Coït-US

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Dans les deux heures qui suivirent ce premier contact quelque peu brutal sur le grand lit, Simone et Marco en apprirent énormément sur les relations corporelles intimes entre personnes de sexes opposés. Ils pensaient pourtant l’un et l’autre avoir fait le tour des expériences amoureuses et furent extrêmement déroutés par leurs découvertes durant ce qu’ils qualifièrent tous deux, chacun de son côté, « d’une sacrée bonne putain de séance ».
Rien ne se passa comme ils l’avaient prévu. Et s’ils ne l’avaient pas spécifiquement prévu, rien ne se passa comme ils auraient pu l’imaginer. Malgré cela ce fut un moment qu’ils ne sont pas prêts d’oublier ni l’un ni l’autre.
Tous les a priori qu’ils avaient – lui sur les grosses femmes en particulier, elle sur les hommes en général – tombèrent les uns après les autres comme feuilles à l’automne.
Pour Marco, l’inventaire du corps de Simone fut une stupéfaction. Dans la pénombre – et d’ailleurs il ferma les yeux la plupart du temps – il découvrit en tâtonnant une stature d’athlète, démesurée et d’une fermeté surprenante. Un petit sumotori se dit-il à un moment de son exploration. Au toucher, il essaya d’aller directement aux seins pour régler enfin et le plus rapidement possible son problème d’inhibition mammaire.
Ce ne fut pas facile d’être certain d’en avoir saisi un, car il y avait tellement de matière douce et mouvante que chaque repli de chair pouvait facilement être confondu avec un sein de taille normale. Et des replis de chair, il y en avait à profusion.
Mais persévérant et intrépide Marco finit par se loger après quelques errements entre les deux montagnes. S’y trouva extrêmement bien, et fit tout ce dont il avait rêvé : pétrir, lécher, suçoter, aspirer, mordiller, etc.
Après un moment de quasi-jouissance, il dut reconnaître que le plaisir que l’on ressentait à pétrir, lécher, sucer des seins n’était pas proportionnel à leur volume. Ce fut une surprise de taille.
Marco qui depuis des années et des années rêvait de faire l’amour avec une grosse et qui donc avait imaginé tous les excès, les inhibitions et surtout les plaisirs excessifs que cela pouvait engendrer, en ressortit finalement dépité.
Simone, elle, fut d’abord étonnée de constater que, contrairement à ce qu’elle pensait, Marco n’était pas du tout l’athlète qu’elle avait imaginé. Il avait un corps vieillissant. De la mollesse là où on attendait de la fermeté. Beaucoup moins de muscle que prévu. Finalement, à l’usage cela s’avéra plutôt agréable, émouvant même, doux en tout cas. Mais la plus grande surprise fut de découvrir un homme qui en fait n’avait pas vraiment envie de baiser, en tout cas pas frénétiquement et qui se préoccupait peu de la conclusion et même de l’avancement de leurs ébats. Il se révéla même particulièrement passif, attentiste.
La fornication, le rapport sexuel coutumier voire orthodoxe est l’acte le plus simple et le plus naturel au monde. Chacun ou presque l’a pratiqué au cours de sa vie, au moins une fois. Diverses positions sont possibles. Des plus classiques, disons pour simplifier, à la missionnaire ou papa-dans-maman-le-samedi-soir-une-fois-par-mois. Aux plus baroques, risquées ou tout simplement inaccoutumées, disons sobrement, brouette chinoise ou toupie congolaise. Entre ces extrêmes, il existait tout un tas de variantes qui permettaient de s’exprimer pleinement. La liste en était quasiment infinie. Marco les avait auparavant peu ou prou toutes pratiquées.
Simone, non.
Car avec elle, point de fantaisie. Impossible, strictement impossible, compte tenu des formes, des volumes et des masses en présence. Au début, dans les premiers temps de l’accouplement, Marco se sentit en permanence à la limite du danger, de l’ensevelissement. Pas l’habitude d’avoir autant de matière à explorer, à manipuler. Il était débordé.
Il tenta à ce moment-là, bien entendu – en homme qui a vécu et surtout en homme qui veut montrer qu’il a vécu –, de faire comme si tout était facile. Comme s’il avait déjà fait l’amour des dizaines de fois dans ces conditions extrêmes. Son bluff ne prit pas et Simone, fine mouche et habituée à ce type d’errements masculino-sexuels, mit la main à la pâte pour le guider au mieux vers les recoins cachés et savoureux de son anatomie.
À propos de main à la pâte, elle régla la péripétie du préservatif que Marco – n’étant pas de la génération familière du latex – redoutait. L’affaire fut assurée en un mouvement et simple comme le reste. Simone claquait les préservatifs comme elle claquait les billets de banque, machinalement, pour s’imposer.
« Made in USA  » lui glissa-t-elle finement dans l’oreille au moment de l’enfilage. Pour le rassurer sur la qualité du produit, pensa-t-il. Alors qu’elle faisait simplement un bon mot en pensant au tripotage qu’elle s’offrait avec délectation, et qu’elle fit durer de façon excessive.
Une question fondamentale – qu’il n’avait pas osé formuler – resta néanmoins sans réponse. Avait-il vraiment exploré le vagin de Simone ? Plusieurs fois il crut avoir atteint le but suprême. La douceur, la chaleur et l’humidité du lieu exploré étaient telles que son sexe lui envoyait tous les signaux au vert. « Nous y sommes, disait-il. Hourra, il n’y avait plus de doute. Hissons le drapeau de la victoire. » Perché sur Simone, lui venait à ce moment un émouvant souvenir d’enfance, la performance de Sir Edmund Hillary et du sherpa Tenzing qui s’étaient mis à deux pour vaincre le redoutable Everest.
En équilibre, son sexe logé quelque part – Dieu seul sait où – dans l’intimité de cette énorme femme, Marco revit les drapeaux néo-zélandais et népalais flottant à la cime du géant inviolé, les barbes gelées et les bras levés en signe de victoire. Il imagina une version moderne et urbaine de l’ascension mythique. Les drapeaux américains et français flottant enlacés.
Néanmoins la question, même exprimée vulgairement, resta sans réponse : « l’avait-il réellement pénétrée ou était-il resté dans des environs humides ? » Il n’osa pas lui demander.
Simone, elle, ignorait tout du Népal, des Néo-Zeds et n’aurait en aucun cas pu les situer sur un atlas géographique. Ses préoccupations en matière de pratique et de satisfaction sexuelles étaient en conséquence totalement différentes. Elle s’était jetée sur le lit et surtout sur Marco avec la ferme intention de se bagarrer. Elle en avait l’habitude et n’imaginait pas un rapport amoureux différemment. À sa grande surprise, il n’y eut pas de combat. Elle en fut d’abord stupéfaite puis dans un deuxième temps, désemparée. Comme il ne se passait pas grand chose, elle dut se dévouer et animer les ébats. Elle y mit tout son cœur et en fut remerciée par une succession d’orgasmes comme elle en avait rarement connus. L’excitation parisienne et son abstinence de plus de deux mois n’étant d’ailleurs pas pour rien dans son impétueuse jouissance.
« Jamais si bien servie que par soi-même », eut-elle le temps de songer égoïstement entre deux râles de satisfaction.
Pour ce qui concernait la conclusion ultime et en reprenant la référence à Sir Edmund, Simone atteignit ce jour-là les quatorze sommets les plus hauts de l’Himalaya, et même plusieurs fois. Alors que dans le même temps et dans le même lit, Marco resta hélas au camp de base, voire dans la vallée.
Epuisés par ces émotions, ils demeurèrent longtemps allongés côte à côte. Simone, comblée, ne se sentait plus obligée d’entretenir la conversation et Marco resta mutique comme à l’accoutumée. Peut-être s’endormirent-ils brièvement ? Leur repos fut donc silencieux. La décision de se séparer – comme l’avait été celle de faire connaissance dans la cabine téléphonique – se prit implicitement. Regards et sourires suffirent à décider qu’il était l’heure de partir chacun de son côté.
Ils n’avaient pas échangé plus de dix mots – même en comptant le made in USA qualifiant le préservatif – pendant ces deux heures et au moment de se quitter, au moment où Marco allait passer la porte de la chambre elle lui demanda très simplement s’il avait l’intention de la revoir. Il parut surpris par la question ou ne la comprit pas, ne broncha pas, se contentant de la regarder.
- Tu m’appelles, sans faute, ce soir Marco, je n’ai rien de prévu. Après-demain, je quitte Paris, insista-t-elle, alors qu’il s’éloignait déjà dans le couloir.
Il se retourna, hocha la tête pour laisser entendre qu’il était d’accord, mais ne dit rien. Elle n’en fut pas surprise, elle s’était habituée à son silence, à ses absences de réponse. Ce mutisme était d’ailleurs plutôt agréable, surtout au lit.
Elle réalisa à ce moment-là qu’elle ne savait rien de lui, même pas son nom et qu’elle n’avait aucun numéro de téléphone où le joindre. Mais elle se sentait si exceptionnellement bien dans sa peau que ça ne lui posait aucun problème. Simone était rassasiée et cela suffisait pour l’instant à son bonheur. Elle ne doutait d’ailleurs pas que Marco la rappellerait.
Elle se remit au lit, l’odeur forte du mélange de leurs fluides flottait au ras des draps. Elle s’en emplit les poumons, soupira, s’étira en pensant que ce vieux mec gentil et plutôt passif était finalement un très bon coup, à ne pas perdre de vue. Puis il lui arriva ce qui ne lui était pas arrivé depuis des années. Elle s’endormit comme une masse et rata son rendez-vous du début d’après midi.
Marco descendit machinalement, en sifflotant, par l’escalier et n’eut ainsi pas l’occasion de voir son image dans la glace de l’ascenseur. Il était d’ailleurs très très loin de ses fantasmes de l’arrivée. Oubliés les prophètes. Il n’avait pas été vraiment déçu par Simone mais...
« Neuf sur vingt, même pas la moyenne », inscrivit-il goujatement dans le honteux petit carnet intime caché dans un coin de sa tête. Marco dut reconnaître, tout en trottant dans l’escalier, que somme toute, la baise, même avec une telle créature n’était pas une activité si gratifiante que ça. Lui rappelait du déjà connu et n’arrivait d’aucune manière à la cheville de ses plaisirs de solitaire, fumette, picole, Stones et polars.
Le concierge irascible avait été remplacé par une jeune femme avenante qui le salua aimablement. Il lui rendit son sourire, il se sentait bien dans sa peau, toute tension disparue. Il avait vaincu la malédiction. Il aurait d’ailleurs bien aimé en dire deux mots à Tourette, mais celui-ci s’était évaporé et c’était la chose la plus importante de ce début de journée. Journée qui se déroula banalement.
Il n’eut pas envie de téléphoner à Simone. Il oublia même tout bêtement.
Simone, profondément émue par ces quatorze ascensions first quality, espérait bien pouvoir réitérer l’expérience. Mais n’ayant ni le nom ni le numéro de Marco elle ne put le joindre ce soir-là.

Elle lui en voulut terriblement de ne pas l’avoir rappelée.
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