forte réjouissante, mon Seigneur. Je vais de ce pas prévenir les maréchaux-ferrants de préparer les chevaux et convoquer les scribes et les porte-paroles.
- Non attendez. Tout compte fait, j’aime sentir l’odeur de la Mort qui vient chercher les condamnés au bûcher. C’est lent, douloureux, et les chiens ne s’empoisonneront plus avec les restes nécrosés. Convoquez toutes les personnes nécessaires à la réalisation de ce bûcher. Je veux voir ces trois sorciers dessus demain matin, aux premières lueurs du jour.
- Mon Seigneur, vos désirs sont des ordres.

¤ ¤
¤
La nuit qui suivie cette rencontre fut quelque peu longue et dérangée pour le roi. Il mit du temps à trouver le sommeil et quand celui-ci le gagna enfin, le jour se leva, et les exécutions allaient commencer. Les bucherons avaient travaillé toute la nuit afin de composer ces trois énormes bûchers. Ils espéraient, au moins, avoir une place au premier rang. Et c’est cela que le roi avait entendu toute la nuit ; les morceaux de bois qui s’entrechoquaient tels des os que l’on brisait. Il se demandait s’il avait finalement choisi la bonne solution pour finir la vie de ces vauriens. L’écartèlement aurait plus plu à son avis. Les bûchers étant maintenant montés, il ne pouvait plus revenir en arrière ; le soleil allait pointer son premier éclat dans quelques temps. Il s’assit sur son lit et sonna deux coups avec la petite cloche posée à ses côtés. Il dormait seul depuis la mort de la reine et aucune des maitresses présentes au château ne l’intéressaient et ne lui convenaient. Les serviteurs arrivèrent dans la chambre du roi, prêts à l’habiller. Il fallait qu’il soit le plus beau et le plus somptueux de tous. Ce n’est pas tous les jours que l’on brûle des envoyés de Satan. Il fallait qu’il soit vu de sa fenêtre ; le roi ne descendait jamais dans la cour pour assister aux exécutions, il restait à l’étage. Le vue y est mieux d’après ce qu’on dit. Lorsque tous les serviteurs eurent quitté la chambre royale, le monarque s’avança donc à la fenêtre. Ce qu’il voyait dehors lui redonna le sourire. Des masses de gens se bousculaient pour avoir la meilleure des places. Ils avaient certainement attendu toute la nuit pour voir ce spectacle. Tout le remue-ménage de cette nuit trouva donc raison dans cette foule. Le roi tira sa « chaise à exécutions », y pris place, ouvrit la fenêtre ; tout le bruit de joie, de colère de la foule s’éleva en même temps. Ils n’attendaient plus que les gardes amènent les prisonniers. Ces derniers arrivèrent à la file l’un de l’autre, hués de tous. Leur nuit ne devait pas être de tout repos non plus. Leur démarche en témoignait. Ils avaient quitté leur vêtement blanc pour une simple chemise crasseuse qui sentait fort, extrêmement fort à ce qu’il parait que le roi lui-même dû mettre un mouchoir devant son nez tellement l’odeur était insupportable. Les gardes devaient faire de la place pour accompagner les condamnés devant le bûcher ; personne ne se poussait, tout le monde lançait des injures à ces hommes. La plupart des spectateurs ne savaient pas qui ils étaient, et surtout ce qu’on leur reprochait. On détacha le premier du reste du groupe et on l’accompagna jusque sur la première estrade. On lui ligota les mains derrière le poteau de bois et l’y laissa. Le second moine connu le même sort. Les cordes étaient serrées avec force et rage. Les poignets devinrent très vite bleus, voire violets. Enfin, ce fut au tour du dernier des moines de monter sur l’estrade lui étant réservée, dans le plus grand des calmes, tout comme ses frères. Une fois que les coupables ne pouvaient plus bouger, les gardes descendirent des estrades et prirent chacun une torche qu’ils allumèrent. Pendant ce temps, des légumes volaient dans le champ de vision des moines. On les lapidait à coup de légumes. Mais certains lançaient des cailloux. Ils se faisaient très vite reprendre par un coup de hallebarde dans le genou, ce qui les calma tout de suite.
- Silence ! cria le roi.
Et le peuple se tu.
- Ces messieurs ont peut-être encore une dernière faveur, et vous les empêchez de s’exprimer. Continua-t-il.
Le premier moine pris la parole.
- Vous ne savez pas ce que vous faites. Vous vous soumettez aux forces occultes de Satan.
Et les légumes et les injures reprirent leur envole.
- Cessez ! Ordonna le monarque.
Le second continua.
- Dieu, dans sa Miséricorde vous pardonnera tous un jour.
Et avant que quelqu’un ne bouge, le dernier conclut.
- Mais Dieu peut savoir punir ses ennemis. Il connait la vengeance.
Le roi, intérieurement, avait repris son fou-rire. Que ne faut-il pas entendre. Et un temps plus tard il ordonna, aussi sèchement que le bois sur lequel se trouvaient les moines.
- Mettez-moi le feu à ses fous ! Je ne veux plus les entendre parler !
La foule repris son hystérie générale lorsque les bourreaux allumèrent les brasiers aux pieds des malheureux. La chaleur se propagea très vite aux alentours. Tout le monde recula d’un grand pas. Le vent se leva, apportant avec lui le mouvement des chemises tachées et des premières effluves de poils grillés. Aucune souffrance ne se lisait dans les yeux et sur les visages des moines. Mais comme dans un dernier souffle, tous trois, parfaitement en chœur, récitèrent un poème. Et le feu les embrasa tous, ne laissant sur ces bûchers que des restes calcinés, l’odeur de brûlé.
Voilà qui est fait. Et le roi alla se recoucher.
Mais voilà qu’à son réveil, une grosseur le démangeait sous l’aisselle et à l’aine. Les rats avaient envahi le château pour dévorer les restes des corps laissés à l’abandon. L’enfant-roi s’effondra.
« Il parait que c’étaient des anges de Dieu et qu’ils sont venus nous délivrer et châtier les misérables ».
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