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Comment j'ai tué le Père Noël

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Dan Mézenc

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Mon oncle Waldemar était un homme de caractère. De nos jours, ce genre d’individus, sortis de rien et riches d’un empire, sont rares. Il avait fait de moi son successeur et je devais le tuer.
Ce qui le perdit fut sans doute sa mégalomanie, lui qui bien qu’homme discret, avait construit la plus grande menuiserie du pays. On y traitait toutes les grumes du Grand Nord. Ses concurrents avaient petit à petit disparu et ses fournisseurs, pour la plupart des bûcherons mal dégrossis, l’admiraient ou le haïssaient mais tous vivaient pauvrement des prix de misère qu’il leur concédait.
Sa mégalomanie se manifesta à l’époque de la mort de mon père qui coïncidait avec l’étouffement du scandale financier dans lequel ils étaient tous deux impliqués. De méchantes langues disaient que Waldemar et mon père avaient bâti leur fortune sur le marché noir, graissant des pattes et vivant de trafics illicites pendant la grande période de disette que connut le pays après la guerre.
J’étais lycéen à Helsinki quand j’appris la mort de mon père et que ma mère m’annonça son départ pour la Riviera, - elle ne supportait plus les températures extrêmes du Grand-Nord affirmait-elle - sans même daigner me revoir, me confiant aux soins de mon oncle, qui dit-elle finirait de faire de moi un homme. Et pendant que j’ânonnais mes leçons, mon oncle mis la main sur la fortune paternelle pour racheter les parts de tous les ateliers de Père Noël qui officiaient plus ou moins clandestinement, étouffa les récalcitrants et ajoutant ainsi à la fortune le prestige, s’installait à Rovaniemi et devint l’unique Père Noël. Sa célébrité dépassa vite les frontières et on l’adulait bientôt de Pyongyang à Nouakchott et de Vladivostok à Ushuaia.
La fin des études me ramena dans le Grand Nord et l’oncle Waldemar me confia la direction d’un de ses ateliers. On y fabriquait des milliers de jouets en bois dont la majorité venaient en fait de Chine. J’avais assez vite compris que l’oncle avait confié à des sous-traitants peu scrupuleux les fabrications d’objets soi-disant d’origine contrôlée. Cette direction m’ennuyait et je passais le plus clair de mon temps dans les tripots, cabarets clandestins, clubs louches et boites de nuit qui pullulent dans les alentours de Rovaniemi tant les nuits sont longues, les paysages monotones et les températures extrêmes. L’oncle Waldemar qui me faisait systématiquement accompagné d’un de ses hommes de main, considérait que je finirai par me lasser des plaisirs de la nuit et que tôt ou tard je mettrai un terme à ma vie dissipée et reviendrai à des tâches plus convenables
C’est au Boréal que je fis la connaissance de Leena, elle chantait, enserrée dans une robe de soie mordorée, dans cette boîte à la mode, des succès internationaux. Un orchestre l’accompagnait, la bière coulait à flot et quelques entraineuses passaient de table en table. J’admirais sa voix de cristal, ses cheveux de platine et sa silhouette de sirène. J’en tombai bientôt amoureux.
Mon assiduité au Boréal et mon regard systématiquement braqué sur sa silhouette avaient été remarqués par Leena qui bientôt tombait dans mes bras. Nous fîmes l’amour la première fois à l’arrière de mon pick-up, suffisamment confortable pour des ébats enflammés.
J’aurais tant aimé que Leena devienne la femme de ma vie ! J’aurais pour elle, repris la direction de l’atelier et renoncé à mes escapades nocturnes – et Dieu sait si les nuits peuvent être longues ici ! – dans tous les lieux de perdition que je fréquentais avec toujours plus de plaisirs. Mais je savais bien qu’elle fréquentait plusieurs hommes ou du moins je m’en doutais fortement.
Une nuit que nous dormions ensemble, elle prononça le nom de l’oncle Waldemar. Que les femmes peuvent être bavardes la nuit ! J’hésitai longtemps avant d’interroger l’oncle Waldemar à son sujet. L’oncle me faisait toujours accompagner par un de ses sbires, un géant à l’allure de bûcheron, capable d’intimider les malfrats les plus audacieux des nuits de Rovaniemi. Il voulait soi-disant assurer ma sécurité. J’étais plutôt certain qu’il m’avait collé aux basques un informateur dont le simple rôle était de lui rendre compte de toutes mes frasques et rencontres. Je finis donc par me décider à lui évoquer le nom de Leena. Je vis alors passer un voile de trouble dans son regard. Je ne saurai aujourd’hui reformuler la réponse qu’il me fit. Elle était empreinte d’ambivalence. Il savait manier la langue et l’ambiguïté de ses propos m’avait plongé dans une situation de terribles doutes. J’avais compris que l’oncle Waldemar connaissait Leena voire de la manière la plus intime. Mais je ne pouvais être affirmatif à ce sujet. J’interrogeais Leena qui d’un air médusé, dénia toutes mes assertions mais ne me convainquit pas.
J’étais perdu. L’oncle Waldemar, que je n’aimais pas beaucoup se défiait de moi et Leena semblait me mentir. Je ne savais plus que faire. Le monde de la nuit devint fade. Je n’avais pas le courage de me plonger corps et âme dans le travail de l’atelier. Je dépérissais, seul et maussade dans l’hiver gris et glacial de Rovaniemi. Je décidai finalement de prendre un avion pour Nice et y revoir ma mère dont je n’avais plus de nouvelles depuis bien des années. Je mis du temps pour la retrouver dans son petit appartement de la banlieue de Nice. Je ne sais de quoi elle vivait. Elle avait passé la soixantaine et semblait en grande forme, la peau bronzée, les rides effacées et la chevelure toujours d’un blond nordique.

C’est elle qui me raconta l’histoire. Les trafics infâmes de l’oncle Waldemar et de mon père, comment ils avaient pris la direction de la pègre, leurs relations avec la racaille russe. Puis le blanchiment de l’argent accumulé dans le commerce du bois. Seule elle et mon père savaient l’origine de leur fortune et comment l’oncle avait pu obtenir la gloire en devenant l’unique Père Noël, ultime couverture médiatique et blanc-seing universel. Il m’avait épargné car il voulait faire de mon moi son successeur. Il l’avait épargnée, elle parce qu’elle avait fui à temps et qu’il n’avait pu la retrouver mais il n’avait pas épargné mon père qui en savait trop et avait été exécuté par un de ses hommes de main.
Je repris la route de Rovaniemi et achetai un fusil de chasse. L’oncle Waldemar n’eut que le temps d’un regard ahuri quand je braquai sur lui le fusil et fis feu.
Aujourd’hui je croupis en prison et le Père Noël est mort. Mais les sous-traitants chinois ont parfaitement et directement repris la fabrication des jouets !
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RAC · il y a
Magnifiquement écrit, récit progressif en crescendo très efficace ! Et ce petit soupçon de cynisme à la fin n'est qu'une cerise sur le gâteau. Bravo !
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