Comme un poisson dans son bocal

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Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

Même de là où on était, on a entendu l’explosion. Une déflagration soudaine, comme le rot d’un dieu refoulé depuis des millénaires et qui a jailli avec une force titanesque. La structure toute entière a même tremblé, et nous avec. Petit à petit, les nuages se sont parés de taches ocreuses.
On a essayé de joindre la base. La première fois, ça a marché : « Tout va bien, nous maîtrisons la situation. Nous reviendrons vers vous en temps donné. » Voila ce qu’ils nous ont dit.
Puis le blanc crémeux des nuages s’est entièrement changé en cette teinte brun-rouge, et bientôt la Terre entière s’est retrouvée couverte d’un manteau de rouille.

Au bout de deux semaines, on a tenté de les rappeler. Mais plus rien, silence radio. Passé un mois, toujours pas de réponse. On a commencé à s’organiser en rationnant la nourriture et l’eau. Surtout pour Sergei, qui avait tendance à bouffer comme quatre. De son côté, Élisa a continué ses expériences biologiques et moi, j’ai continué à prendre mes mesures. Tous les deux s’inquiétaient pour leur famille. Sergei avait un fils en bas âge et Élisa était de jour en jour plus nerveuse, les messages hebdomadaires de son mari lui manquaient, ainsi que le sourire de ses deux jumelles. Elle n’arrêtait pas de se bouffer les doigts, grignotant ceux-ci comme un écureuil s’acharne sur sa noisette.

Deux mois qu’on n’avait plus de nouvelles. De drôles d’éclairs parcouraient la chape de nuages. Ils avaient des couleurs inquiétantes, anormales, d’un noir fugitif et menaçant.
Sergei devenait de plus en plus pénible. Il chantait à tue-tête en russe et ça en devenait exaspérant. De plus, il lançait des gaz de plus en plus nauséabonds à tout va. On se sentait comme dans une cocotte remplie de choux-fleurs là-dedans...
Mon guppy, Miss Baker, me manquait énormément. La seule famille que j’avais. Je l’imaginais flotter avec nonchalance entre l’amphore et le scaphandrier, à l’aise dans son bocal. La regarder déambuler m’a toujours rassuré ; la meilleure des thérapies alors que parfois on se sent sombrer, incapable de remonter à la surface, lesté par les obligations de la vie.

Au troisième mois, on a commencé à manquer de nourriture. Sergei et Élisa espéraient toujours que le ravitaillement viendrait nous sauver, qu’ils allaient frapper à la porte et sourire en grand pour dire : « Coucou, désolé pour le retard ! » Ils n’avaient pas idée de l’inconséquence de leur optimisme. Pendant qu’ils se berçaient d’illusions, je me préparais au pire. Bientôt nous allions manquer d’eau.
Élisa finit par rester alitée, elle se plaignait de maux de têtes atroces. Le bout de ses doigts n’était plus que plaies rougeoyantes et lambeaux de peaux qu’elle s’évertuait à arracher avec une frénésie qui confinait à la folie. Elle était triste à voir.
Sergei, lui, devenait fou. Il ne parlait plus qu’en russe et jouait avec tout ce qui traînait. Et en plus il était tout nu ! Ce diable se baladait à poil dans toute la station, refusant de porter tout vêtement. J’ai essayé de le remplacer pour la maintenance mais je n’ai que de piètres connaissances en la matière. Et puis ça puait... Le pétomane nous faisait un de ces concertos comme un trompettiste lancé dans un solo interminable !

Alors qu’Élisa était allongée depuis cinq jours et que nous étions toujours sans nouvelles, Sergei est mort. Je ne sais pas trop ce qu’il s’est passé, mais avant que son visage ne reste figé en une singerie de masque de carnaval, il m’a confié, en langue intelligible, une curieuse révélation : « La Mère-Patrie a mis son plan à exécution ! Ils ont trompé tout le monde, mais ils se sont aussi trompés eux-mêmes ! En voulant déployer leur nouvelle force, l’énergie contenue dans le fragment de la météorite de Toungouska, ils ont réveillé la colère de Perun... Mais ces imprudents n’avaient aucune idée de ce qu’ils faisaient. Les fous, Ax ! Les fous, ils se sont noyés dans leur complexe d’infériorité, dans leurs illusions de grandeur et de renouveau. Ils ont condamné la Terre et ses habitants à une ère de désolation. Cours Alexandre, cours te réfugier sous terre et prie pour que le Domovoï veille sur ton terrier ! »
Voici ses derniers mots. Tu vas me manquer Sergei, mais finalement ce n’est pas si mal... Au moins, l’air recyclé est de nouveau respirable.

Hier je suis resté au chevet d’Élisa. Elle était agonisante, au bord de l’abîme, et je l’ai vue partir. Il n’y avait rien de poétique dans cela. Elle m’a regardé, apeurée et suppliante. Son corps était tellement maigre que j’ai cru qu’elle partirait en poussière. Mais non, elle s’est plutôt changée en un glaçon de chair, froid et rigide. J’ai vu l’étincelle dans ses yeux quitter son foyer. Où est-elle partie ?
Les éclairs noirs dont les grondements arrivaient même jusqu’à nous se sont tus. Ils sont figés dans la chape devenue immobile comme une immense couverture de glace. J’ai même l’impression que la Terre s’est arrêtée de tourner.
Pendant que j’écris ces lignes et que j’aperçois le hublot de l’écoutille, je me demande ce qu’il advient de Miss Baker en ce moment ? Est-ce que les guppys, à l’aise dans leur bocaux, ont réussi à survivre au cataclysme ? Qu’a-t-il bien pu se passer devant leurs petits yeux globuleux ? Ont-ils conscience de ce qui est en train de se passer ? Pour ma part, je pense que oui. À force de contempler Miss Baker j’ai établi une sorte de connexion, un échange cognitif qui a balayé le mur solide de mes perceptions humaines. Jusqu’à creuser une brèche qui a permis l’irruption de sensations nouvelles. Ce n’est pas quelque chose que je peux interpréter, ça se ressent de façon instinctive.
Par le hublot, le vide stellaire, la Mare Incognitum, qui attire mon regard comme les yeux de Miss Baker séduisent mon attention. Alors j’ai pris une décision. Je ne veux pas mourir seul ici, accompagné de deux cadavres et enfermé dans un tombeau de verre et de métal en orbite. Je vais donc enfiler une combinaison spatiale extra-véhiculaire et je vais sortir puis me laisser porter par l’inertie gravitationnelle. Je vais flotter dans cette mer infinie, comme un poisson dans son bocal.
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jusyfa *** Julien · il y a
Pas mieux que Loodmer ! :-))
Bonjour Benjamin, sans vouloir vous obliger et si votre temps le permet :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur
Actuellement en finale.
Julien.

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Benjamin Meduris · il y a
J'ai bien lu votre texte, une sollicitation suffisait. Je n'ai pas aimé tant que ça, voilà pourquoi je n'ai pas voté ni commenté, je n'avais pas spécialement de choses à dire. La lecture était agréable mais le thème, les personnages ainsi que la fin ne m'ont pas convaincu.
J'irai lire d'autres de vos textes par contre, vous pouvez comptez sur moi.

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Long John Loodmer · il y a
Pas mieux que Champolion.
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Benjamin Meduris · il y a
Merci Loodmer !
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Champolion · il y a
Et bien,maintenant,je sais ce qu'est le guppy que je viens de découvrir!
Mais je viens surtout de découvrir un auteur bourré de talent , qui m'a embarqué dans son oppressant huis-clos avec une technique d'écriture quasi hypnotique, mêlant adroitement le rire aux larmes et me faisant tourner dans l'étrange "bocal" de sa nouvelle ,tel une Miss Baker,vaguement inquiet mais sous le charme.
Mes voix
Champolion

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Benjamin Meduris · il y a
Merci Champolion ;-)

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