Concerto pour un anniversaire

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Finaliste
Jury

Lire des histoires, ma première passion. Écrire, un rêve d'enfant qui remonte par bouffées et que j'ose enfin partager..

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Encore plongée dans un demi-sommeil, j'entends pourtant distinctement le son des clochettes et la voix claire de Julie :

— Joyeux anniversaire, madame, il est temps de vous réveiller...

Maintenant, je distingue sa silhouette penchée sur moi, ses traits réguliers, son sourire parfait et je ne puis m'empêcher de penser, comme à chaque fois que mon regard se porte sur elle, aux immenses progrès que la science a accomplis de façon si fulgurante.

Je lui rends son sourire pendant qu'elle répète d'une voix joyeuse :

— Heureux anniversaire, madame !

J'aperçois le plateau sur le chevet, la boisson fluorescente, les mets aux couleurs harmonieuses. Julie prend chaque jour un soin particulier à assembler les couleurs et les textures de mon petit-déjeuner. Même les gélules sont chaque fois d'aspects et de teintes variés. Que ferais-je sans elle ? À la fois femme de chambre, infirmière, dame de compagnie et un peu la fille que je n'ai pas eue.

« Anniversaire »... Ce mot résonne curieusement dans ma tête pendant que je remercie la jeune humanoïde qui dépose le plateau sur mon lit. Encore une année qui passe et me laisse incrédule !

— Votre fils vous a envoyé un cyber-bouquet, me dit Julie, en me tendant un vase ovale.
Vous allez être réellement surprise ! Je crois qu'il s'est vraiment dépassé cette fois ! ajoute-t-elle d'une voix cristalline avant de se retirer.

Je regarde le vase et souris en imaginant le visage malicieux de mon fils. Qu'a-t-il encore mijoté ? Quel nouveau gadget ingénieux a-t-il pu inventer ? Me surprendre ? Il ne l'a jamais cessé depuis sa tendre enfance. Pas étonnant qu'il soit devenu un brillant ingénieur et un pionnier reconnu dans le domaine de l'aéronautique spatiale ! Et tellement plus encore...

J'observe le vase. Une lueur violine s'en échappe doucement et irradie sur mes mains. Ma couleur préférée ! Mes doigts le caressent, espérant déclencher le mécanisme secret de son fonctionnement, mais rien ne se produit. L'objet est totalement lisse et soyeux au toucher. Il émane de lui une senteur discrète qui rappelle le jardin de mon enfance. J'approche mon visage, un peu émue, comme je me penchais autrefois pour humer le parfum d'une fleur. La couleur et l'odeur deviennent plus vives. L'image de mon fils se met à flotter dans ma tête et mon cœur s'épanouit, gonflé de fierté et de bonheur. Dans un élan de tendresse, je dépose un baiser sur le vase. C'est alors que jaillit la mélodie pendant qu'un hologramme de fleurs multicolores surgit hors de l'objet en répandant un parfum délicieux. Passée la magie de l'image, mon attention se fixe sur l'air qui l'accompagne, un air entraînant, envoûtant, gai. Cet air... Je le connais ! Une musique d'un autre temps... Comment mon fils se l'est-il procuré ? Au son du violon, une douce nostalgie s'empare de moi et me transporte au pays des souvenirs.

Les yeux clos, environnée du parfum qui émane du vase, je revois les premiers bourgeons, l'herbe tendre qui exhale mille parfums, la course joyeuse de la rivière bordée de mousses et de fougères, la danse bourdonnante des abeilles et le vol pressé des oiseaux. Je perçois leur chant joyeux et la sérénité de l'air, de cette lumière si particulière qui annonce la saison première. Le souvenir de mes songes alanguis d'enfant qui se transforme et les sensations de mon corps d'adolescente sous la caresse des premiers baisers montent en moi comme la sève des arbres. Mon corps frissonne de l'énergie et l'enthousiasme de la prime jeunesse. Du temps où je rêvais de toucher les étoiles et de danser avec le vent... 

Les cordes résonnent à l'unisson, de la douceur s'installe et une sorte de gravité dans l'air. La chaleur m'envahit en volutes et les odeurs deviennent tour à tour capiteuses ou tendres. Mon ventre s'est arrondi comme un fruit mûr et porte la promesse de l'enfant qui va naître. Je suis allongée auprès de Marc au milieu d'un champ de blé blond qui frissonne dans la brise sur notre bonheur épanoui, nos rêves de futur. Les arbres du verger voisin, alourdis de fruits, nous envoient leurs senteurs au gré de l'air chaud. La Nature s'est parée de ses plus beaux atours pour enfanter.
Le violon dialogue avec les autres cordes... En ce temps-là, nous prenions le temps de vivre, les yeux tournés vers le ciel, confiants dans notre destin. Je revois nos rires et nos courses pour échapper aux orages de la belle saison, je revois Marc tentant d'attraper un papillon pendant que je me tenais le ventre en pouffant. Nous virevoltions au gré des saisons, insouciants, portés par la force de notre amour, portés par le trio que nous formions désormais avec Adrien, notre adorable bébé.

La musique reprend son rythme lancinant et des larmes de joie perlent à mes paupières. Voir grandir Adrien, suivre chacun de ses pas, vivre au gré de ses curiosités, le bercer, l'embrasser, le guider. C'était notre saison à nous, notre saison à trois. Comme les notes, les images jaillissent en trombe, parfois rayonnantes d'une nostalgie lente, parfois vivaces. Non, je n'oublierai jamais ce temps encore joyeux où se sont accomplis les promesses de la nature, où l'air prend un air de fête aux couleurs or et rouge des arbres, pas encore délavées aux dernières pluies. Nos cheveux grisonnent et des rides se forment au coin des yeux, mais nous continuons à sourire à la vie, à cueillir chaque jour ce qu'elle nous offre sans craindre les orages ni les tempêtes. Adrien se marie, l'amour recommence encore et encore. Le bonheur se démultiplie...

Mais voilà, quelque chose de sourd finit par surgir. Marc est gravement malade et une souffrance s'élève en moi peu à peu, lancinante, se faisant parfois colère, parfois désespoir. Je ne veux pas croire que nous vivons notre dernière saison, que la menace se fait lourde et que la glace s'immisce dans nos vies, sa vie... Pourtant Marc est mort et moi je continue de vieillir. Une tristesse silencieuse a envahi ma maison comme le tapis blanc au-dehors. Curieusement ce blanc m'apaise, on dirait le voile d'une mariée. Je marche aux côtés d'Adrien qui me donne le bras. Mes pas sont lents et incertains, mais la présence de mon fils me rassure. Les flocons tournoient autour de nous, il y a du blizzard et la neige crisse sous nos pieds comme l'archet sur le violon.

Les dernières notes du concerto de Vivaldi s'éteignent, mais je peux encore ressentir ce contact très spécial de nos pas sur le sol immaculé. Il me revient cette lumière cristalline qui s'en dégageait...
C'était juste avant que nous embarquions dans la navette qui nous a transportés ici, sur la Station Spatiale entièrement conçue par Adrien, suite à la dernière glaciation qui causa la perte de notre planète, la Terre... Il y a de cela 200 ans.
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Armelle Fakirian  Commentaire de l'auteur · il y a
Je remercie toutes les personnes qui par leurs commentaires et leur lecture ont soutenu cette œuvre. ce fut un grand honneur de participer à cette finale à vos côtés pour ma première publication sur Short. Au plaisir des lectures partagées. A bientôt sur vos pages :-)
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Ralf Dieudonné Jn Mary · il y a
Un très beau récit que je découvre un peu tard. J'ai aimé. C'était une très belle finale je crois. Bravo Armelle. Et si tu as le temps, j'aimerais aussi t'inviter à lire Le rêve prémonitoire (Ralf Dieudonné Jn Mary), tu aimeras peut-être le lire.
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Joëlle Brethes · il y a
Joli texte plein de tendresse... que j'ai eu tort de ne pas découvrir lors de sa participation aux GP : Bravo, Armelle !
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Armelle Fakirian · il y a
Heureuse qu’il vous plaise Joëlle. J’ai une tendresse particulière pour cette œuvre qui est ma première publication sur Short. 😉
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Phil Bottle · il y a
Toute une vie, et puis un peu plus... et le prêtre Roux dans une station spatiale, c'est spécial! Le quattro stagionni! ma non é una pizza!
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Chris BÉKA · il y a
Quelle créativité! Comment ne pas relire plusieurs fois la description de ce cadeau idéal ?
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Armelle Fakirian · il y a
Oh ! Merci beaucoup pour ce magnifique commentaire !
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Alain Beaulieu · il y a
Très beau récit, inspiré et empreint d'une belle poésie. Bravo!
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Armelle Fakirian · il y a
Merci Alain 😊💜
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Hortense Remington · il y a
J’aurais bien aimé voir votre nouvelle récompensée… À bientôt le plaisir de vous lire encore !
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Armelle Fakirian · il y a
Oh Hortense, comme c'est gentil ! Votre commentaire me touche profondément et vaut toutes les récompenses !
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Léonore Feignon · il y a
Une nouvelle très réussie, merci pour cette lecture et son défilé d'images dans le temps jusque sur cette station spaciale... Belle finale à vous !
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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec grand plaisir ce Concerto porté par une belle plume poétique... bonne finale Armelle !
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Armelle Fakirian · il y a
Merci de ce merveilleux commentaire Alice. 💜
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Patricia Blanquier · il y a
Grâce à vous j ai volé, j ai dansé ...sa lecture a éveillé tous mes sens...merci
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Armelle Fakirian · il y a
Merci ❤️🥰❤️
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Nelson Monge · il y a
Impossible de prédire quelle est la meilleure vision de l'avenir. Cette fiction est peut-être l'une d'entre elles. Mes voix !
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Armelle Fakirian · il y a
Merci. Comme nul ne connaît l’avenir, autant l’envisager pas trop noir pour ne pas se gâcher le présent 😊

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