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Qualifié

Il prendrait le prochain. Celui-là était encore vide. Avant sept heures quarante, difficile de se faire entendre. Sauf le vendredi. Ils devaient arriver plus tôt pour pouvoir partir en avance, s’épargner des bouchons qui ruineraient la bonne humeur ambiante. Une fuite commune, comme une rustine amovible pour combler le vide.

Il avait mal à la tête. Depuis qu’on lui avait volé son oreiller fétiche, il préférait dormir le crâne à même le carrelage. Il buvait un peu plus pour s’endormir et voilà. Cet oreiller c’est tout ce qu’il lui restait de son ancienne vie. Le tissu sentait la pisse à force, mais pour lui il avait l’odeur des souvenirs. Même ceux là on les lui avait repris.

Hier, il avait engueulé un couple bien habillé. Le type parlait fort et la fille montrait son cul à travers sa mini jupe hors saison. A moins qu’il ne les ait rêvés. En tous cas il avait crié, il en était sûr.

Quatre euros au fond de sa poche. Heureusement qu’il avait trouvé ce portefeuille plein le mois dernier. Il avait mangé des huîtres ce jour là. Les précédentes remontaient à une époque qui semblait n’avoir jamais existé. Il les avait gobées avachi sur le trottoir car on n’avait pas voulu de lui à l’intérieur, même au comptoir. Dehors elles étaient encore meilleures. Ils étaient pareils les huîtres et lui. En train de se débattre dans leur coquille éventrée, à regarder les étoiles sans penser, à attendre comme des cons.

Il avait mal au ventre. Cela durait depuis un petit bout de temps. Il en parlait parfois à la dame de la Croix Rouge qui passait le voir à partir de novembre. Elle était gentille mais tenait absolument à le rapatrier dans son foyer pour fêlés. Il n’était pas fêlé lui, il était brisé. Il préférait encore trainer ses miettes là où le vent décidait de l’éparpiller.

Toujours pas. Une poussette bloquait l’entrée de la rame. En biais. Comme un doigt d’honneur de la génitrice à l’ensemble de ses congénères : « Mon enfant est plus important que le reste de l’humanité ». Une marque de puériculture en vogue devrait réfléchir à ce slogan pour leurs affiches géantes. Un carton en perspective. Et sortir le modèle de couches super absorbantes qui va avec. L’argent n’a pas d’odeur.

Allez. Il fallait se bouger. Se chauffer la voix tant que ce n’était pas bondé. Survivre au premier regard. Rarement sympathique. Gêné, fatigué, insensible, agressif, dégoûté, apeuré, stressé, agacé, indifférent, esquivé, hautain, ça oui. Pour une once d’empathie, il pouvait repasser...

***

Rémi jeta un bref regard au panneau lumineux. Prochain métro dans six minutes. Qu’est-ce qu’ils foutaient à la RATP ? C’était les vacances ou quoi ? Il allait finir par être en retard pour sa réunion de huit heures et quart. Il sentait encore l’alcool. Le diner d’hier avait été sacrément arrosé. Des mois à cravacher sans moufter, il avait bien le droit de souffler un peu non ? Il était crevé.

Et voilà ce foutu métro. Quelques places libres, toujours ça de pris. En jouant des coudes il devrait réussir à faire le trajet assis. Un luxe.

L’odeur de sueur lui sauta à la gorge. Elle imprégnait les sièges et le sol, stagnait à hauteur de nez. Difficile de résister avec les dents du fond qui baignent. Rémi était à deux doigts de gerber. Ne pas respirer. Ne pas réfléchir. Ne pas chercher le coupable. C’était un coup à péter les plombs. Se calmer. Se concentrer sur le dossier à présenter au client. Il le connaissait par cœur ce dossier, il se noyait dedans depuis des lustres...

Ça y est, il commençait à s’habituer. On finit toujours par s’habituer.

Il jeta un regard à ses chaussettes roses aux imprimés bananes qui tranchaient avec ses souliers et son pantalon noirs. Une touche d’excentricité tacitement homologuée par le mauvais goût de la Société. Il bloqua quelques instants dessus. Elles étaient moches en fait ces chaussettes.

Encore cinq arrêts. Il allait falloir courir. « Merci de bien vouloir patienter quelques instants pour régulation du trafic ». Il n’avait pas le temps de patienter. Est-ce qu’il demandait à son patron de patienter lui ? Non, jamais.

« Mesdames, messieurs, excusez moi de Vous déranger pendant votre trajet. Je sais que Vous êtes beaucoup sollicités en ce moment. Je suis SDF, si Vous aviez un peu de monnaie ou un ticket restaurant pour m’aider je Vous en serais très reconnaissant. Ou bien quelque chose à manger, même entamé, je le prendrai volontiers. Encore désolé pour le dérangement. Bonne journée à Vous. Bon courage. »

Rémi fixa son regard sur la poignée de porte automatique. Il n’en pouvait plus de ces discours mécaniques hurlés entre deux sonneries. De ces demandes sans fin. De se sentir coupable d’avoir une vie de merde qui lui rapportait de quoi vivre, quand d’autres n’avaient même pas ça. Il dévia sa cornée de quelques centimètres pour lire l’avertissement du lapin polyglotte. Il ne voulait plus voir la misère, se sentant comme un Tuperware percé qui tente de maintenir une herméticité révolue. Il ne voulait plus être touché. Ne plus y penser. Oublier.

***

Il déambula une première fois sans résultat. Pas une seule petite pièce. Ni jaune, ni rouge. Rien. C’était mauvais signe, annonçant bien souvent le début d’un marathon qui n’en vaudrait pas la chandelle.

Il avait beuglé hier, ses cordes vocales râpaient une bile brûlante. Et il avait trop bu. Encore une fois on devait penser qu’il quémandait de quoi s’en coller une au rouge qui tâche, haleine avinée comme preuve irréfutable du délit.
Il crû un instant que la jeune avec son sac Longchamps lui dépannerait une clope mais elle se remit une couche de fond de teint superflue avant de descende à Miromesnil. Elle ne répondit même pas à son compliment. C’est joli pourtant Fleur de Rutabaga. Lui il aime bien.

***

Et l’autre clodo qui fait du rentre dedans à la pimbêche en Louboutin. Il espère quoi ? Qu’elle va lever les yeux amoureusement pour lui proposer de se marier à Arcachon, ou mieux, lui tailler une pipe entre deux rames ? Le type à côté fait mine de rien, concentration sur-jouée à empiler des bonbons virtuels comme un ouvrier lobotomisé dévolu aux magnas du jeu mobile. Ils ont trouvé le filon avec tous ces décérébrés qui crachent sur la coke mais s’en mettent plein les yeux à longueur de journée.
Il n'a pas fini sa tournée l’autre ? Voilà qu’il fait le retour maintenant. Il n’a pas compris que personne ne lui filerait quoi que ce soit ? Il pleut, c’est mardi, on est fin février, le taux de chômage a encore bondi, ils l’ont dit aux infos, il aura kedal, basta.
Rémi ravale un relent de Chartreuse. Le patron des Petits Gros les a encore bien remerciés. En même temps, avec plus de quatre-cent cinquante euros addition à six, il peut les bénir. On mange mal là-bas en plus.

***

Ça change pas mal à Saint-Lazare. Il n’a pas envie de sortir. Il va rester dans celui là jusqu’à ce que l’on lui file quelque chose. Combien l’ont entendu ? Cent ? Deux-cents peut-être ? Et pas un putain de centime ? Sérieusement ? Il a envie de chier mais il ne partira pas les mains vides. Ne pas vriller. Ne pas s’énerver. Pas évident avec cette gueule de bois d’hiver. S’il picole, ça lui défonce le bide. S’il ne picole pas, il meurt de froid et n’arrive pas à dormir. Il sent les reproches dans ces faces qui se dérobent. C’est facile de juger quand on attend le trois du mois pour vérifier que son petit salaire a bien été viré et que les RTT n’ont pas été décomptés.

***

Rémi rêve de mer turquoise et de sable chaud. De cocktails glacés. De salopes qui lui massent les épaules à l’huile de Monoï. Il se promet de demander une rallonge à la fin du mois. S’ils signent il aura fait gagner un sacré paquet de pognon à ces gros cons à cravate rouge et pompes en cuir de requin blanc. C’est ça leurs couleurs fétiches. Rouge comme le sang et blanc comme leur bonne conscience.
Qu’est-ce qu’il fout là ? A se battre contre son envie de dégueuler avant une présentation qui le laisse de marbre. Il aimerait ne pas avoir d’avenir. Comme l’autre plouc et ses jérémiades. Il serait peinard.
Comme son frère qui a tout envoyé valser. Douze ans qu’il n’a plus de nouvelles. Il pensait le croiser un jour dans le Forum des Halles ou sous un pont en remontant les quais. Il s’est évaporé en se la jouant poète déchu. Genre je vous emmerde, je vais vivre dehors et j’en ai rien à foutre, je ferai ce que la vie veut bien me donner, je vais écrire sur les murs si on ne veut pas lire mes vers. Il doit avoir fait machine arrière, s’être amouraché d’une bonne petite bourgeoise en manque d’exotisme, ou d’une asiate lubrique qui lui a ouvert les portes d’un ciel dégagé. Il y pense parfois. De moins en moins. Il hésite entre les deux hypothèses. Fier comme il est, il n’a pas du tenir longtemps dans la rue.

***

Le type avec ses chaussettes à la con fait de la peine. Il est livide et agité de tics ridicules. Il a croisé son regard en montant dans la treize. Il s’est débiné aussitôt, optant illico pour la technique du point fixe. Pleutre. Il se demande comment on peut en arriver là. Porter tout le poids du monde sur des épaulettes si mal coupées et penser que ça vaut le coup. Cramer chaque minute alors qu’on n’a pas le Sida. Il se demande ce qu’il fait dans la vie. Où il habite. Avec qui il baise. Sa femme doit être en train de devenir moche. La tristesse de l’autre rend moche. La colère rend con. Il doit être sacrément con aussi le dimanche soir. Il doit tirer un coup pour oublier que demain ça recommence. Ou s’endormir devant BFM. Dans les deux cas, une répétition infinie de mensonges. Une pièce de théâtre à la mise en scène vaseuse. Lui aussi il survit. Il ressemble à un gars qu’il connaissait, un brave mec, un peu illuminé mais talentueux. Ils ont le même regard. Celui des biches qui voient les phares trop tard.

***

Il me mate ou quoi ? Il veut ma photo ? A peine huit heures et cette journée m’a déjà épuisé. Si j’avais un euro je le lui filerais qu’il dégage. Il va faire toute la ligne ? Il a même fait fuir la vieille avec son ampli scotché au caddy. Ce n’est pas plus mal ceci dit. Rémi n’en peut plus de Lara Fabian massacrée. Le massacre d’un massacre on appelle ça comment ?

— Eh, Vous auriez pas une petite pièce s’il vous plait ? J’ai vraiment la dalle. Allez, soyez sympa...
— J’ai pas de monnaie.
— Je prends les billets.
— Oui je sais, et les chèques sans demander la carte d’identité. Mais moi je n’ai ni l’un ni l’autre.
— Vous me rappelez quelqu’un.

Il va sérieusement lui gratter l’amitié ? Pourquoi lui ? Il aurait du mettre des chaussettes sobres. Sa femme commence à lui taper sur le système avec ses histoires de petits détails chocs. C’est pas elle qui doit se farcir la discute avec les éméchés.

— Vous me rappelez Gui. On parlait beaucoup avec Gui l’hiver. Lui il ramassait pas mal. Il faisait la sérénade. Et paf, par ici la monnaie.
— Gui ?
— Oui, Gui. Enfin Guillaume. Mais nous on l’appelle Gui. Vous avez les mêmes yeux. Et le même nez aussi.
— Il est où Gui ?
— Pourquoi ? Ça vous intéresse ?
— Bah si je lui ressemble...
— Il est parti terminer un projet coup de poing dans les tunnels du métro il y a quelques années. C’est un cowboy le Gui. Il n’est jamais revenu. On ne sait pas où il est. Certains disent qu’il est mort. D’autres qu’il n’a jamais commencé son projet et qu’il s’est bien foutu de notre gueule avant de mettre les voiles.
— C’était quoi son projet ?
— Une histoire de poème graffé sur le murs de toutes les lignes de Paris. Un mot par-ci, un mot par-là. J’ai pas tout compris. Gui c’est un génie. Moi je suis qu’un pauvre clodo hein Vous savez.

Guillaume était mort. Rémi en était sûr. Il accepta la nouvelle comme s’il l’avait toujours su. Son frère devait être content. Mourir en peignant sa prose illicite. Imbiber les foules endormies sans qu’elles ne s’en rendent compte. Rémi chercha dans le fond de sa mallette et y trouva quelques centimes à donner au type. Encore deux arrêts puis il devrait se précipiter en salle de conférence. Et Guillaume était mort.

***

Voilà qu’il me refourgue ses fonds de tiroir. Sale race. Enfin c’est toujours ça de pris. Pouvoir sortir et aller chier l’honneur sain et sauf. Et puis ce pauvre gars ressemble à Gui. Il le racontera à Polou et Janisse.

***

Dernière ligne droite. Cette sonnerie aiguisée lui file envie de se trancher les veines ou de découper le mec qui l’a créée. Quinze fois. Deux fois par jour. Tous les jours. Un jour il va craquer. Il a eu raison Guillaume de tout envoyer bouler. Relevant la tête vers la vitre en plastique scarifiée, juste avant d’entrer dans la station finale, Rémi aperçoit un mot peint entre deux feux de circulation : Adieu

Montés dans le même wagon sans descendre au même arrêt.

Comme Vous.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Zouzou · il y a
...des personnages souvent retrouvés dans ce transport parisien ! mes voix
Si vous aimez , http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-soldats-imposent
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fatiguee-la-plume

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Jean Calbrix · il y a
Un savant chassé-croisé dans le métro avec ce type noyé dans ses préoccupations et un SDF qui fait la manche, et les deux se rejoignent pour une finale inattendue et bien concoctée. Bravo, Alex ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur me triste sort d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Chantal Noel · il y a
Votre texte devrait être affiché dans le métro! Bravo, votre écriture est touchante.
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Pat O'Tellin · il y a
Wow. Je rentre d'avoir dépensé toutes mes pièces de monnaie à Paris. Trop de misère. Les dernières sont pour votre héros.
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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Génial , vous m'avez enlevé le texte de la plume car ayant vécu pour la énième fois la situation dans le métro j'ai commencé un texte sur le sujet mais le vôtre est tellement parfait que je stoppe net mon écriture! je ne dispose que de 3 voix , vous les avez.
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Kenavo · il y a
Les oubliés pas oubliés... MES 5 voix ! Vous pouvez aussi aller voir ma poésie ''Aphrodite 2018'' pour le prix Saint-Valentin...
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Untrucbadour · il y a
Un trajet long et douloureux et une chute qui n'épargne personne. +4.
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Yasmina Sénane · il y a
Nouvelle très bien écrite !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" pour le prix Saint-Valentin" ?

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Jarrié · il y a
Triste rappel d'une histoire qui ne doit pas être une exception malheureusement. Bien écrit. rdv sur mon site si le coeur vous en dit .
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FrankVineuil · il y a
Complètement d'accord avec Clair de Lune !!!!
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