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Comme la primevère au printemps

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Anaëlle tenait ses mains bien appliquées et souples sur les touches du piano. Elle jouait'' l'éducation sentimentale''. A son doigt majeur, elle portait une bague avec un solitaire étincelant. La bague était finement ciselée, en or. Ses autres doigts se mouvaient, vierges de bijoux. Un jonc en or rose entourait son mince poignet. Ce dernier était cependant assez solide pour accompagner la mélodie. Il dirigeait le pouce, l'index, le majeur, l'annulaire et le petit auriculaire sur le clavier. Anaëlle effleurait délicatement les touches blanches et noires, et ses ongles rouges carmin contrastaient comme des pétales de roses posés sur du marbre ou de l'ébène. Un beau rideau bleu profond, en velours, calfeutrait le fond de la salle. Les plis du tissu étaient comme des caresses profondes qui font frissonner le bas du dos. Elle jouait du piano, et en même temps on ne la voyait plus. Pourtant, Anaëlle était bien présente. Au niveau de sa tête se profilait le dessus du piano. Il était noir laqué, et sur lui se reflétaient les cheveux bouclés de la jeune femme. Sa chevelure, couleur de l'or, se mariait avec celle de ses chaussures. Elle portait en effet des mocassins bleu marine, vernis. Ses pieds ainsi enveloppés lui donnaient une allure élégante et raffinée. Elle jouait merveilleusement des pédales avec ses pieds. Celle de droite prolongeait la vibration des cordes pour créer une atmosphère harmonique, celle de gauche décalait la mécanique des marteaux. Anaëlle dirigeait son morceau tantôt en pédale de sustain, tantôt en uni corda.
Le sol s'habillait de moquette fauve. Elle étouffait tout bruit étranger au piano. Un homme s'approcha discrètement de la pianiste, seule dans la salle. Ses mains se posèrent sur son cou et caressèrent sa nuque, longue et douce. Anaëlle ne s'y attendait pas et tressaillit en se retournant:

-Tu es là, quelle surprise! J' ai de la chance d'avoir un amoureux comme toi, Arthur, qui sait m'étonner après tant d'années passées ensemble.

-Et moi donc, répondit il, tu es toujours aussi belle, éblouissante dans ta musique, et si lascive.

Elle se retourna complètement, en faisant un tour sur son tabouret. Elle avait mis dans ses cheveux un parfum des îles. Elle rejetta sa cascade de boucles étincelantes en arrière. Des effluves de noix de coco s'élevèrent dans les narines de l'amoureux transi.
Arthur observa le mouvement du cou d'Anaëlle qui s'était courbé, semblable à celui d'un cygne. Il le prit dans ses mains, telle une coupe et y déposa un baiser moelleux. Anaëlle s'empourpra et recueilli ses lèvres sur les siennes pour les épouser. Des frissons de plaisir parcoururent son dos et gagnèrent le creux de ses reins. D' un geste délicat, elle caressa le visage et les cheveux blonds, soyeux de son amant. Puis, ses caresses descendirent jusqu'au haut de son pantalon. Le plaisir était chaud, puissant.Arthur s'éclipsa pour fermer la porte de la salle. Il revint à elle. Anaëlle s'était allongée sur la moquette, dans sa plus simple nudité. Elle dégageait une lumière jouissive. Il vint délicatement contre elle. Il effleura la pointe de ses tétons épanouis comme des boutons de roses, de couleur pâle avec une corolle fushia. Leur corps s'arquèrent puis se détendirent dans une vague, après l'instant culminant de plaisir. Côte à côte, il restèrent, près du piano. Puis, Anaëlle enfila sa robe chaude, en angorra et s'installa au piano. Elle rejoua '' l'éducation sentimentale''. Sa voix s'éleva dans un chant:

-Ce soir à la lune, nous irons ma brune cueillir des serments...

Cette voix cristalline provoqua des gargouillis de plaisir dans le ventre de son amant. Une ultime vibration de bonheur l'envahit. Toujours allongé, il rassembla ses mains derrière sa nuque. Il jouissait de la saison d'été aux prémices du printemps.

-Dépêche-toi de te rhabiller, mon amour, mon concert débute dans dix minutes. J'entends déjà du monde à la porte, et moi-même je ne suis pas prête., annonça t'elle.

-Pour une fois, tu les feras attendre, je ne vais pas bouder notre plaisir! J'ai envie de jouer à l'enfant gâté!
-Le moins drôle, insista t'elle, c'est que je ne peux pas aller dans ma loge maintenant, je devrais traverser le couloir et rencontrer les gens!

-Nous pourrions nous éclipser et laisser salle vide aussi! sourit Arthur.

-Non, je n abandonnerai pas mon public! Mais puisque tu es mon premier fan, garde mes sous-vêtements! Pendant que je jouerai mon concert, cela nous donnera une vibration suplémentaire à tous les deux, une sorte de communion sensuelle qui m'offrira à toi. Va vite ouvrir, c'est l'heure !

Le concert se déroula sans anicroche. Anaëlle goûta un intense plaisir solitaire, en jouant. Elle avait déposé un petit crayon près de son pubis, et chaque fois qu'elle touchait une pédale, le crayon frottait le creux du mont de vénus. Une sorte de crème se colla au crayon, huilant cette mécanique. Arthur ne la quittait pas des yeux. Il ne savait pas pour ce petit objet, mais la trouva follement désirable. Le délice l'habitait. Les dernières notes jouées, elle se leva. Le crayon tomba sur la moquette feutrée, étouffant la chute contre le sol. L'assistance ne put rien remarquer. Anaëlle salua son public, dans l'effervecence de l'ovation qu'elle engendra. Longtemps, elle entendit des «hourras»! Puis la salle se vida. Les amants se retrouvèrent à nouveau seuls. Ils plongèrent leur regard au dessous du piano. L'esquisse d'un sourire naissait sur leur visage. Leurs joues s'empourprèrent au souvenir de leur plaisir. Ils se fixaient, les yeux dans les yeux:
_Je vais quand même rejoindre ma loge, pour me rhabiller, souffla Anaëlle.
_Non, je t'en prie, reste comme tu es! Allons tout de suite sur la plage, je veux t'aimer sur le sable.

Arthur, le cheveu court, blond, dégagé derrière l'oreille, mit son chapeau haut de forme. Anaëlle se demanda comment il pourrait l'enlacer sur le sable ainsi vêtu. Il portait un cortume bleu marine, une chemise blanche tirée à quatre épingles, et une cravate prune qui réhaussait son teint pâle.
Arrivés sur le rivage, le soleil pourpre illuminait le ciel de rose pigmenté de rouge. Arthur posa sa joue contre celle d'Anaëlle.
-Crois-tu que nous puissions nous allonger, ici, sans serviette? interrogea t'il.
A cet instant, Anaëlle grimaça. Pour la enième fois, il ne tenait pas ses promesses. Il disait et ne faisait pas.
-C'est étrange, ajouta Arthur, ton visage devient évanescent. Ton profil se mêle avec le ciel pourpre. Tes cheveux se transforment en nuages blancs. Que se passe t'il? Tu dois être fatiguée, jouer si longtemps du piano, avec tant d' ardeur, cela épuise. Viens, rentrons!

Il disait cela, et en voulant lui donner la main, elle lui échappa, impalpable. De son nez, il traversa le visage d'Anaëlle sans le heurter. Son corps n'était que brume.
-Je te perds Anaëlle, mon amour, tu m'entends?Arthur sentit l'angoisse monter en lui.
-N'aie crainte, cela devait arriver, avoua Anaëlle. Et tu en es responsable. Je te punis. Ton amour devait être aussi fort que le mien pour que je reste avec toi. Mais ce n'est pas le cas. Regarde sur ton portable: ''réalism painting by Alex Alemany''. Le tableau sur le chapeau cage. C'est exactement ce qu'il t'arrive. J'ai donné un charme à ton chapeau. J'en ai fait une cage. Tu as une colombe à l'intérieur. Elle est mon âme. Grâce à elle, je pourrai revenir un jour. Si tu lui rends la liberté, alors je devrais te tuer. Prends-en soin, si tu m'aimes. Je rejoins le monde des enchanteresses. Elles sont éternelles. On les appelle aussi les fées amantes. C'est grâce à ton bon comportement que je pourrai reprendre une forme humaine. Je t'apparaîtrai souvent dans les rêves et tu auras un désir d'amour immédiat. Renonces-y, si tu tiens à moi!.
- Mais je ne comprends pas, je t'aime aussi fort que toi. Touche mon poisson dur, lisse et rouge de poudre de corail. Il ne t'a pas quitté depuis le concert. J'attends, et c'est comme cela que tu refoules ce que j'espère! Je me fous de mon chapeau et de mon costume. Viens!

Arthur essaya de l'enlacer, mais la forme glissa plus loin.

-Tu m'as souvent dit que tu pourrais partir, mais je ne t'ai jamais prise au sérieux. Et maintenant, tu me files entre les doigts. Que dois-je faire?gémit-il.
Les yeux d'Arthur s'embuaient de perles salées. Il les cacha dans un geste brusque de revers de bras, mouillant sa manche bleu marine. Il renifla, la souffrance tarissait le goutte à goutte de ses larmes. Il se sentit au fond d'un puits sec, tandis qu'Anaëlle perdait sa forme humaine. Elle se dispersa définitivement en un brouillard qui s''intensifia, puis s'envola dans les airs.
Aucune réponse ne vint aux oreilles de l' amant.

Il rentra seul dans la maison, vide d'elle. Il posa délicatement le chapeau cage sur la table de la cuisine. Ophtalmologiste, il décida de se faire implanter des caméras dans les yeux, capables de détecter des mouvements de brumes. Ainsi, il pourrait retrouver Anaëlle et lui demander ce qu'il fallait faire pour la rendre humaine. Ses yeux bleus, avec ces implants, qui formaient des nuages blancs, faisaient de son regard un tableau du ciel de Magritte. Il passait tout son temps libre sur le rivage, à chercher le brouillard. Rien ne rappelait Anaëlle. La nuit, bien sûr, elle hantait ses rêves. Et comme il ne pouvait pas la désirer, il décida de veiller. Tant pis pour le sommeil..
Au bout de quelques semaines, la fatigue le tenaillait, il lui fallait changer de vie, pour ne pas sombrer. Il fuit en s'embarquant sur un bateau, pour une longue croisière. Arthur espérait rencontrer la brume. Mais cette croisière fut sèche de tout brouillard ruisselant. Alors il plongea son regard dans la profondeur des abysses. Cette situation était d'autant plus cruelle que deux jeunes femmes, amantes, s'enlacaient sans retenue près de lui. Leur désir ardent et leurs caresses le mettaient face à la secheresse de son cœur abandonné. Les deux jeunes femmes se donnaient la main, leurs joues s'effleuraient jusqu'à faire éclore du trésor de leurs lèvres, une langue comme un pistil ebouriffant de saveurs. Arthur s'éloigna, un frisson glacial enveloppant sa solitude. Il se pencha sur le bastingage, et une petite voix prononça:
-Dis -moi, tu regardes quoi?
Cette voix candide, douce, si claire, le sortit de ses songes. Et si c'était Anaëlle? Elle pouvait avoir changé la tonalité de son élocution. Il se retourna et dévisagea une enfant, aux yeux aveugles.
-Comment t'appelles-tu? Moi c'est Arthur.
-Tu n'as pas répondu à ma question! Je m'appelle Primevère. Tu regardes sans doute la mer.C'est comment la mer?
-Tu as un prénom magnifique! C'est la fleur par excellence qui annonce le printemps. C'est la fleurette préfèrée de mon amour. Tu sais que ces gerbes sauvages sont de la famille des primulacées, et cela signifie ''premier ver''. Mais tu veux que je te parle de la mer, c'est... comment te dire?:
ceux sont des perles de pluie salée qui te filent entre les doigts. Elle est sauvage, la mer, tu ne peux pas l'apprivoiser.Elle est belle, dans son écume blanche. Les vagues dansent et semblent parfois voler. La mer peut te porter si tu as du bonheur dans le cœur. Mais elle peut te noyer si tu as du chagrin.
-Elle est chouette ta description! Mais toi, tu as du chagrin, Arthur, devina Primevère.
-Oui, je ne vais pas te le cacher. Et toi, il y a longtemps que tu ne vois pas?
-Oui, j'ai perdu la vue à 5 ans, lorsque ma Maman est morte. Mais l'on va m'opérer bientôt, pour ce printemps, et je vais voir à nouveau.
-Il faut que je te dise, je suis un docteur des yeux.
-Alors, tu dois te souvenir que tu as été petit, un jour, annonça Primevère sérieusement. Si tu rends la vue aux enfants, ils redeviennent curieux de cette planète bleue. Et ça, ça fait de toi un homme chanceux. Papa me dit toujours :'' les petits seuls savent ce qu'ils cherchent''. Alors crois-moi, je cherche à voir, ça doit te rendre heureux !
Arthur se tut.
Le père de Primevère arriva aussitôt à leur hauteur, et une discussion toute naturelle s'engagea, comme cela arrive souvent pendant les croisières. Les deux hommes réalisèrent rapidement que leur vision du monde les plaçaient sur le même horizon. Trop heureux d' avoir écouté Primevère et de tisser des liens avec d'autres humains, Arthur lança:
-Si vous voulez, je peux me charger de l'opération de votre fille. Je ne vous demanderai rien. Son prénom, Primevère, m'a ramené sur les chemins rocailleux et fleuris du printemps. Nous marchions souvent sur ces sentiers, mon amoureuse et moi. Mon travail de chirurgien va à nouveau dévorer ma vie afin que la vie ne dévore pas mon rêve: Anaëlle.

L'engagement fut pris. Et les prémices de mai ramenèrent Arthur dans sa clinique. Il opéra Primevère. Elle recouvrit la vue, mais rien ne changea pour Arthur. Il avait espéré une brume, un miracle, lors de l'intervention. Décidément, il devenait fou. La douleur l'envahit de nouveau, un soir de mai. Le printemps éclaboussait son parc de fleurs, de parfums et de douceurs. Il était dans son salon et regardait la colombe dans son chapeau cage. Sans réfléchir, il la libéra en ouvrant la petite porte. La colombe sortit, mais ne s'envola pas. Elle marcha jusqu'à lui. Il la caressa. A cet instant, une brume envahit la pièce, puis des milliers de gouttes tombèrent en dissipant le nuage. Anaëlle, toute mouillée, apparut dans sa plus lumineuse nudité. Arthur n'osa pas l'approcher, de peur de la perdre à nouveau, ou de se trouver face à un fantasme qu'il ne fallait pas désirer. Seul un parfum de primevère enveloppait l'amoureuse. Comprenant le flottement et irrésolution dans le regard de son amant, Anaëlle alla chercher un peignoir puis revint. Arthur essaya de rationnaliser sa présence, pour ne pas exploser de joie trop tôt:
-Mon dieu, que je suis heureux! J'aurai dû libérer la colombe cent fois plus tôt. Je n'aurai pas tant souffert.
-Je ne savais pas non plus, avoua Anaëlle. Mais j'ai une surprise pour toi! Allonge toi sur le canapé, laisse toi faire, et ferme les yeux!

Arthur s'éxécuta. Il sentit un bouton de baiser entrouvrir ses lèvres, un autre bouton embrasser ses épaules. Il voulut ouvrir les yeux. Il se souvint qu'il portait des caméras, capables d'apercevoir à travers les paupières. Et il eut peur. Peur de la trahir, peur de rompre le charme. Alors il se retourna, face contre le coussin et s'écria:
-Il faut que tu me couvres les yeux avec un bas de soie, noir. Et là, je n'y verrai plus rien.

Il avait les yeux bandés, et la sensualité des caresses était débordante. La surprise d'Anaëlle: c'était qu'elle était accompagnée d'autres enchanteresses, ou que ses membres à elle s'étaient démultipliés comme la déesse Shiva. Deux mains caressaient ses épaules, deux autres effleuraient ses pommes, sous le creux de ses reins. Une autre main se risquait en haut de son entre-jambe. Enfin, lorsqu'un bouton de baiser descendit sur son poisson dur, gonflé d'iode, Arthur respira profondément pour retenir son désir ardent. A tatons, il chercha les pommes au creux des reins d'Anaëlle. Au centre, il avança son poisson, qu'il voulait glisser sur un océan sauvage. Mais à l'orée du rivage, il exulta.

A quelques pas de là, le rivage printannier se remplissait d'amants. Un parfum de primevère persistait jusque sur la plage. Les vagues venaient mouiller le sable et le pénétrer. L'écume, de sa crème sensuelle, émoussait encore le désir.

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Fabienne Pigionanti · il y a
merci, je viens lire ton texte!
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Miraje · il y a
Un conte ... printanier.
Et je t'invite à déambuler sous la pluie violette ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/et-dans-ma-tete-en-boucle-reviendra-purple-rain

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Utilisateur désactivé · il y a
Très bon texte
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