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En compétition

Des rythmes vifs se dégageaient des murs solides du 184 avenue Félix Faure. Les haies taillées à la française, droites comme des lames de rasoir, brutalisaient la vue des employés, aussitôt adoucie grâce aux pensées qui fleurissaient autour du parking. Ces quelques couleurs parvenaient à attendrir une minute les visages de l’humain entrant et sortant par la porte coulissante. Malgré cet effort pastoral, les murs de béton avaient du mal à faire pétiller les rétines des passants. Seuls les employés semblaient voir le large bâtiment aux fenêtres parallèles et identiques.
Vers huit heures du matin, la plupart des employés commençaient à s’amasser sur le parking. Tout autour du bâtiment, les mêmes modèles automobiles. Le bouche-à-oreille allait bon train dans la compagnie. À huit heures trente, la masse d’hommes et de femmes habillés de noir, de gris ou de blanc formait une seule masse mobile dirigée vers le même objectif. L’humain partait au travail. Les politesses s’enchaînaient, les mains qui se serraient se succédaient dans les couloirs au fur et à mesure que chacun s’approchait de son poste. Les salles étaient plus ou moins grandes et agrémentées d’arbustes en plastique qui apportaient une touche de couleur au nuancier de gris, en accord avec le bâtiment vu de l’extérieur.
On pouvait dire que l’entreprise allait bon train, les employés éprouvaient de la satisfaction à venir faire leur travail et à apporter leur pierre à l’édifice. L’entreprise était par ailleurs assez bien équipée, au point qu’il existait dans chaque pôle des fontaines à eau plate, mais aussi des fontaines à eau pétillante. « On est à la pointe ! » comme chacun aimait à se rappeler dans les conversations de la machine à café, elle-même à la pointe, puisqu’elle offrait tout un panel de boissons chaudes sur un écran tactile. Mais trêve de plaisanteries, on est attendu. Le brouhaha du matin s’estompa très vite, tandis que dans les étages, chacun se plaça devant un ordinateur. Les pages défilaient, les dossiers s’empilaient. Pas de rires, pas de sourires, l’humain était concentré sur sa tâche : passer d’un langage informatique à un autre pour ensuite procéder à des tests et faire fonctionner les machines qui se trouvaient dans les sous-sols de l’entreprise. La mission devait durer deux ans, il ne restait plus que quelques mois avant de faire aboutir le projet. Les heures passèrent, mais personne n’osait partir sans avoir terminé autant de dossiers que le voisin. Quelques regards méfiants s’échangeaient parfois pour vérifier que le nombre de dossiers bouclés n’était pas inférieur à celui d’en face.

Vers vingt heures, progressivement, chacun quitta la pièce portant sa mallette en cuir sous le bras, et ses poches grisâtres sous les yeux. Quand le bâtiment devint vide, ce fut le tour des agents de service d’entrer en scène. Alors, nous n’avions plus affaire au même spectacle. L’atmosphère se baignait tout à coup d’un air de musique. Le chariot grinçait, fatigué du poids des seaux et des balais, mais supportant sans problème le poids de la vieille radio qu’il trimbalait dans tous les espaces de l’entreprise. Le déhanché de Rabéa, l’agente de service qui s’occupait de cet étage, réchauffait l’espace. D’abord hostiles et fronceurs, les murs observaient cette femme d’âge mûr se déhancher en espérant que ce boucan se terminerait aussi vite qu’il avait commencé. Mais petit à petit, comme chaque soir, les plinthes se déridaient. Elles commençaient par se courber vers le haut, et offraient à Rabéa un large sourire de dix mètres carrés de long. Ce qui les faisait sourire, c’était les tentatives de chant de notre héroïne. Parfois, la cantatrice se plaisait à pousser dans les aigus, ce qui avait pour effet de faire trembler le bâtiment entier, entrainé par les fous rires.
Ce soir-là, quand Rabéa poussa un la tout à fait sonore, un énorme grincement strident envahit l’étage. Le son criard et déroutant surgit derrière le chariot. Le sourire engagé des plinthes s’était transformé en gigantesque trou qui déchirait la paroi. Les plinthes, telles des lèvres, entouraient l’orifice et ne cessaient de se mouvoir dans un ricanement grave et saccadé. On pouvait apercevoir des fils électriques ou d’immenses barres de fer. Quand la chanson arriva à sa fin et que notre agent de service finit d’épousseter le dernier bureau, celle-ci reprit son chariot et avant de quitter l’étage, lança : « Prochain spectacle, demain même heure ! ». Un dernier rire étouffé provenant des dossiers en papier entassés se fit entendre, puis le silence régna de nouveau dans le bâtiment. Quelques minutes plus tard, les murs redevinrent froids et austères.

***

Le lendemain, la masse informe s’agglutina de nouveau vers 8 h pour entrer dans le bâtiment. Chacun reprenait sa place habituelle après les politesses de rigueur. Tout employé pouvait jouir d’un bureau entièrement à sa disposition. On avait l’impression d’avoir son espace personnel, même si chacun avait le même espace personnel et que tous les espaces personnels étaient alignés et recréés de la même manière, afin d’offrir à chacun la possibilité d’avoir son espace… personnel. Les rythmes irréguliers et aléatoires de Rabéa étaient déjà loin. Tout était désormais composé d’avance, chaque geste étant cadencé par un boléro interminable. Dans cette composition harmonieuse, un homme avait la mine déconfite et à la fois excitée d’appartenir désormais à ce mouvement unique. C’était son premier job. Il venait de finir ses études, et se savait chanceux d’avoir obtenu aussi rapidement un travail qui payait aussi bien. Dans sa tête aussi, tout était déjà cadencé, dans un rythme binaire dont le thème revenait tel un refrain continu portant parfois quelques variations de tonalités. En effet, Benoit savait comment sa vie s’organiserait. À 24 ans il avait fini ses études, puis il trouverait un travail dans une entreprise respectable et ambitieuse comme c’était le cas aujourd’hui ; il prévoyait ensuite de rencontrer une femme respectable à ses 25 ans pour qu’un 1 an plus tard ils puissent organiser leur mariage. À ses 27 ans il serait père de son premier enfant. Oui, Benoit était un homme romantique. C’était en tout cas ce que Benoit pensait quand il voulait couper court à ses rêvasseries.
Cependant, il devait d’abord s’occuper de sa vie professionnelle. Cela faisait quelque temps que le chef d’équipe jetait des coups d’œil au travail de Benoit. Il appréciait ses idées et le logiciel qu’il avait mis en place était un bon produit à exploiter. Un jour, il le leva de son siège et son bras extensible le dirigea vers son bureau. Quand ils entrèrent, le long poignet ferma la porte derrière eux afin de créer un espace d’intimité amicale. Le manager voulait l’encourager. Et pour ce faire, il lui offrit une augmentation de salaire, qui prendrait effet dès que son logiciel serait prouvé efficace lors des tests sur les machines du sous-sol. Benoit ressentit un frisson de reconnaissance, un sentiment de satisfaction intense, qui pourtant semblait en demander davantage : recevoir enfin cette prime. Il ne pensait pas avoir accès à une augmentation de salaire aussi rapidement à son arrivée, mais maintenant qu’on lui avait évoqué cette possibilité, il se remit aussitôt à la tâche et mentionna ce nouvel objectif sur son calendrier, comme si l’écrire le concrétisait déjà un peu.

***

Lors des repas, Benoit avait l’habitude de manger avec son équipe. C’était l’ordre des choses. Toutefois ils ne conversaient que très rarement. Ce jour-là, Benoit avait de nouveau discuté du projet avec son manager, et ils étaient parvenus à fixer une date de test pour son logiciel. Il avait alors tant envie d’évoquer sa fulgurante ascension professionnelle qu’il engagea la discussion avec ses congénères, espérant qu’on lui demande comment les choses avançaient pour lui afin qu’il puisse répondre par l’évocation de cette prime. On parla alors de la vie de tout un chacun, et Benoit se figea quand l’un d’entre eux se mit à raconter son train de vie quotidien. Il vivait à plus de deux heures de l’entreprise et faisait le trajet tous les jours. Ce dernier se plaignait de ne plus voir sa famille, d’être épuisé le week-end et de ne pas pouvoir profiter des moments de bonheur avec ses enfants qu’il ne voyait pas grandir. Benoit s’apitoya sur le sort de son collègue. Il était déboussolé. Il se mit à sa place quelque temps, habité par une empathie égoïste primaire : quelle horreur, pensa-t-il, le bonheur n’est-il pas au cœur du foyer familial ? À quoi bon travailler si ce n’est pour voir ses proches profiter du fruit de notre labeur ? Puis l’un des deux hommes attablés poursuivit :
« Pourquoi ne déménages-tu pas ? Ta femme travaille-t-elle là-bas ?
— Non, pas du tout, elle s’occupe des enfants, répliqua-t-il aussitôt. » Benoit reprit ses esprits quand il se concentra de nouveau sur la conversation. Son empathie se transforma en incompréhension. En effet, que venait-il faire là-bas ? Son salaire devrait lui permettre un déménagement dans les environs, alors pourquoi choisir une vie aussi complexe ? L’avait-il choisie, cette vie ? Observant les regards inquisiteurs de ses confrères, l’homme prit alors la parole après avoir délicatement posé sa fourchette, renonçant à la bouchée suivante :
« C’est simple, si je vis à plus de 150 km de mon lieu de travail, j’ai droit à un véhicule de fonction. C’était dans mon contrat quand je suis arrivé, et je ne pouvais alors pas déménager. Aujourd’hui, si je déménage, je n’y aurai plus droit, alors on reste là-bas et on ne paye rien pour la voiture ! Malin, n’est-ce pas ? » Avec ces mots, il esquissa un large sourire qui se transforma en rire sonore en voyant l’acquiescement de tout le monde à table. Benoit était désorienté, il ne savait que penser. Dans son esprit, c’était flou, comme une photographie dont on ne parvient pas à reconnaitre les visages. Faut-il trouver cela positif ? L’homme a l’air heureux, c’est donc probablement que la situation est heureuse, n’est-ce pas ? Et puis finalement, il se joignit progressivement à la jovialité générale et trouva que les choix de cet homme semblaient judicieux. Il envisagea même quelques minutes plus tard faire la même chose et demander un véhicule de fonction en prétextant une petite amie imaginaire vivant à l’autre bout de la région. Benoit attachait beaucoup d’importance à son épargne. Il aimait particulièrement les chiffres ronds quand il jetait son coup d’œil quotidien à ses comptes, et il s’attachait à effectuer des virements exprès pour en obtenir.

***

Le jour du test arriva, Benoit était impatient de découvrir les sous-sols de la compagnie. Il se rendit compte ce matin-là qu’il n’avait jamais su à quoi servaient les machines qu’il devait optimiser. Cette pensée traversa rapidement son esprit, puis il passa à autre chose, classifiant ses dossiers et mettant en ordre les papiers dont il aurait besoin. Le manager vint le chercher à son bureau, accompagné de deux hommes et d’une femme. Ils semblaient imperturbables. Quand il s’agissait d’un jour important pour Benoit, pour eux ils n’avaient affaire qu’à une journée ordinaire dans leur tâche quotidienne. Leur air fermé et strict n’avait pas choqué l’ingénieur qui leur serra la main vivement pour montrer tout son dévouement et son investissement pour sa carrière professionnelle. Dans le monde de l’entreprise, chaque geste compte, surtout une poignée de main. Un détail cependant atteignit l’attention du jeune homme. Les bouts des doigts de la femme en tailleur avaient une couleur particulière. Il fronça légèrement les sourcils pour tenter de mieux visualiser de quoi il s’agissait. Les extrémités de ses mains paraissaient verdâtres. Comme pour confirmer ce qu’il avait vu, il se mit à observer plus attentivement les deux autres hommes qui l’accompagnaient : eux aussi semblaient atteints du même symptôme. L’un des deux hommes avait une tache vert foncé sur l’oreille droite, tandis que l’autre était marqué de cette même coloration au niveau du cuir chevelu. Benoit trouva curieux que ces trois employés soient touchés du même phénomène. Il hésita à poser la question, mais il ne voulait pas interrompre ce qui devait l’emmener vers sa promotion. Il fallait rester fixé sur ses objectifs. Ils se dirigèrent tous trois vers l’ascenseur, d’un pas synchrone et méthodique, tous baignés dans un silence atmosphérique. Benoit se trouvait face à la porte, derrière lui les trois ombres. Son manager se trouvait à sa gauche, de marbre. Personne ne bougeait, pas même Benoit qui oscillait, habité par le stress, la peur au ventre que son logiciel ne fonctionne pas lors du test. Seul le bruit grinçant de l’ascenseur qui descendait comblait l’espace sonore. Le manager toussota. Cela voulait-il signifier quelque chose ? Ils atterrirent au sous-sol. Les portes s’ouvrirent d’un mouvement brusque. Devait-il enclencher le pas ou se laisser guider ? S’il était le premier à s’avancer, cela montrerait-il sa motivation et son engagement ou au contraire une maladresse incongrue, le signe d’une impolitesse ? Benoit resta immobile. Son manager lui donna un coup de coude, son regard froncé lui dit d’avancer.
Benoit fit un pas, une odeur de soufre se fit sentir. Pas de fenêtre. Pas de porte. Seul un immense hangar face à lui. L’immense pièce semblait filtrée par un calque de sépia. Un nuancier de brun, de cuivre et de noir se mêlait à une fumée odorante qui jaillissait du fond de la pièce. Des bruits stridents de machines encore invisibles perçaient ses oreilles. Benoit était mal à l’aise. Petit à petit, le groupe s’approcha de la source des bruits. Dans la fumée, on voyait apparaitre des ombres immenses, sans formes, mais dont on devinait l’imposante taille. De longues tiges partant dans tous les sens, semblables à des sommets, perçaient le ciel noir artificiel. Benoit était fasciné. Il se rapprochait de son manager à la recherche d’une protection, mais était excité à l’idée de mieux voir ce qui se trouvait face à lui.
Il fallait désormais passer au test. Benoit était désorienté. On se rapprocha de la boîte de contrôle d’une des machines. Elles étaient déjà en fonctionnement. Benoit avait du mal à visualiser l’ensemble des appareils. On lui demanda d’insérer la carte qui comportait son logiciel voué à optimiser la marche de fonctionnement des bras métalliques. Il s’avança, inséra la carte, opéra quelques réglages et enclencha le système. Un vrombissement assourdissant engloba la pièce. Le groupe se déplaça de l’autre côté, là où les machines opéraient les mouvements. Derrière l’énorme boîte de contrôle se dissimulaient les bras métalliques. L’ingénieur désorienté vit alors apparaitre les nombreuses tiges de ferraille s’harmoniser dans un mouvement vif et rythmique. Le geste était désormais plus rapide et plus puissant. Chaque bras de fer provenait d’un énorme appareillage engrené d’où naissaient une dizaine d’entre eux. Au bout de chaque bras, une main de métal, dans un geste mi-pressé mi-machinal, opérait une pression sur de petits hommes malades, aux mâchoires creusées qui peignaient des rectangles de papier de couleur vert foncé. Les petits hommes, vêtus chacun d’un bleu de travail grisâtre et délavé, se trouvaient au bout d’une chaîne infernale dans laquelle les bras de fer étaient chargés de maintenir le poignet de l’ouvrier au travail. Dès que le petit ouvrier fatiguait, le bras gigantesque repoussait son poignet vers le papier. Quand le corps frêle tombait d’épuisement, le bras immense évitait que le déserteur ne manque à son devoir : peindre les billets verts en vert.
Après de longues minutes d’observation, le manager et les trois membres de l’équipe conclurent que le logiciel était viable. Il faudrait désormais étendre le processus à toutes les machines. Benoit était ébahi. Il aurait sa promotion.

***

Benoit ne résista pas à quelques pensées compatissantes envers les ouvriers du sous-sol, mais il ne voulut pas en parler aux membres de son équipe. Durant plusieurs nuits, les images de ces hommes et ces femmes maigres d’épuisement le hantaient. Il réfléchit longuement à la condition de ces gens. Ce sont des employés, ils ont donc choisi de signer pour ce travail, n’est-ce pas ? N’est-il pas plus acceptable d’avoir ce travail plutôt que d’être au chômage ? Il fallait bien quelqu’un en bas de l’échelle. Depuis que Benoit était allé au sous-sol, il se sentait plus puissant que les autres membres de l’équipe. Il attachait une importance à la hiérarchie, et souhaitait que chacun la respecte. Alors, quand un confrère lui fit remarquer devant la machine à café la tache verte sur son avant-bras, Benoit rougit de colère et lui répondit qu’ils n’étaient sûrement pas assez proches pour converser de façon aussi familière. Cependant, il n’avait en effet pas remarqué cette tache. Il se souvint alors des trois employés qui l’avaient accompagné la première fois au sous-sol. Il se pressa aux toilettes et frotta sur la zone verte avec de l’eau savonneuse. La tache s’estompa, il ne s’alarma pas.

***
La carrière professionnelle de Benoit allait bon train depuis plusieurs années. Chaque jour, il se rendait à la compagnie. Ses projets fonctionnaient très bien, et son logiciel fut optimisé. Depuis quelques mois, il suivait une formation afin de devenir manager à son tour. Ses projets étaient très appréciés au sein de l’entreprise. Son manager le convia dans son bureau. Aussitôt, il remarqua les nombreuses taches vertes sur le corps de Benoit, mais ne les mentionna pas. À la place, il encouragea l’ingénieur dans ses ambitions, et lui promit une prime conséquente lorsque ses nouvelles cartes seraient testées. Benoit retourna à son bureau tel un conquérant, lança des regards fiers à ses collègues. Il se remit aussitôt au travail, expérimentant de nouveaux dispositifs pour les machines. Le soir, lorsqu’il rentrait chez lui, il aimait classifier ses papiers et ranger plusieurs fois ses dossiers. Quand il recevait sa fiche de paie, il la rangeait aussitôt dans une pochette plastifiée, l’étiquetait de la date pour plus de visibilité, puis l’insérait dans le classeur correspondant, rapidement remis à sa place dans le placard. Il prenait ensuite soin de se connecter sur le site de sa banque afin de recalculer ses dépenses et ses recettes afin de vérifier quotidiennement que tout était bien en ordre. C’était surtout le soir que la peau de Benoit verdissait. Mais il ne s’en souciait plus depuis longtemps. De toute façon, il n’avait pas le temps de voir un médecin, il fallait penser à sa future promotion. Il avait désormais pris l’habitude de se doucher le matin avant d’aller au travail pour effacer cette couleur verdâtre, mais elle revenait toujours par bribes pendant la journée. Plus il se souciait de son argent, plus la couleur des billets verts prenait de l’ampleur sur sa peau. Lorsqu’il touchait son avant-bras, il avait parfois même la sensation d’un toucher rêche, comme un papier vieilli et sale.

***

Le lendemain, Benoit retourna comme chaque jour à la compagnie. Son manager l’attendait près de son bureau. On lui annonça que la date du test était avancée à aujourd’hui. Il clama qu’il n’était pas prêt, mais le bras du manager le rassura par une accolade familière. Le chemin était le même que la dernière fois. On prit l’ascenseur toujours aussi bruyant, puis on arriva dans les sous-sols immenses de l’entreprise. Cependant, on ne s’arrêta pas devant la boîte de contrôle. Le manager emboîta le pas, suivi de Benoit, et de deux autres confrères au regard fermé, mais déterminé. Au fond du hangar immense, à l’abri des regards des ouvriers, se trouvait une petite pièce cloîtrée. Benoit suivit le manager protecteur qui s’arrêta alors. On ne voyait plus rien, seules les ombres de la mâchoire du manager qui s’activait lorsqu’il prononça ces mots :
« Mon cher Benoit. Vous avez été précieux pour la compagnie. Votre investissement et vos compétences ont permis d’immenses avancées pour la production. Votre arrivée dans l’entreprise a été synonyme d’innovation et de progrès. » Benoit sentit une gigantesque satisfaction l’envahir. Au fur et à mesure que ces paroles étaient prononcées, il jaillit en lui comme un état second de bien-être, la reconnaissance devenant pour lui source d’un orgasmique bienfait pour son corps et son esprit. Le manager continuait :
« Nous avons une nouvelle mission pour vous. » Benoit se figea, déterminé à faire de cette nouvelle mission sa nouvelle raison de vivre. Mais le manager cessa alors de parler, il fit un signe de tête aux deux hommes et sortit. Benoit ne comprit pas ce qu’il se passait. Pourquoi n’avait-il pas terminé sa phrase ? Avait-il fait quelque chose de mal ? En quoi consistait cette nouvelle mission ? Qu’attendait-on de lui ? Les deux hommes lui donneraient très vite des réponses. En écoutant les paroles du manager, Benoit avait repris sa couleur verdâtre. Toute sa peau était désormais couleur de dollar. Chaque homme empoigna Benoit par l’un de ses bras, et ils tirèrent de toutes leurs forces. Un cri effroyable et interminable prit possession des lieux. La compagnie restait imperturbable. Au sous-sol, on entendait toujours les machines vaquer à leurs occupations et les ouvriers poursuivaient ce qui leur était demandé de poursuivre. À l’étage, tout un chacun travaillait silencieusement. Certains prenaient du temps à la machine à café pour prendre une petite pause entre deux dossiers à achever. Plus tard, le bâtiment se vida, comme chaque soir. Plus tard, plus une voiture ne resta sur le parking, sauf celle de Benoit. Plus tard, Rabéa reprit son chariot entre ses mains frêles, et entreprit son cheminement.

***
Lorsque le chariot arriva au sous-sol, Rabéa fit glisser le corps vert inerte à l’aide de son balai jusqu’au fond du hangar. Elle poussa d’un coup de bras le cadavre et les deux membres extraits dans une gigantesque cuve en cuivre dans laquelle on pouvait voir un liquide visqueux d’un vert extrêmement vif. La machine était en route, elle broyait tout ce qui s’y trouvait. Lorsqu’on observait l’étendue de la cuve, on pouvait apercevoir sur la droite ce qui en était extrait. Il en résultait de petits bocaux semblables à de la peinture, arrivant sur un tapis roulant immédiatement distribué sur les plateformes des petits ouvriers. Voilà ce que l’ingénieur rongé par la cupidité était devenu : de la chair à fric.

PRIX

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Benjamin Meduris · il y a
J'ai suivi Benoit jusqu'au bout dans ce récit perturbant (car réaliste) et bien écrit, où ce jeune homme se dévoue entièrement au système manipulateur. Une fin qui n'est pas sans rappeler celle du film Soleil vert.
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Lola de Cazenove · il y a
Bien joué Suzette !
C'est glaçant...
<3

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Moniroje · il y a
ça fait froid dans le dos... et pourtant, ça nous est familier...
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Nelson Monge · il y a
Une intrigue surprenante, servie par une écriture qui la soutient parfaitement. J'ai bien aimé.
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Wiame Diouane · il y a
Récit drôle, métaphorique, bien écrit. Top!
Je vous invite à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5

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Promeneur.francilien · il y a
Oui ce Benoît est sympa ! Mes suffrages et mes encouragements !
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Felix Culpa · il y a
Un texte métaphorique, mais cependant prévisible. On devine l'orientation du récit, le suspense ne peut donc s'installer. Cependant cette histoire est très bien écrite. Vous avez
mes 5 voix, et vous gagnez un nouveau lecteur.

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Aurélien Azam · il y a
Un récit étrange, celui d'un jeune homme broyé par la machine capitaliste. J'ai trouvé Benoît très attachant, plus vrai que nature, probablement parce que je me reconnais en lui : il a 24 ans, il est ingénieur, premier emploi, et il est en plein questionnements sur sa vie personnelle et professionnelle. Ce texte tape juste à de très nombreuses reprises : le passage sur les magouilles de véhicules de fonction est glaçant de vraisemblance ! Du point de vue écriture, le style est très bon, déroutant mais avec une identité affirmée, implacable et progressif. Franchement, c'est une très bonne lecture, un peu longue peut-être, mais impactante. :)
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Perrine Pierquin · il y a
Merci beaucoup de cet avis précis et enrichissant! :)
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De margotin · il y a
Bonjour à vous et tout mon soutien. Bonne chance
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