Clair de lune

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Auteur de romans, de nouvelles, de poèmes et parolier à mes heures, je suis passionné de littérature et d'écriture. Blogueur, vous pouvez lire chaque semaine mes billets d'humeur su  [+]

Ils paraissaient si effondrés que les chaises semblaient supporter deux tonnes.
Pressé, Janssen prit leur déposition, tout en relevant que la priorité d’une fille de 24 ans n’était peut-être pas de tenir informés ses parents de tous ses faits et gestes.
L’homme soutenait que sa fille avait disparu.
Mais elle était majeure, et le seul fait qu’elle n’ait pas donné de nouvelles à sa famille depuis trois semaines n’était pas suffisant pour mettre en alerte toutes les polices de France.

L’inspecteur jeta un œil distrait au dossier que le père venait de lui remettre. Il feuilleta rapidement un album illustrant les tranches de vie heureuse de la famille. Il remarqua la présence régulière d’un garçon aux côtés de la fille.
- Votre fils ? s’enquit-il, le doigt pointé sur l’un des clichés.
- Oh non ! C’est Pierre, un camarade de Manon. Ils se sont perdus de vue à la fin du lycée.
La dernière photo montrait Manon devant le gâteau de son dix-huitième anniversaire. Il demanda s’il pouvait la garder.
- Pour les besoins de l’enquête, s’excusa-t-il, sans même prêter attention aux larmes qui inondèrent définitivement le visage de la mère. À sa plus grande surprise, il découvrit également dans le dossier un magazine de mode féminine. Il lança un regard interrogateur à son interlocuteur.
- C’est la dernière couverture qu’elle ait faite, se vit-il préciser sans transition.
Il juxtaposa la photo avec celle de la « une » du magazine, et resta sans voix. Il lui fallut les comparer à plusieurs reprises pour se convaincre qu’il avait sous les yeux la même personne.
- Je sais, reprit le père. Cela nous a fait également un choc la première fois que nous l’avons vue dans un magazine.
Janssen était encore plus troublé qu’il ne le laissa paraître. Il conclut l’entretien sans faire de promesse. L’homme lui serra la main en le regardant dans les yeux avec tant de reconnaissance que le policier eut du mal à détourner le regard.
À cet instant précis, il réalisa qu’il n’avait pas entendu le son de la voix de sa femme.


***
Bien plus tard, en toute fin de journée, Janssen rentra chez lui, aussi seul qu’à l’accoutumée.
Un appel à l’Italien d’en-bas et, un quart d’heure plus tard, il dînait d’une pizza et de délicieux antipasti.
Il se resservit un verre de whisky et glana quelques informations sur le Web pour mieux faire connaissance avec la belle disparue. Il tapa son nom sur le clavier, mais le moteur de recherche resta désespérément muet. Il prit sur la table le magazine que le père lui avait confié et le feuilleta jusqu’à trouver l’article auquel renvoyait la couverture. Après avoir lu la légende sous la photo, il comprit que pour un flic chevronné, il avait sacrément manqué de jugeote. C’est en laissant échapper un « Non mais, quel con ! » magistral qu’il pianota, « Colombine Bergson ».
Il surfa sans rien trouver sur sa vie privée. La jeune femme apparaissait dans des tenues griffées par les plus grandes maisons de haute couture. Une mode si souvent provocatrice qu’il jugea temps pour lui d’aller se coucher avant de devenir un vieux pervers libidineux.

L’image du top-modèle l’avait hanté toute la nuit. À son bureau, dès l’aube, il ne résista pas à la tentation d’entamer une enquête préliminaire.
La jeune femme avait été plutôt discrète depuis ces trois dernières semaines. Pas de mouvement sur ses comptes bancaires, aucun appel sur son téléphone portable. En revanche, la messagerie vocale était saturée.
Il réussit à joindre l’agent artistique de Colombine. Celle-ci lui apprit avec une colère non feinte que Colombine avait planté cinq séances de shooting. Toujours d’après elle, son corps de déesse ne serait certainement pas suffisant pour sauver sa réputation. Prétextant qu’elle avait autre chose à faire que de rattraper les caprices d’une jeune écervelée, elle redoubla de mots peu amènes lorsqu’il l’invita fermement à passer au commissariat.

L’hypothèse que Colombine, tout comme des dizaines de milliers de personnes en France chaque année, ait volontairement choisi de disparaître ne pouvait être exclue. Néanmoins, les photos de la jeune femme qui circulaient sur le Net auraient pu donner des idées à bien des détraqués. Mais quoi qu’il en soit, Janssen savait pertinemment qu’il n’avait pas suffisamment d’éléments pour intensifier les recherches.
Alors, était-ce le désarroi des parents ou la beauté de la jeune femme qui avait motivé Janssen à produire un dossier suffisamment solide au Parquet ? Était-ce le sérieux de sa réputation qui avait finalement emporté la décision ? Nul n’aurait pu le dire. Mais le surlendemain, l’ouverture d’une information judiciaire était officiellement prononcée.
Un appel à témoins ayant été lancé, la machine médiatique s’était emballée. D’évidence, en plein mois d’août, la nouvelle de cette disparition représentait une aubaine pour les journalistes.
Le buzz fut tel que les chaînes de télévision étoffèrent leur « 20 heures » de reportages dévoilant les coulisses des défilés de mode. Loin de l’ambiance glamour à faire pâlir d’envie la jetset, loin des strass et des paillettes qui entourent d’ordinaire les sorties de collection, le ton était lourd de sens et dramatique à souhait. Tout y passa, de la compétition sans pitié entre les mannequins à l’anorexie encouragée, sans omettre le discrédit sur les photos retouchées. Les mots ne semblaient pas assez durs pour condamner cet univers artificiel et impitoyable. Les parents, les relations professionnelles plus ou moins proches, et les voisins, tous se virent même assaillis par des demandes d’interviews visant à nourrir les articles de presse à scandale.

Au début, les enquêteurs se félicitaient que le portrait de la jeune femme se trouve ainsi mis en lumière. Mais, l’heure était au désenchantement. Répondre à tous les appels mobilisait trop de personnel pour recueillir des éléments souvent inexploitables, quand ils n’émanaient pas de déséquilibrés propres à enfermer.
Les jours passant, le découragement envahit le commissariat. Même les plus inexpérimentés savaient que le temps jouait en la défaveur de la jeune femme. Et si l’hypothèse de l’enlèvement devait être avérée, les chances de retrouver Colombine vivante étaient de plus en plus minces.
Les enquêteurs avaient copieusement auditionné la famille et l’entourage de Manon Mercier. Tous s’accordaient à la trouver trop occupée pour avoir une relation suivie. Personne ne lui connaissait de petit ami. Manon appartenait à ce type de jeunes femmes que les hommes n’osent pas approcher, les jugeant inatteignables.
Janssen avait même retrouvé sans grande difficulté l’ami d’enfance de Manon. Interne à l’hôpital Pitié-Salpêtrière, Pierre Beaumont avait la tête du gendre idéal plutôt qu’une gueule de salaud. Sa réaction à l’annonce de la disparition de Manon avait été d’un naturel compatissant pour un policier en manque de suspect.
Au Royaume-Uni, Colombine était une parfaite inconnue, et la fouille de son appartement londonien n’avait permis de relever aucun indice. À l’exception de ses propres empreintes, Scotland Yard n’avait rien trouvé. Les voisins avaient été unanimes en décrivant une jeune femme « so pretty », dont les rares nuits passées chez elle ressemblaient à celles d’une nonne faisant pénitence.

Deux mois de recherches sans aucun résultat. Mais rien. Nada ! Aucune piste n’avait pu être dégagée. Janssen se sentait aussi inutile qu’un flingue sans cartouche. Un dimanche plus alcoolisé que d’ordinaire, il fut persuadé qu’il pourrait découvrir le visage souriant de Colombine au fond de sa dernière bouteille de whisky. Mais il dut se rendre à l’évidence, cette fille s’était évaporée.
Il fallait donc bien qu’il en convienne. Manon Mercier, alias Colombine Bergson, avait définitivement disparu. Elle n’intéressait même plus la presse à scandale.
Alors un soir, après être resté un long moment, les poings serrés au fond des poches de sa veste, prostré à regarder les gouttes de pluie qui défiguraient la nuit parisienne, il se résolut à ranger l’épais dossier dans le premier tiroir de son bureau. Un geste dérisoire et mensonger pour se convaincre qu’il n’avait peut-être pas encore échoué.

***
Depuis qu’il l’avait kidnappée, et au détail près qu’il l’avait vidée tranquillement de son cerveau et de toutes ses entrailles, il l’avait traitée avec l’attention qu’une mère pouvait porter à sa progéniture.
Cinq mois qu’il s’occupait d’elle. Cinq mois au cours desquels toute manipulation de son corps avait mêlé précision et délicatesse.
Du premier jour où il s’était fixé cette mission, il avait mesuré l’ampleur de la tâche. Et, pour réussir, il s’en était donné les moyens. Toutes ses économies avaient été englouties au profit de la réalisation de son chef-d’œuvre. Beaucoup de livres, un laboratoire équipé d’un matériel sophistiqué et dissimulé dans un box loué dans un garde-meuble, formaient le gros de ses investissements. Mais les pièces maîtresses et les plus couteuses de son apprentissage étaient deux poupées pour adultes achetées sur Internet.
Il en avait désossé une afin d’analyser dans les moindres détails l’articulation en aluminium, et l’autre avait servi aux tests de maquillage. Il avait choisi le modèle de luxe, 1,75 m, moulé en silicone. Le genre de poupée dont on peut devenir fol amoureux, avec qui l’on peut mimer une vraie vie de couple, avant de probablement finir à l’asile. D’ailleurs, il commençait à penser qu’il était grand temps que son œuvre s’achève. Lui qui était raide dingue de Manon, il se surprenait déjà à tenir des conversations et à confier ses plus tendres secrets à ces créatures inertes.
Mais les sacrifices qu’il avait consentis n’étaient pas uniquement financiers. Pas de petite amie, pas de virée entre potes, ni cinéma ni télévision, et encore moins de jeux vidéo. Il menait une vie faite d’abstinence monacale. Il lui avait tout simplement offert six années de sa vie.

Ce soir, en posant délicatement la tenue de Colombine sur la desserte, il se remémorait dans les moindres détails les instants qu’il avait passés dans le dressing de l’appartement de Notting Hill.
Au milieu d’un linéaire parfaitement aligné, il avait choisi avec soin une superbe robe noire. Le décolleté lui permettant de faire l’impasse sur un soutien-gorge, il n’avait ressenti aucune émotion particulière lorsqu’il avait ouvert le tiroir les renfermant. En revanche, il avait senti le rouge lui empourprer les joues et comme un tiraillement naître dans ses tripes lorsqu’il avait hésité devant les culottes sagement alignées. Il s’était finalement décidé pour un boxer en dentelles noires. Il avait également pris des bas de voile noir et une paire de Stilettos.
Il inspira doucement en fermant les yeux. Quelques effluves lui chatouillèrent les narines à l’instant où il se revit dérober le flacon de parfum.

La desserte, placée parallèlement à la table sur laquelle Colombine gisait, était recouverte d’un drap blanc. Il avait soigneusement lavé ce qu’il restait de son corps. Il ne fallait pas que ses vêtements puissent être tachés.
Il mit sa paire de gants blancs. Après tant d’efforts, lui-même ne devait se souiller à aucun prix. Maintenant, il en avait acquis la certitude. En créant la véritable Colombine, il exorcisait pour toujours l’esprit de Manon. Elle pourrait enfin reposer en paix.

***
Tous les quinze jours, monsieur Mercier passait au commissariat. Rien, n’aurait pu l’empêcher de venir prendre des nouvelles de l’enquête. C’était sa façon de s’assurer que la police la recherchait toujours, que sa fille n’avait pas été oubliée. Mieux encore, il était persuadé qu’ainsi, il la maintenait en vie.
Le voir passer la porte de son bureau faisait à Janssen l’effet d’un reproche silencieux.
« Mais non, il était désolé. Toujours rien... Oui, bien sûr, il le préviendrait si un élément nouveau intervenait. » Et aussi discrètement qu’il était venu, ce père repartait un peu plus anéanti qu’à son arrivée.
Alors aujourd’hui, tandis que le policier de permanence prévient par l’intercom que monsieur Mercier le demande, le courage lui manque. Il fait dire qu’il est absent.
La main posée sur le tiroir de son bureau, il n’a pas besoin de consulter le dossier de Manon pour se rappeler que la première visite de ses parents remonte à cinq mois.

La nuit est tombée depuis plusieurs heures quand Janssen décide de rentrer chez lui. La journée a été interminable et pluvieuse. Il pousse un profond soupir. Il a de plus en plus de mal à supporter la noirceur de l’âme humaine.
C’est au moment où il jette un dernier regard circulaire sur son bureau que le téléphone se met à sonner. Il hésite, se demandant s’il va prendre l’appel. Il est si tard, il est si las.
Il se résigne pourtant à décrocher dans une profonde expiration.
À la voix qui s’assure de son identité, il répond par un oui péremptoire, ne cachant pas son agacement. C’est alors que son interlocuteur lui délivre un message. Le message qu’il attendait depuis si longtemps.
- J’ai des informations importantes à vous révéler sur la disparition de Colombine. L’inspecteur restant muet, l’émissaire à la voix manifestement maquillée poursuivit. Vous savez, Colombine Bergson, le mannequin qui a disparu.
Janssen ouvrit la bouche sans qu’un son ne puisse en sortir. Et puis, comme si quelqu’un venait de claquer des doigts devant ses yeux, il se ressaisit et prit l’initiative de la conversation.
- Mais qui êtes-vous ?
- Aucune importance, reprit l’interlocuteur.
- Comment pouvez-vous être certain qu’il s’agit bien de cette personne ? questionna Janssen.
- Parce qu’elle est devant moi. D’ailleurs, vous la trouverez sans peine. Elle fait un casting, avenue d’Italie.
- Un casting ? s’étonna Janssen, tout en écarquillant les yeux. Mais à quel numéro ?
Prenant conscience que la conversation venait d’être coupée, l’inspecteur reposa, incrédule, le combiné. Une bouffée d’émotion le submergea, mais ses réflexes de policier reprirent rapidement le dessus. Il se rua sur son ordinateur pour tenter de trouver le complément de l’adresse qui lui manquait. Il trouva deux adresses d’agences de casting qu’il griffonna à la hâte sur le premier bout de papier trouvé sur son bureau.
Il resta debout quelques instants, sans trop savoir ce qu’il devait faire. Puis il vérifia qu’il avait bien les clés de sa voiture en poche, et se rua à l’extérieur du commissariat.

Vu l’heure tardive, la circulation parisienne était parfaitement fluide. Par chance, les deux numéros n’étaient pas très éloignés l’un de l’autre. Une fois garé, il arpenta le trottoir d’un pas pressé.
Entrées d’immeubles et vitrines de magasins alternaient irrégulièrement de chaque côté de l’avenue, faisant ondoyer zones de pénombre et lumière artificielle. À la première adresse, côté des numéros pairs, il trouva portes closes. Il traversa, non sans se faire copieusement klaxonner par un automobiliste. Il marchait si vite que son cœur cognait furieusement contre ses côtes. Ralentissant son allure, il bougonnait à l’idée de s’être laissé abuser par l’appel d’un demeuré.
Après être passé devant une imposante grille, il fut attiré par les vitrines d’un magasin de prêt-à-porter. La silhouette d’un mannequin accrocha son regard. Il s’approcha sans pouvoir s’en détacher. Son corps se raidit. Elle était là, superbe et rayonnante. Vêtue d’une robe de soirée noire, les yeux fermés, le visage tendu vers les spots incandescents, elle semblait se délecter du moindre rayon de lumière.
Hypnotisé, il s’immobilisa de longues secondes devant tant de beauté.
Et puis soudain, la magie disparut. Implacable, la réalité lui ouvrit les yeux sur l’atrocité du tableau. C’était bien son image, mais ce n’était pas elle ! La ressemblance était parfaite, mais ce n’était pas elle. Il ne regardait qu’un mannequin de cire. Le moulage était fort bien réussi, mais c’était tout de même un moulage. Rien à voir avec un corps fait de chair, d’os, de sang, et portant de vrais cheveux.
Il détailla la silhouette avec attention. Si la raison ne l’avait emporté, il aurait juré d’avoir Colombine sous les yeux.
Des perles glacées de sueur lui couvrirent le front lorsqu’il lut la phrase inscrite sur le présentoir posé à ses pieds, « À la mémoire de Manon Mercier ».
Une fraction de seconde lui suffit pour observer ses poignets et la dévisager à nouveau. Enfin, il comprit.
- Putain de dingue, laissa-t-il échapper, blême d’effroi et de colère mêlés.
Il saisit son téléphone portable et composa fébrilement deux numéros : celui de l’identité judiciaire et celui figurant sur l’enseigne du magasin.

***
À l’institut médico-légal, le corps éventré de Manon Mercier gisait sur l’une des tables d’examen.
Bien que l’autopsie fût achevée, Janssen se tenait toujours aux côtés de la dépouille, le stylo en suspension au-dessus de son bloc-notes.
Elle avait été vidée de son sang, un mélange de paille et de mousse substitué aux organes.
- En trente années de carrière je n’avais encore jamais vu cela, soupira le médecin légiste. À première vue, je vous aurais conseillé d’enquêter au musée Grévin. Mais à présent...
Il n’avait pas échappé à Janssen que le légiste avait pensé tout comme lui à ses musées si typiques, mais la réflexion que son interlocuteur venait de laisser flotter dans l’air glacial de la salle d’examen l’intrigua.
- À présent ?
- Eh bien, nous sommes devant une technique particulière de naturalisation.
- Vous pourriez être un peu plus clair ?
- Il a utilisé la technique des taxidermistes. Pour cela, il lui a fallu posséder de sérieuses connaissances en anatomie et en chimie. Mais il a dû avant tout s’armer de patience.
- Comment cela ?
- Eh bien, pour figer le corps dans la position souhaitée, je dirais qu’il a eu besoin de trois à quatre mois...
- Ce qui signifie également qu’il devait disposer d’un lieu particulièrement bien équipé, correctement ventilé et à l’abri de tout regard, compléta le policier.
- On dirait que votre tueur s’est offert un beau trophée !
L’inspecteur était plongé dans une réflexion abyssale. Il ne sembla pas entendre la remarque. C’est alors que le médecin légiste ajouta un ultime commentaire.
- Vous avez remarqué ? Il s’est visiblement donné beaucoup de mal pour conserver le corps intact et pourtant...
– Pourtant ? sursauta l’inspecteur.
– Eh bien, il lui a sectionné les mains à hauteur du haut des poignets. Vous voyez, elles ne tiennent aux bras que grâce à ces tiges filetées. Comme celles d’un vulgaire mannequin vitrine.
– J’avais remarqué docteur, répondit sèchement l’inspecteur. C’est précisément dans la vitrine d’un magasin de prêt-à-porter que le tueur nous a livré le corps. Ce sont là toutes vos conclusions ?
Le policier était dans un état psychologique qui ne lui ressemblait guère. Il avait développé des liens affectifs si profonds avec Manon au cours de ces six derniers mois qu’il n’arrivait pas à s’en détacher.
De son côté, le médecin était tellement subjugué par la maîtrise technique dont avait fait preuve le tueur qu’il n’était pas résolu à retrouver la paillasse où l’attendait son deuxième client. On pouvait aisément le comprendre. L’autre dépouille n’avait vraiment rien d’excitant. Outre un état de décomposition avancée, l’homme, égorgé dans son appartement, avait servi de repas à ses chats.
- Eh bien Janssen, je n’aimerais pas être à votre place. Soit, il y avait une relation très personnelle entre le meurtrier et sa victime, je dirais même une sacrée admiration, soit, c’est l’œuvre d’un grand malade et, dans ce cas, cette pauvre fille est probablement la première d’une longue série. Mais, quoi qu’il en soit, j’en jurerais ! Avec les mains coupées, il a voulu nous dire quelque chose, reprit-il sur le même registre.
Janssen n’aurait voulu le reconnaître pour rien au monde, mais le médecin avait évidemment raison. Pourquoi diable le tueur lui avait-il coupé les mains, s’il n’était techniquement pas nécessaire d’utiliser une tige filetée pour les faire tenir au bout des bras ?
- Je parlais de constatations médico-légales, pas de vos réflexions de psy à deux balles, s’énerva Janssen.
– Ah ! s’offusqua le médecin. Pour cela, il faudra attendre le résultat des prélèvements. Je vous laisse à votre Commedia dell’arte. Après tout, à chacun son travail ! conclut amèrement le docteur qui fit immédiatement volte-face.
– Qu’est-ce que vous dites ? explosa Janssen.
– Rien ! bougonna le toubib.
– Si, insista le policier. Vous me laissez à quoi ?
– À votre Commedia dell’arte ! répéta le légiste en se retournant.
Devant un Janssen dubitatif, Chartier se sentit l’âme d’un professeur.
- Vous savez, Colombine, Arlequin, Pierrot... Vous n’allez tout de même pas me dire que vous ne connaissez pas !
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Janssen se précipita hors de la pièce, le bousculant au passage, arrachant ses gants et faisant voler sa blouse.

***
Dans la salle d’interrogatoire de la PJ, Janssen n’eut pas à batailler longtemps avec l’homme que la brigade avait arrêté à l’hôpital. La perquisition qui venait de s’achever à son domicile et la découverte du box avaient apporté les preuves de sa culpabilité. Mais s’il en savait suffisamment pour le déférer devant le juge, il tenait absolument à comprendre pourquoi les mains de Manon avaient été coupées.
L’homme parlait sur le ton de la confidence. Une voix à peine audible, au débit lent mais en flots continus. Janssen en avait vu des coupables se mettre à table, et il savait que celui-là appartenait à la race de ceux qu’il ne faut pas interrompre.
Du premier jour où Pierre s’était assis à côté d’elle sur les bancs de l’école, il en était tombé raide dingue amoureux. Il se souvenait comme s’il s’agissait d’hier de ce soir de leurs 8 ans où, sous le sourire complice de la lune qui leur avait servi de témoin, ils avaient fait le serment de se marier. Ils avaient grandi côte à côte, fréquenté les mêmes tatamis, les mêmes clubs de piscine, et tapé dans les mêmes balles. Il se remémorait leurs rendez-vous dans le parc de Choisy, à deux pas du lycée Claude-Monet, les après-midis qu’ils passaient à partager leurs secrets d’adolescents à la terrasse du « Péché Mignon ». Rien ne pouvait alors les séparer.
Et puis vint la période des castings.
Ils s’étaient tout d’abord amusés à poser pour les catalogues des grands vépécistes. Ils avaient même tourné ensemble quelques spots publicitaires. Mais tandis que lui portait les stigmates boutonneux de la puberté, Manon avait été épargnée. Forcément, elle avança seule sur les podiums des défilés de mode. Et elle aimait cela. Son teint de porcelaine venait y puiser la vitamine D que d’autres volaient aux rayons du soleil. Dans cette atmosphère mêlée de stress, d’excitation, de musique assourdissante et d’applaudissements frénétiques, elle était grisée, et vivait alors dans un état second. Il y avait aussi ces séances photos dans des studios où elle prenait les poses les plus langoureuses et aguichantes, tout entière abandonnée aux flashs qui crépitaient au rythme des « encore », « c’est bien » et des « plus ceci » ou « moins cela ». Des injonctions qu’il rêvait de pouvoir lui susurrer dans ses rêves les plus débridés.
Bien sûr, il était toujours à ses côtés, mais il ne pouvait s’empêcher d’imaginer les pensées inavouées de ces hommes excités bien au-delà de l’appréciation des collections qu’elle exhibait souvent vêtue bien loin de la plus élémentaire décence.
Imperceptiblement, elle s’éloignait de lui. Petit à petit Colombine vampirisait Manon.
C’est le jour des résultats du bac qu’il avait compris. En décrochant le fameux sésame exigé par ses parents, Manon pouvait se consacrer à sa carrière de mannequin. Elle allait devenir une star, et lui, au mieux, un médecin. Accepter. C’était sans doute cela le prix à payer pour entrer dans le monde des adultes. Il l’avait perdue, et il devait l’accepter.
Soudain, Pierre fronça les sourcils, sa respiration devint courte, sa voix changea de tessiture et sous l’emprise d’une fureur aussi soudaine qu’incontrôlable son visage grimaça à devenir méconnaissable.
Janssen comprit alors qu’il allait enfin savoir.
Pierre raconta, entre vociférations, hoquets et injures, comment tout avait basculé. Il avait suffi d’une photo affiché dans le tout Paris des kiosques à journaux, des stations de métro et des arrières de bus. On ne voyait qu’elle. Elle portait une robe noire au décolleté vertigineux et d’un tissu si fluide que l’on devinait sans peine ses rondeurs intimes. Son regard séducteur était à lui seul une invitation, son sourire frivole un hymne à la perversion. Et puis, il y avait ses mains, ses mains qui soulevaient sa robe dans un geste si provocateur.

Janssen n’eut pas besoin de solliciter son imagination pour se représenter l’image que Pierre abominait. Cette photo, il l’avait eue sous les yeux dès le premier le jour.

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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce partage de lecture, réflexion intérieur, d'intuition policière, et de sentiments controversés. Une belle lecture en somme.
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Pascalaunay · il y a
Merci beaucoup BJ. Je suis allé lire votre short-nouvelle et j'ai ajouté mon vote à ceux déjà existants. Bonne chance à vous.

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