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Cinquante façons... plus une !

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Christian Pluche

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LAURÉAT
Sélection Public

Pourquoi on a aimé ?

Ponctué de références cinématographiques, cette nouvelle nous emmène avec légèreté dans les péripéties amoureuses de narrateur. Un style vif...

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C’est quoi déjà la chanson de Paul Simon ? « Fifty ways to leave your lover », cinquante manières de quitter son amoureuse, il a une sacrée imagination le Paulo. Je crois bien en avoir ajouté une cinquante et unième ! Bon, je n’en suis pas fier mais c’était pas possible autrement. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? À la réflexion, Sophie ne m’a pas vraiment laissé le choix. Et quand vous êtes comme moi un fan absolu de cinéma – option vieux films en noir et blanc au point d’en connaître les répliques par cœur –, après un tel incident, c’est pas « T’as de beaux yeux tu sais... » que t’as envie de lui dire, pour qu’elle te réponde, avec un gros plan sur ses yeux, « Embrassez-moi... » ; mais plutôt « J’ai besoin de changer d’atmosphère ». Pour sûr, là c’est pas la même ambiance, pas le même film ! On a dû se tromper d’histoire...

Imaginez la situation. Un homme et une femme comme chez Lelouch, un film en noir et blanc (parce qu’il avait pas les moyens du Technicolor au début), des chabadabadas à la pelle et des escapades romantiques dans des palaces de rêve. Toujours la même histoire, un éternel retour. Trois ans de vie ensemble, deux adresses pour commencer et on se retrouve dans le même appartement, le bonheur comme dans une comédie américaine. Bon, j’ai pas un physique à la James Stewart, mais elle, elle ferait une Lauren Bacall acceptable, alors c’était possible ! Dans les comédies américaines, c’est le moment où on entend les violons, où les confettis tombent comme des flocons de neige sur le couple qui avance vers le porche de l’église et là, The End apparaît à l’écran (ne pas prononcer « thé hand »).

Et puis quoi alors ? On n’a pas le droit d’en savoir plus ? Qu’est-ce qu’ils deviennent ces amoureux après le générique de fin ? On les a suivis dans leur vie pendant plus d’une heure et demie et puis plus rien, circulez ! La suite ne vous regarde pas ! Et pourquoi donc ? Trop banale, sans intérêt ? Il en sait quoi le réalisateur ? On a le droit de savoir !

En tous cas, dans le film de la vie où nous sommes tous figurants, même si chacun a l’impression d’avoir le premier rôle (Dieu est un scénariste de génie !), nous ne sommes pas arrivés jusqu’au porche de l’église. Le parcours n’était pas aussi dangereux que dans Le Salaire de la peur, c’est Sophie que j’avais à mon bras pas une bonbonne de nitroglycérine ! Mais nos chemins se sont séparés à la première ornière devant l’hôtel de ville. Fin du film avant le générique final... Il manque la dernière bobine de la pellicule, le marié détale comme un lapin de garenne avant d’être bagué ! Éloge de la fuite, sauve qui peut ! Il s’en est fallu de peu !

Mais je reviens juste quelques instants en arrière, pas longtemps non, je rembobine pour un flashback sur Sophie et moi, au moment où nous nous apprêtons à gravir les marches qui nous séparent du perron de la mairie. Elle est émue, je crois bien que moi aussi, nous échangeons notre dernier sourire façon début d’une grande aventure, mais ça nous ne le savons pas encore. Voilà, c’est peut-être le trop plein d’émotion le grand responsable. Je croise le regard d’une amie de Sophie dans la haie d’honneur formée par les invités, elle nous adresse un petit geste de la main. C’est en voulant lui répondre que je marche sur le bas de la robe de la mariée. Catastrophe annoncée, Sophie se crispe à mon bras, je sens son bouillonnement intérieur, elle se transforme en cocotte-minute, l’instant dure une éternité comme dans un ralenti...

Ouf ! Le tulle n’a pas été déchiré, mais une légère trace de cirage noir est visible sur deux à trois centimètres du tissu encore immaculé il y a un instant. Je vois luire dans les yeux de Sophie un éclair dévastateur alors qu’elle me lance, hors d’elle :
― Ma robe ! Mais quel imbécile tu fais !

Sa jolie bouche se tord de colère et de haine : je crois un instant qu’elle va cracher des vipères, se transformer en Gorgone ou pire encore...
Je balbutie une excuse quasi-inaudible et minable. Consternés par la scène, les invités lancent des « oh ! » et des « ah ! » de réprobation. Un lourd silence envahit la noce tandis que je redescends, seul, les marches gravies avec émotion quelques instants plus tôt. Le landau dans Le Cuirassé Potemkine qui dévale les marches, c’est rien à côté du marié qui descend lentement les marches et laisse en plan toute la noce. Clap de fin prématuré... J’oublie dans l’instant ce que j’adorais chez elle...

Et voilà, je me retrouve maintenant dans ma vieille guimbarde, à rouler sur l’autoroute à une allure d’escargot pour ménager la mécanique. Je suis parti sans me retourner, l’envie de rouler vers le Sud, de m’abrutir de bitume et d’aires d’autoroute, de mettre le plus de distance entre Sophie et moi. Tracer la route comme dans un road movie jusqu’au soleil couchant...

Cinquante et une façons de quitter son amoureuse... juste avant de commettre l’irréparable ! Paul Simon est-il un prophète ? Toujours sur la voie de droite, je réalise qu’elle m’a quand même traité d’imbécile tout à l’heure ! C’est vrai que j’ai un peu l’esprit en escalier, mais ça n’explique pas ma chaussure sur sa robe de mariée en haut des marches de la mairie ! 

Et si c’était arrivé à la descente du même escalier, après avoir signé le registre ? Le résultat aurait été le même, mais avec des ennuis et des tracasseries administratives à la pelle, sans oublier les avocats ! On a évité Kramer contre Kramer et Divorce à l’italienne ! J’ai simplement récupéré les clés de ma voiture et pris la poudre d’escampette comme si j’avais La Mort aux trousses

Ça fait trois heures que je roule sur cette autoroute déserte, la musique à fond pour seule compagnie. Un CD qu’elle n’aime pas évidemment, petite vengeance mesquine ! Pas eu le temps de me changer. À l’aire d’autoroute, un autostoppeur monte dans ma vieille guimbarde. Il a l’air surpris de découvrir un conducteur en smoking et nœud papillon, comme si j’étais un extra-terrestre et lui David Vincent dans Les Envahisseurs, et je devance ses questions :
― N’allez pas croire que je fuis le jour de mon mariage, je fais de la figuration dans un film et...
― Et vous êtes parti avec votre costume de pingouin porter un pot de crème à votre grand-mère. Allez te fatigue pas, c’est pas mes salades... c’est ta vie mec...

Et il s’endort sans demander son reste. Je le déposerai à l’aire d’autoroute de Venoy-Grosse-Pierre, il cherchera un routier pour l’emmener en Espagne. À y réfléchir, je crois bien que c’est un mensonge, il m’a trouvé bizarre c’est tout ! Peut-être a-t-il fait semblant de s’endormir ? Toujours cet esprit en escalier !

L’aire d’autoroute est illuminée par les réverbères et les enseignes, je le réveille et il s’éloigne après un « merci » à peine audible. J’ai la démarche mal assurée de celui qui a roulé trop longtemps, à mi-chemin entre un boxeur sonné et un cow-boy à la gâchette facile ! John Wayne n’est pas loin !
Avant de passer à la caisse régler le plein d’essence, j’achète au hasard quelques vêtements pour routiers, jeans et tee-shirts à la gloire de marques de camion, des paquets de chips et des jus de fruits. Dans mes nouveaux habits, je m’attarde près du distributeur automatique de boissons chaudes. Depuis mon départ, c’est le café court sans sucre à base de « vrais » grains de café qui me tient éveillé. Quand je sors, je retrouve mon auto-stoppeur, il ne me reconnaît pas tout de suite et me prend pour un vrai routier... Quand il s’aperçoit de sa méprise, il m’ignore superbement et s’éloigne dans la nuit. 

Je m’engage vers l’autoroute et aperçois une longue silhouette fantomatique à la sortie de l’aire de repos, une femme habillée d’un long fourreau blanc au bord de la route. Une voyageuse sans bagage qui agite le pouce. 
― Où allez-vous ? 
― Loin, je ne sais pas encore, dans la même direction que vous, pourquoi pas. Ce sera très bien...
On reste silencieux un long moment. Je jette un œil dans sa direction, elle ressemble à Béatrice Dalle dans 37,2° le matin... Je lui demande d’ouvrir le paquet de chips grand format en promotion avec 20% de produit en plus. Seuls les craquements des pétales de pommes de terre et nos mains qui fouillent dans le paquet troublent le silence.
Je ne fais pas de commentaire sur sa tenue, et ça l’étonne.
― Rien ne vous étonne vous alors ! Une presque jeune mariée trouvée sur le bord de l’autoroute qui fait du stop, vous trouvez ça normal ? À l’heure qu’il est, je devrais découper une pièce montée avec une horrible figurine à son sommet ! M’apprêter à ouvrir le bal par une valse, puis passer la soirée à danser. On avait pris des leçons pour valser, pour danser le tango aussi...
― Et donc c’est parce que vous n’aimez pas les choux à la crème que vous êtes partie ? Ou la danse peut-être ? Regardez sur la banquette arrière, vous comprendrez pourquoi votre situation ne m’étonne pas...
On éclate de rire en même temps quand elle découvre mon smoking sur la banquette arrière. Nos mains vont ensemble fouiller dans le paquet de chips. Surpris de ce contact et voulant nous en libérer, le paquet éclate et les pétales de pommes de terre volent dans tout l’habitacle ! Je regarde discrètement le bas de sa robe fourreau, il laisse apparaître deux ravissantes et délicieuses chevilles. Finalement l’histoire peut se terminer comme une comédie américaine... The End à l’écran...

PRIX

Image de Printemps 2018
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Christiane Willemse · il y a
Un narrateur finalement chanceux. J' aime bien le style enlevé de cette histoire.
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Hervé Mazoyer · il y a
I want to help you in your struggle to be free...
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Christian Pluche · il y a
...And get yourself free !
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Mireille.bosq · il y a
Finalement tout ça est une histoire de garde robe plutôt que de cinéma. Leçon d'habillement: on ne porte jamais un smoking en plein jour! Bon, j'adopte le ton deuxième degré de l'histoire qui retombe sur ses pieds. je vote et si vous alliez faire un tour par chez moi "sous bonne garde" court et noir.
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Loodmer · il y a
Je n'ai pas aimé, j'ai adoré cette histoire digne du grand blond
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Christian Pluche · il y a
Merci Loodmer !
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Melinda Schilge · il y a
Le fait d'utiliser des références cinématographiques comme des unités d'écriture donne des allures de festival à cette histoire bien menée. Lecture agréable...
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Mimi38 · il y a
C'est vraiment original, quel flash back cinématographique, bravo!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
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Mandy Rukwa · il y a
ô fraîcheur !
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Bernie · il y a
Votre histoire m'a bien plu. Bien écrite et décrite, j'ai même vu votre smoking sur la banquette arrière !
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Yannma · il y a
vraiment bravo pour le prix mais surtout pour cette histoire
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Vivipioupiou77 · il y a
felicitations
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Christian Pluche · il y a
Merci Vivi !
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