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Complainte de la lingère

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Scarlett

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On est en plein mois d’aout, 40° à l’ombre, et penchée sur ma table de repassage, des goutes de sueur coulent de mon front et brûlent mes yeux. Je me sens découragée par le tas de chemises qu’il me reste à faire ! Mais il est déjà 17h et mon fils Jérémy ne va pas tarder à réclamer son linge avant de retourner chez lui, à trente kilomètres d’ici. Tous les week-ends, il m’apporte le linge de la semaine à laver, sécher,...et repasser . Et ce sont des chemises surtout, plein de chemises, cinq par semaine ! Quand on a une lingère gratuite à disposition, pourquoi se priver de changer de chemises tous les jours ? Mais il travaille à la banque, se doit d’être impeccable, il aurait pu être garagiste ou peintre, je ne sais...en tout cas exercer un métier pour lequel il est normal d’être sale !
Marre, marre des costumes cravates !

La vapeur du fer me fait suffoquer, et le ventilateur ne suffit pas à m’aérer.. Des plis se forment sur le tissu capricieux, et j’humidifie et repasse au même endroit, et là, encore un pli et je recommence sans fin jusqu’à ce que se soit parfait, exaspérée aussi par ma maladresse.
Du plus loin que je me rappelle, j’ai l’impression d’avoir fait cela toute ma vie. Parce que je suis une femme , c’est une tâche qui m’est dévolue naturellement ?
Mais non, je m’indigne, a-t-on inscrit dans nos gènes féminins celui du repassage ?
J’en ai marre des costumes cravates.

Parfois je rêve être née homme : me mettre dans le canapé après le travail, attendre une bonne soupe chaude, s’impatienter quand le dîner n’est pas prêt, être dorloté, consolé pour mes petits bobos, encouragé quand je n’ai pas le moral, pardonné pour mes maladresses et même mes infidélités, faire des enfants uniquement avec plaisir, avoir un salaire supérieur et injustifié pour le même travail...et...et trouver mes chemises sans pli dans ma penderie, à côté de mes cravates!!!!
Marre, marre des costumes cravates.

Un jet de vapeur m’assaille en pleine figure. Pour cette dernière chemise, une blanche, le fer n’est jamais assez chaud, dės que le tissu refroidit après son passage, il se retrouve froissé, alors je recommence, encore et encore, avec beaucoup de vapeur, en appuyant de toutes mes forces sur le fer. Il n’y a que les préposés au repassage pour comprendre l’épreuve que cela représente, surtout en pleine canicule !
Je suis poursuivie par une malédiction, celle d’avoir toujours côtoyé des costumes cravates.
J’ai rencontré mon premier costume cravate à 19 ans ; le fourbe, il était habillé en jeans –baskets, et à peine sortie du giron familial protecteur, habituée à trouver mon linge rangé dans mon armoire, voici que je commence ma tâche de lingère très maladroitement. Mon fonctionnaire est noté pour sa tenue, dont dépend sa prime de fin d’année. Peu m’importait l’argent mais la note, bonne, était ma meilleure récompense.
Marre, marre des costumes cravates

Des souvenirs en pagailles se percutent dans ma tête et dans mon cœur en une symphonie lente et triste, rythmés par les trilles élégantes d’un rossignol, tout près, sans doute abrité dans le jasmin aux effluves capiteuses et envoutantes. À travers les volets coffrés sur l’impitoyable brûlure de l’été, le reflet étincelant de l’eau claire de la piscine m’invite à la détente. Bercée par cette onde fraîche, ma nuque devenue douloureuse pourrait se dénouer,
je me laisserais bercé par l’environnement rassérénant et protecteur de mon îlot de verdure. Sur l’écran de mes paupières closes, le soleil, à travers le feuillage, jouerait en mille lucioles multicolores. La merveilleuse mélodie de la nature au sommet de sa maturité égrènerait pour moi sa partition aux multiples notes : le frémissement des feuilles agitées par une imperceptible brise estivale, le clapotis gracieux de la chute d’eau alimentant le moulin, et une multitude de gazouillis joyeux et prégnants. Un vertige me prends d’un rêve inassouvi, d’un voyage inabouti : rien de précis, juste l’impression de toucher du doigt un paradis tout à coup accessible. Et en cette seconde , devenue éternité, mes soucis s’envolent, pulvérisant mes désillusions, mes tracas, le tumulte de ma vie agitée. Égarée dans mes pensées, je reprends le fer posé un instant, trop longtemps : une emprunte jaunie s’inscrit sur le tissu immaculé. D’un geste rageur, j’arrache la prise, jette la chemise dans la panière. Vite, je me connecte à internet pour commander la sœur jumelle de la chemise détériorée, espérant que Jérémy n’y verra que du feu.
40 ans se sont écoulés...... et je repasse toujours des chemises.
Vraiment marre des costumes-cravates !

Je reconnais que j’ai beaucoup de chance d’être née au milieu du vingtième siècle. Début mille neuf cent, j’aurais dû faire tout à la main, ramener des litres d’eau du ruisseau le plus proche, la faire chauffer avec du bois que j’aurais dû couper, savonner et brosser et battre le linge jusqu’à la propreté, l’étendre et attendre des heures qu’il sèche. Et ce n’est pas tout, faire chauffer le fer sur une cuisinière au bois avant de m’en servir et le faire réchauffer encore et encore. Oui, j’ai beaucoup de chance. Merci la modernité, mais pourquoi n’a-t-on pas inventer une machine à repasser ? On l'a remplirait de linge, appuierait sur un bouton et tout ressortirait impeccable...et même plié ! Ai-je le droit de rêver ?
Marre des costumes cravates !!

Mon deuxième costume cravate m’a séduite en jeans-baskets, le traître ,...et une pile de cinq chemises m’attendait quotidiennement chez lui.
Aujourd’hui, je repasse pour son fils, notre enfant. J’ai laissé le linge de son papa à une autre, mais la malédiction me poursuit, la petite amie de Jérémy ne reprend pas le flambeau, puisque je suis là ..pour ça...
Marre marre des costumes cravates !

Jérémy arrive, demande si son linge est prêt, j’ai à peine eu le temps de boire un verre d’eau, il attrape les cintres sur lesquels sont suspendues ses chemises sans les voir, les accroche dans sa voiture :
-À la semaine prochaine maman !
Et, bien sûr, je serais là, le fer à portée de main ! Il est le prolongement de mon cœur et chauffe à l’unisson de mes sentiments pour mes hommes en costume-cravate.

Le téléphone sonne : de beaux yeux bleus rencontrés il y a quelques jours veulent me revoir.
Il est en jeans- baskets...méfiance ! Très vite, je lui demande quel est son métier, et quel bonheur :
Il tient un pressing !!!!

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