Comme un prophète

il y a
13 min
383
lectures
20
Qualifié

"De tout ce qu'on écrit, je n'aime que ce qu'on écrit avec le sang. Écris avec ton sang et tu découvriras que le sang est esprit." (Zarathoustra)  [+]

Image de Automne 2020

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Je suis né en avril 1968. Si vous comptez neuf mois plus tôt (avril, mars, février, janvier, décembre, novembre, octobre, septembre, août), vous verrez qu'à l'époque où je suis né, dans les vapeurs droguées des nuages et l'électricité musicale d'un espoir pacifique, c'était l'été de l'amour, summer of love comme on disait à l'époque, pour parler de ce rendez-vous hippie et musical. Mes parents y étaient, et sans doute ai-je été conçu dans les champs fleuris en bordure de San Francisco. J'ai grandi dans les vinyles de ma mère, car elle ne portait pas de jupes. On est resté aux États-Unis quelques mois, dans cette étrange euphorie stellaire, dans cette révolution de fleurs et de mélodies, jusqu'à l'assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968. Là, mes parents ont décidé de rentrer en France, il fallait retourner à la maison car c'était trop dangereux maintenant. Le temps qu'on arrive, c'était le mois de mai, les pavés volaient dans les rues de Paris, l'atmosphère était lourde et violente. Mon père allait manifester avec les autres, et moi je restais à la maison à téter ma mère pendant qu'elle écrivait son roman. On regardait parfois les scènes à la fenêtre, sous les nuages de poussière de cette révolution de pavés et de slogans, en attendant que mon père rentre. En moins d'un an, j'avais vu ce qu'il y avait de plus beau et de plus terrifiant au monde.

Mes parents passaient la plupart de leurs journées à la maison nus, et rares étaient les minutes où la musique s'y taisait. J'ai fait mes premiers pas sur les rythmes fous de Woodstock et de Monterey. Vous n'imaginez pas cette jeunesse chanceuse dans laquelle j'ai vécu. Très vite j'ai compris que la vie n'était difficile que si on voulait qu'elle soit difficile ; qu'elle était en fait ce qu'on voulait qu'elle soit. Mes parents avaient décidé que la vie serait belle, elle le fut. J'ai vu l'amour dans les danses du soir au salon, dans le lit de mes parents la nuit, dans la fumée des joints et le rire des bouteilles à la cuisine. Des amis venaient souvent faire la fête à la maison, et cela ressemblait à ce que j'avais vécu aux États-Unis. J'ai tété dans ces soirées tous les seins du monde. J'apprenais à la maison les leçons que mon père me faisait. Il critiquait sévèrement l'école, s'insurgeait de l'enseignement qu'on faisait avaler aux jeunes, gavés de mensonges et d'approximations superficielles qui selon lui n'apprenaient rien sur la vie. Il m'a parlé de philosophie sans évoquer de philosophes, simplement en me faisant réfléchir sur les paroles des grandes chansons du rock – j'ai connu l'anglais en même temps. Il n'aimait pas les maths ; il disait que c'était toujours plus rapide d'aller sur la Lune avec David Bowie que de calculer le nombre d'heures pour faire la distance de la Terre à la Lune, et que la seule addition qu'il importait de savoir c'était One plus one de Godard. Avec ma mère j'ai appris la guitare. Elle me faisait jouer les Beatles, Bob Dylan et Joni Mitchell, et elle m'a initié aux seuls chanteurs français actuels selon elle, les poètes, les rebelles, Brassens, Brel, Ferrat et Ferré. Je devais avoir à ce moment six ou sept ans. Et déjà je sentais que la vie c'était autre chose que ça.
Mon père était follement amoureux de ma mère, et ma mère adorait mon père. Cela ne les empêchait pas d'être libres et heureux, ils avaient en fait pour l'autre une confiance éternelle qui effaçait toute tentative de jalousie et leur permettait de vivre des relations avec d'autres personnes. Si on n'aime qu'une personne, disaient-ils, on est égoïste ; il faut aimer le monde entier. Encore une leçon de l'été de l'amour de ma naissance. Summer of love. C'est cette école que j'ai faite, « l'école de l'amour » comme l'avait surnommé mon père. 

Très vite j'ai commencé à écrire. C'est venu tout seul, un matin, comme les premiers pas. J'ai pris une feuille pour dessiner mais au lieu de tracer des formes j'ai esquissé des lettres. Je savais lire et écrire déjà, mais jamais je n'avais pris l'initiative de le faire par moi-même. Mon père m'avait entraîné aux dictées et aux recopiages, mais à ce moment c'était comme si je volais de mes propres ailes. J'ai demandé qu'on m'offre un gros dictionnaire et je l'ai lu. Ma mère trouvait l'idée très bonne, ça amusait plutôt mon père. En 1975, si vous comptez sur vos doigts vous verrez que j'avais huit ans, j'ai réussi à écrire une première chanson, avec des rimes. Je l'ai donné à maman et elle l'a mis en musique. Elle l'a chanté plusieurs fois sans jamais oublier de dire que c'était son fils qui l'avait écrite. C'était une chanson sur son amour et moi. Je voyais dans les yeux de mon père de la fierté quand ma mère commençait la mélodie. Il me regardait avec un air complice. L'année d'après il m'a offert ma première guitare.

Le roman que ma mère était en train d'écrire pendant toutes ces années était fabuleux. Elle nous l'a raconté plusieurs fois, parfois elle nous demandait ce qui pourrait se passer ensuite et nous avions de sérieux fous rires. J'avais encore les idées et la fantaisie d'un enfant. C'était l'histoire d'un oiseau, le monde vu par les yeux planants d'un petit oiseau. Les aventures et les rencontres de cet oiseau avec des avions qui se tiraient dessus ou larguaient des bombes, des hélicoptères qui crachaient du feu, des fusées qui trouaient l'air dans un vacarme ahurissant pour faire trembler la Lune et les étoiles. Le rêve de cet oiseau était d'atteindre les étoiles. Il y avait énormément de poésie dans les mots de ma mère ; dans cette poésie se cachait énormément de philosophie ; cette philosophie n'était faite que d'amour et de tendresse. Le petit oiseau était libre, il voulait libérer les avions, les hélicoptères, les fusées, les montgolfières. Il voulait libérer l'étoile sur laquelle il irait, pour qu'elle soit une étoile filante qui exauce les vœux les plus sincères. C'était une fin qu'on avait imaginée. Le vœu le plus profond du petit oiseau c'était la paix éternelle. Ma mère n'a jamais terminé ce livre, qui aurait été un chef-d’œuvre mondial. Elle est morte avant son succès.

C'était en décembre 1980, j'avais douze ans. Nous étions allés aux États-Unis dès qu'on avait lu dans les journaux que John Lennon avait été assassiné par un de ses fans lors d'un concert. Mes parents l'avaient rencontré pendant une minute, ils n'avaient jamais cessé de l'adorer. Ils m'avaient raconté que John m'avait baptisé avant que je naisse, en embrassant le ventre enceint de ma mère. Nous espérions tellement pouvoir assister aux funérailles, être parmi ces millions d'orphelins, lorsque nous apprîmes à la radio que John avait été incinéré et que Yoko Ono ne voulait pas de funérailles. Ça a été un choc dans la voiture. Pas de funérailles pour la mort d'un prophète, c'était l'incompréhension générale. Après, Yoko annonça qu'elle désirait que les soutiens et de fans se réunissent à Central Park pour se recueillir dix minutes dans le silence en hommage au poète. Ma mère n'a pas hésité un seul instant, nous y sommes allés. C'était immense. Pendant les cinq premières minutes à peu près, un silence pesant s'est abattu sur Central Park. Puis des oiseaux sont entrés dans le ciel en planant et chantant. Et les milliers de visages réunis dans cette prière se sont mis à pleurer gaiement. Nous ne devions pas prier pour un dieu ou pour un autre, nous devions prier pour l'humanité, pour John qui fut son prophète. Dans la chambre d'hôtel, ma mère, mon père et moi avons chanté Imagine en dansant nus, presque dogmatiquement. Mon père a récité un « Notre John », parodiant la prière des catholiques, parce que pour lui John était une forme de dieu, peut-être un Jésus moderne, au moins un Père spirituel. Puis j'ai chuchoté à l'oreille de ma mère qu'elle pouvait dédicacer son roman à Lennon, elle m'a pris dans ses bras, m'a embrassé et m'a remercié. On devait rester aux États-Unis encore quelques jours, c'était en quelque sorte un retour aux sources et un pèlerinage dont les circonstances tragiques de l'assassinat ne furent qu'un affreux prétexte. Mes parents voulaient me montrer, maintenant que j'étais grand, ce que c'était, les États-Unis, que tout avait changé, que les arcs-en-ciel étaient noirs, que les colombes étaient mortes, que les hippies étaient en prison. Par rapport aux films et aux photographies que j'avais vus du summer of love, ça n'avait en effet plus rien à voir.
Nous nous promenions dans les rues de New-York quand nous sommes passés dans un magasin de disques. J'ai insisté pour entrer et mes parents ont fini par céder. La boutique sentait la musique, c'était impressionnant. Mes parents ont commencé à discuter avec le vendeur en anglais, moi je glissais mes doigts dans les rayons, en feuilletant les étagères comme on feuillette un livre dont les pages sont des vinyles. Mes parents m'ont demandé si je voulais rentrer parce qu'il était tard, j'ai dit que je restais encore un peu et que je rentrerai seul, que je connaissais le chemin. Ils sont partis et j'ai replongé dans ce grand tourbillon musical. Le vendeur a commencé à me parler des nouveaux groupes, des nouvelles formes de musique. Je lui ai demandé s'il était à Central Park pour réaliser le souhait de Yoko Ono, il m'a répondu qu'il avait fait son silence ici dans sa boutique, sa chapelle. Je lui ai raconté comment ça s'était passé, comment mes parents avaient rencontré John, comment il m'avait baptisé, et le vendeur m'a offert un disque. Il m'a dit que c'était ce qui se faisait de mieux aujourd'hui. J'ai demandé si je pouvais l'écouter, il a mis le disque sur la platine. Le groupe s'appelait Gamma, la chanson « No tears ». Le nom du guitariste m'était connu, Ronnie Montrose, celui de Van Morrisson. Nous avons écouté le morceau jusqu'au bout sans rien dire. À la fin, il m'a rendu le disque, a signé la pochette en écrivant « To my friend, with love » et m'a serré la main. Je l'ai salué et suis sorti. La rue était pleine de voitures de polices et de pompiers. Sur le chemin jusqu'à l'hôtel, les mains dans les poches, j'avais encore la musique dans la tête. Je me disais que je jouerais un jour le morceau à la guitare. En arrivant vers l'hôtel – c'était un petit établissement, nous n'étions pas riches – les derniers coups de feu d'un immense brasier résonnaient encore. Je me suis caché derrière une poubelle et j'ai attendu en tremblant que ça passe. Un groupe de militants noirs pour les droits civiques avait mis le feu à des voitures et avaient saccagé quelques boutiques tenues par des blancs, sans faire de mal à personne. La police était intervenue et avait ouvert le feu en tirant sur tout ce qui bougeait. Mes parents revenaient à l'hôtel à cette heure, j'ai pleuré de peur. Ils avaient été là, au milieu des débris sur le trottoir de l'hôtel. Mon père avait été transféré à l'hôpital, ma mère était déjà morte, m'apprit-on. J'ai couru dans l'hôtel, dans la chambre, je me suis effondré sur le lit, le visage enterré dans l'oreiller. J'ai pleuré en silence. Après un long moment j'ai déposé sur la platine le disque blanc des Beatles, j'ai glissé le diamant sur Blackbird. J'ai repensé au roman de ma mère qui ne serait jamais terminé. « You were only waiting for this moment to arrive », répétai-je la voix brisée.

« Summer of love, winter of death,
« Life of hope and life of depths »

J'ai pu retrouver mon père à l'hôpital. Il était physiquement présent mais son esprit était ailleurs. Il me parlait comme on parle à un mur dans un hôpital psychiatrique. Je lui ai joué de la guitare pour le rassurer, mais j'étais trop affaibli de le voir dans cet état, de le voir sans ma mère. Quand il est sorti, il pouvait marcher sans problèmes, nous avons récupéré le corps de maman. On l'a mis dans le coffre de la voiture et on a traversé l'Amérique de New-York à San Francisco. Mon père a trouvé un des champs où les fleurs avaient envahi les cœurs d'une génération, il a creusé un trou et y a mis maman. On a rebouché le trou, on a planté un arbuste et puis on est parti sans rien dire. Il fallait retourner en France, rentrer à la maison, c'était trop dangereux ici maintenant.

Sans ses amis mon père se serait jeté par la fenêtre le lendemain. Grâce à eux il n'a que sombré dans l'alcoolisme. Il s'est fait virer rapidement, ce n'était pas juste, il était trop triste pour pouvoir travailler ; mais avec un peu de temps il serait allé mieux. Un jour je l'ai retrouvé au milieu du salon dans notre appartement, en train de casser tous les disques de ma mère. Il voulait y mettre le feu et se servir de ses larmes pour éteindre l'incendie. J'allais au lycée et je donnais des cours de guitare pour gagner un peu d'argent de poche. J'ai empêché le pire. Je faisais venir des amies de ma mère pour assurer les besoins sexuels et sociaux de mon père. La crise cardiaque a fini par arriver en claquant la porte après une piqûre de drogue. À quinze ans je me suis donc retrouvé seul avec le cadavre d'un père sur le dos. Je savais qu'il aurait fallu voler jusqu'aux États-Unis, retrouver le trou où ma mère était et le mettre à côté d'elle, mais je me disais aussi, et certains amis de mes parents furent d'accord avec moi, que si je décidais de l'incinérer, comme John Lennon, je pourrais éparpiller ses cendres dans la tourbe du pot en terre de notre pommier. Nous avons voté, et comme personne ne pouvait se rendre aux USA, cette option a été élue. J'étais orphelin et vagabond. J'ai vendu l'appartement et la plupart des meubles et des décorations ; je n'ai gardé que ce qui tenait dans un grand sac à dos, que les souvenirs les plus essentiels. Avec tout l'argent que j'ai récolté, mon sac et ma guitare, une valise remplie de disques, je suis parti. Je n'avais pas de diplôme, pas d'études, pas de toit, pas de parents, que pouvais-je faire encore dans ce monde urbain du travail ? C'est à peine si j'avais encore des rêves.

J'ai relu le roman de ma mère en entier, en me demandant ce que je pourrais en faire. Elle aurait voulu le terminer, elle rêvait de le publier. Mais ça sonnait faux maintenant qu'elle était morte. Tout ce que je pouvais faire c'était l'envoyer à une maison d'édition dans sa version inachevée. Mais qui voudrait publier un livre sans fin ? Pouvait-on glisser une note sur les intentions de fin imaginées par ma mère, à imprimer sur la dernière page du bouquin ? Quel titre aurait-il donc, fallait-il que je choisisse moi-même ? Fallait-il que je termine le roman avec mes mots ? Je n'avais aucune idée, aucune envie d'avoir à choisir. Je ne savais même plus si le livre devait exister ou pas. Pour l'instant les brouillons resteraient dans une poche de mon sac à dos et je jouerais de la musique dans la rue.

Jour après jour, comme le sablier qui perd chaque seconde un grain de sable, mes économies s'épuisaient. Les gens n'écoutaient plus les musiques que je connaissais en anglais, de Woodstock et de Monterey. Quelques fois un patron de bar m'engageait pour un concert d'une soirée, quelques fois un intrus versait dans mon verre de mendiant des larmes nostalgiques. La fin des années 80 fut pour le rock une résurrection, les années 90 une explosion. Chaque jour où sortait une nouvelle chanson, ou qu'un nouveau groupe émergeait, mes apprentissages devenaient ringards et ma guitare sonnait faux.
Le 24 novembre 1991, Freddie Mercury mourrait alors que je jouais sur la place des marchés Bohemian Rhapsody. La coïncidence, la synchronisation malsaine et non voulue me donna plus d'audience. On me suppliait de jouer un autre hymne de Queen et un autre encore ; mon concert fut gratuit mais il me rapporta beaucoup. C'est là que je rencontrai Diana. Elle m'invita à dîner le soir après le concert, et je dormis chez elle. Elle incita pour que je reste un moment dans son studio, que je m'installe au moins pour l'hiver, histoire d'être au chaud. Diana était charmante, elle fut impressionnée par ma collection de vinyles. Elle venait d'un autre monde que le mien, celui des études et de la société. Elle était un peu plus vieille mais elle semblait encore jeune et rebelle. Ses parents étaient partis en 1968 pendant les émeutes, à la campagne et elle avait fait ses études dans le sud de la France. En échange de ses cours de maths, je lui donnais des cours de guitare.
Un jour de printemps elle tomba sur le manuscrit du roman de ma mère et le lut en entier, le trouva formidable, me demanda pourquoi ce n'était pas fini. J'en vins à lui raconter mon histoire. Elle parut secouée mais attentive, émue mais heureuse. À la fin elle me conseilla d'écrire une lettre à ajouter à la fin du livre, et de l'envoyer à un éditeur. Les souvenirs remuèrent mon âme encore fébrile et je fondis en larme dans le creux de son épaule. Le lendemain j'acceptai de me lancer dans la démarche, elle finit par m'avouer qu'elle était enceinte de moi. Nous avions chacun un bébé en gestation.

« Ma mère a écrit ce livre en revenant des États-Unis, à l'été 1967, l'été de l'amour où elle avait été avec mon père. Elle avait eu l'idée d'écrire l'histoire de cet oiseau quand mon père avait reçu sur l'épaule une fiente. Ils avaient beaucoup ri. Ce conte parlait de l'amour, de la liberté, de l'espoir d'une génération accrochée au fil de la musique. Elle n'a malheureusement pas eu le temps de l'achever.
Il est difficile, pour moi, de prendre le relais, de faire les derniers pas. Nous avons écrit ce roman à quatre, à six mains, mais les mots de ma mère étaient plus justes que les nôtres, à mon père et moi. Nous avions débattu sur la fin du livre, qui donnerait tout le ton politique du roman : mon père pensait que le petit oiseau devait mourir, soit tué par un chasseur, soit percuté par un avion, soit par un autre rapace, un aigle ou un faucon ; moi j'aimais l'idée que ce petit oiseau atteignait son rêve, atterrissait sur son étoile et la délivrait du système solaire, en faisait une étoile filante qui exauce les vœux, et qui exauçait le vœu sincère de paix universelle du petit oiseau. Ma mère ne savait pas, elle aurait voulu une fin triste mais optimiste. Je ne trancherai pas sur la fin à donner à ce livre dont je ne suis pas l'auteur. Je laisserai ces pistes effleurées à l'esprit du lecteur qui en fera ce que bon lui semble.
Ma mère n'avait jamais parlé de titre. Elle voulait le trouver une fois l’œuvre finie, après avoir tout relu. Bien sûr, elle avait noté quelques idées sur un carnet à part, quelques phrases du livre qui pouvaient servir de titre, quelques concepts interpellants, quelques poèmes de deux mots... Mais jamais elle n'a parlé d'un titre meilleur qu'un autre. Parmi eux, « Le petit oiseau », « Petit oiseau », « Quand les ailes de l'amour s'ouvrirent », « Summer of love », « Le cœur qui bat des ailes et qui s'envole dans un air de musique ». Là encore, ma tâche n'est pas de choisir, parce que je ne sais pas, je ne peux pas. Je ne suis que le fils de cet été 67, que l'enfant de ce livre. Je n'ai aucun titre, moi. Pour les besoins de l'édition, sans doute devrais-je tout de même déclarer quelque chose, comme on déclare un enfant par son prénom à la mairie. Je l'intitulerai « Blanc », comme le plus bel album des Beatles ; celui qui introduisit Yoko Ono dans le groupe, comme une bombe à retardement, celui qui revint vers le rock'n'roll et l'acoustique, celui qui fit germer l'espoir d'une génération dont je suis la fleur. J'aimerais que cette lettre soit ajoutée à la fin du livre, avec ces mots écrits sur une page : Ce monde-là existe, il est comme un phénix à faire renaître. »

Diana a lu la lettre. On a recopié le manuscrit du livre et on l'a imprimé en plusieurs exemplaires. On l'a envoyé à des éditeurs, on a attendu les réponses. Aucune. On a attendu longtemps. Toujours rien. Et puis un jour la nouvelle est arrivée : un éditeur était intéressé. Je l'ai rencontré, il m'avait l'air d'un escroc, car il voulait changer certaines phrases. J'ai refusé catégoriquement. Une autre lettre est arrivée un peu plus tard, d'un autre éditeur qui voulait me voir. Je l'ai rencontré. Nous avons parlé de musique, des dernières sorties, des nouveaux groupes de rock prometteurs, de l'été 67 à San Fransisco, de Woodstock, de Monterey, du Live AIDS de 85, et du roman de ma mère. Il allait le publier. Ça allait faire du bruit. Il faudrait se préparer aux interviews, aux médias, aux critiques, au succès. Nous avons signé un contrat. En rentrant, j'apprenais que le ventre de Diana était rempli d'une fille et que c'était pour bientôt. Nos deux bébés naîtraient en même temps, ils seraient jumeaux, ça serait fabuleux. Le roman avait été écrit pendant que je me constituais en fœtus, il serait publié quand mon enfant naîtrait. Il n'existe pas dans l'histoire de plus belle coïncidence. Ma mère serait fière. Papa aurait pleuré de joie.
Quand le livre est sorti, une semaine après notre fille naissait, c'était en septembre 91 deux mois avant la chute officielle de l'URSS. L'Amérique avait gagné ce bras de fer, le livre de ma mère était dans les rayons des librairies comme une poignée de main serrée gaiement entre l'humanisme de l'idéal communiste bafoué par la dictature et le rêve américain de 67 et 68 bafoué par la démocratie.

Et aujourd'hui, 24 novembre 1999, huit ans après la mort de Freddie, dix-neuf ans après celle de John et de mes parents, je me tiens devant vous, les jeunes, pour vous parler de ce rêve-là qui s'est envolé. Ce rêve-là, ce petit oiseau-là. Le XXIe siècle s'ouvre dans un mois et demi. Le compte à rebours est lancé... J'espère que vous êtes prêts à faire renaître ce rêve d'espoir. Si on ne veut pas refaire le monde quand on a vingt ans, quand est-ce qu'on décidera de le refaire ? Faites-vous plaisir, croyez en cet été de l'amour. Croyez en l'amour, battez-vous en son nom, soyez les chevaliers servants de cette cause. Et vous pourrez atteindre la paix éternelle dans le monde entier.


Il se tut un instant et sortit de son étui sa guitare. La salle était remplie d'étudiants, au fond les profs se rappelaient certains moments de leur passé, qui surgissaient comme des phénix de leur mémoire.
Il y eut un silence. Quelques notes. Et il commença à jouer tout ce qu'il connaissait. Il pleura, il rit et le public chantait avec lui.
Comme un ange dont les ailes se délitent après qu'il ait accompli sa mission, le guitariste étouffa ses dernières notes, dans un geste impulsif, il hurla, sortit de sa poche une boîte d'allumettes et mit le feu à sa guitare, les larmes aux yeux. L'instrument s'embrasait légendairement dans la stupeur et l'admiration générales.
Au fond de la salle, Diana regardait ce spectacle, émue, en tenant la main de Jane, sa fille effrayée de neuf ans. Elle était enceinte de huit mois, c'était un garçon.
20

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !