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Chroniques de Tibéria - Volet 1

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Daënor

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Mon long et épuisant voyage touchait bientôt à sa fin. J’approchai de l’embouchure du fleuve, là où des humains venaient de s’installer. Sans prévenir, une détonation retentit dans le ciel, noir et infini. Une seconde le suivit de près, et fit trembler au passage autant mes poils que les hauts pins environnants. Une bourrasque me fit vibrer du museau jusqu’à la queue. Il arrivait. Une goutte. J’avançai. Plusieurs gouttes. J’accélérai. Un torrent de gouttes. Aussi vite que pouvaient me transporter mes pattes élancées et mes coussinets robustes, la pluie me rattrapait, m’englobant moi et les bruyères environnantes dans ses ténèbres humides et froides. Je ne distinguais plus gère par-dessus cette végétation tant ma vision diminuait et que les chemins se creusaient. Dans quelques instants, l’illustre forêt deviendrait un marécage à la fois infect et dangereux. Un éclair de lumière jaillit d’outre-tombe. Le puissant grondement qui suivit fit disparaître instantanément le martèlement de l’eau sur la terre allègrement abreuvée. Mon pelage s’était transformé en un amas de brindilles, de boue et de poils mouillés. Mes vibrisses percevaient mal les obstacles. Mes oreilles pivotaient vainement à la recherche de sons pour tenter de m’orienter. Le seul point positif de ma course effrénée résidait dans mon invisibilité aux yeux de tout prédateur potentiel. Qui aurait envie de dévorer un monticule de feuilles défoncées et de terre boueuse doté de quatre pattes qui galope au milieu de la nuit.

Je finis par reconnaître le confluent du principal fleuve de la région, qui déversait ses eaux torrentielles, propres à déraciner les arbres alentours. Le feuillage qui me surplombait ployait sous la force prodigieuse des tourbillons d’air. Des branches cassaient, s’envolaient, s’écrasaient au sol. Les arbustes subissaient la colère divine de plein fouet, implacablement écrasés. A ma droite, se trouvait un mont constitué de blocs rocheux assemblés par le hasard de la nature. Entre les interstices sinueux et les crevasses mortelles, peut-être quelques grottes y résidaient, sinon chaudes, au moins à l’abri de la tempête plus menaçante d’instants en instants. Je m’y rendis avec autant de rapidité qu’un mâle endurci par les combats et les aventures en était capable. J’évitai avec prudence les chemins trop abrupts rendus glissants par la pluie toujours plus forte. Je dus me résoudre à gravir une pente douce, beaucoup plus longue, pour rejoindre les quelques hauteurs qui m’offriraient un point de vue sur les potentiels abris. Erreur. Une fois arrivé à mon objectif, le vent qui s’engouffrait entre les monts pierreux prenait une allure absolument folle, entrainant avec lui cailloux, terre, nids d’oiseaux, carcasses broyées et une eau toujours plus glaciale. Impossible d’y voir à plus de dix mètres, même en plissant au maximum les yeux.

Je puisai dans mon infatigable mémoire pour trouver une issue favorable à mon sort face au monstre ténébreux qui risquait bien de me dévorer tout cru. Mes pattes tremblaient et mon souffle saccadait déjà. J’étais transi de froid autant que de peur. Un souvenir me revint : un escarpement tortueux menait à une arche de pierre, reliant par chance l‘extérieur de la montagne à une grande cavité recouverte et protégée par de grandes stalactites. Elles étaient plus vieilles encore que la forêt qui s’étendaient sur les flancs rocheux. Je pris la direction de la dangereuse route, en me plaquant le plus possible contre les parois de pierre qui m’entouraient. Je descendis le chemin caillouteux avec les griffes plantées autant que se peut dans la terre torturée par la pluie diluvienne. Enfin : mon salut. Un fin, très fin, beaucoup plus fin que dans ma mémoire, passage pierreux enjambait une faille vertigineuse pleine de sombres ténèbres. Il débouchait sur une gueule rocheuse pleine de promesses : sécurité et survie. Le vent se transformait en tornade, la pluie en cascade et les crépitements lumineux en boules de foudre destructrices. Je plaquais mon ventre contre le sol froid et glissant, mes pattes fléchies au maximum, griffes acérées au dehors et queue rasante. J’avançai, patte par patte, coussinet par coussinet. Une dizaine de mètres me séparait de la vie, ou de la mort. J’avançai, tremblant telle une feuille dans la tempête qui faisait rage. J’avançai, le museau écrasé par la pluie qui me frappaient de ses pointes illimitées. J’avançai, le cœur battant plus fort que les vagues contre les récifs, tandis que le ciel se déchirait au-dessus de ma tête. J’avançai, avec la fureur de vivre encore demain, et après-demain. J’avançai, jusqu’au bout du chemin encadré par une fosse mortelle qui m’avalerait à la moindre bourrasque trop puissante. J’avançai, et enfin, enfin, je touchai l’ouverture de l’antre du salut. Je sautai de mes dernières forces à l’intérieur, atterrissant dans un roulé-boulé aussi somptueux qu’une crotte qui s’écrase derrière la croupe d’un cheval. Je me rabrouai autant que possible et reprit mon souffle petit à petit.

Je pris le temps de me poser sur une longue roche brune en hauteur. Elle offrait une vue sur presque toute la caverne. Assez vaste : elle arborait un plafond parsemé d’innombrables stalactites, un sol irrégulier et des parois sculptées concaves. Je m’allongeai de tout mon long, puis j’étirai ma nuque, mon dos, mes articulations, mes pattes avant, puis celles arrière, et je terminai par mes griffes. Une fois fait, j’entrepris de me lécher, afin de redonner à ma fourrure sa splendeur argenté d’avant la tempête. Je plissai le museau, et commençai ma toilette par la tête. Il fallait que j’évacue toute la boue, et chaque mouvement était un plaisir, plein de grâce et de tranquillité. Plus de pluie, plus de vent, plus d’ombres menaçantes. Je récupérai avec tendresse mes plumeaux sur le dessus des oreilles, enfin allégées d’une crasse trop encombrante. Avant d’attaquer le plus gros, je décidai de partir sur ma queue, toute fine et poisseuse. Redonner son éclat blanc hivernal, retrouver les quelques rayures ébène, et ressentir l’air environnant s’engouffrer dans mes longs poils. Quel plaisir ! Tandis que je continuai mon activité avec une sérénité bien méritée, je repérai un mouvement. Je stoppai mon geste, et sans bouger le corps, je scrutai les ombres dansantes de ma cachette. L’orage gonflait encore et toujours au-dessus de la montagne : un autre animal pouvait s’être aventuré, comme moi, dans cette grotte. Le hasard n’étant que trop rare, et mortel, je préférais me relever, et déplacer mon corps encore meurtri par les coups incessants de la pluie d’alors vers un rocher à quelques pas. L’ombre m’englobait parfaitement, et seul mon souffle pouvait trahir ma présence. Pourtant, je ne me sentais pas tranquille. Je reniflai l’odeur infecte d’un autre prédateur. De plusieurs autres prédateurs.

Ils avançaient tranquillement, au centre de la grotte, trainant les pattes. Je pouvais percevoir les gouttes qui dégoulinaient le long de leurs poils. Je ne pouvais résister. Je m’approchai le plus discrètement possible du rebord, à pas de loup. La vision des quatre chacals me dégoutta instantanément. L’un ressemblait à un cadavre de poisson : fin, difforme, les yeux globuleux et une odeur pestilentielle. Il se tenait difficilement sur ses pattes affaiblies, et se mit à l’écart de la troupe. Les deux plus proches étaient de la même portée. De larges zones sans poils traversaient leurs corps jusqu’à leurs museaux, telles d’élégantes et abominables zébrures. Et puis... Où était le dernier ? Mes poils se hérissèrent, ma queue fouetta le sol, soulevant au passage un joli et tout à fait visible nuage de poussière. Ses yeux m’apparurent dans l’obscurité qu’offrait la paroi, non loin de moi. Il m’avait repéré. Il sauta d’un bond prodigieux et me bloqua le chemin sans sourciller. Bien que plus menu que moi, sa carrure était plus imposante que ses comparses, et ses canines aussi affûtées que la mort. Sa mâchoire était puissante, son cou allongé, ses pattes développées et son corps plus long et haut que la moyenne. Plus le choix, il me fallait entrer dans la danse funèbre. Je me relevai dans toute ma grâce, déployait mes membres avec force et montrait les crocs. Je n’aurai pas de pitié.

Le reste de la bande grimpait sur les hauteurs pour me coincer contre la paroi à la protection toute relative. Acculé, je crachai en guise d’avertissement. Un coup d’œil furtif me permit de constater que le plus faible, peut-être déjà en train de rejoindre le Styx, s’était positionné vers un escarpement dangereux. L’un des deux frères fonça droit dans mon dos. Il aboya piteusement, déclenchant le combat. J’esquivai son attaque d’un bond sur le côté, je me retournai sans fléchir et lui assénai un grand coup de patte sur le museau. Il recula, la broigne en sang. Le plus gros morceau me domina rapidement, ses coups m’arrachant quelques touffes de poils épais. Je tentai de parer, lacérant les airs dans sa direction. Ses compagnons s’approchaient de moi, m’encerclant petit à petit. Je claquai des dents, sautai dans la poussière et réussis à attraper la patte du deuxième frère, lui broyant avec une efficacité redoutable la patte arrière droite. Pas le temps de me remettre en garde, une gueule pleine de rage s’abattit sur mon corps nerveux. Je sentis les canines s’enfoncer dans ma chair, et je m’entendis glapir tel un écureuil sans défense. Je me débâtis avec virulence pour le retirer de mon corps, tandis que de mes pattes avant je parai les attaquants trop proches. Je repoussai enfin la mâchoire de l’incongru à l’odeur de crottin, et je ne pensais plus qu’à la fuite. Sans autre pensée, je fonçai droit sur le faiblard, lui assénant un magnifique coup de tête. Il roula de tout son maigre poids dans le vide, s’écrasant dans un craquement d’os absolument terrible. Ses comparses reculèrent sous le choc de la surprise, hurlant à la mort, et j’en profitai pour détaler à pleine vitesse.

Je sprintai en puisant dans mes réserves pour mettre le plus de distance entre moi et mes poursuivants. J’espérai que leur connaissance de la grotte était aussi limitée que la mienne, ce qui me permettrait de prendre le large rapidement sans nouveau combat. Malheureusement, la fatigue de la journée, le froid de la tempête et les blessures sanguinolentes n’aidaient guère à faire de moi une bête de course. A chaque virage que je prenais pour me défiler à leurs vues faiblardes, j’entendais leurs grondements hargneux de frustration. Je sautai par-dessus un tas de roches en équilibre précaire, me faufilai dans un couloir rocailleux encore plus sombre que la grotte principale, et finis par me dégager d’un trou un peu mince pour ma carrure. Le ciel voilé par une pluie continue m’apparut alors : j’étais sorti. Je parcourrai quelques mètres dans un décor de désolation pour rejoindre un nouvel abri, bien précaire. Je pouvais enfin reprendre mon souffle fébrile et lécher ma plaie. Jusqu’à les entendre, grognant d’une fureur sourde, prêts à en découdre coûte que coûte. Maintenant que j’avais envoyé au trépas le mourant, ce n’était plus une cachette qu’ils cherchaient : mais bien m’envoyer au royaume des cendres et poussières. Je n’avais qu’une seule échappatoire : le combat à mort. Ou bien...

Je fonçai sur mes ennemis à toute berzingue, les prenant de court. Je sentis de fines griffes m’écharper la queue au passage et la douleur parcourut mes nerfs, provoquant chez moi un regain de rage et d’endurance. Ils reprirent la course-poursuite, trempés jusqu’aux os. Je passai à droite d’un piton rocheux pour me retrouver devant l’entrée principale de la caverne, et aperçus sans peine l’arche de pierre. Et le vide. Vaste. Sans fond. Je m’approchai en diminuant progressivement l’allure, pour me positionner au centre de la structure érodée par le temps et les intempéries, encore plus mince que dans mes récents souvenirs. La tempête soufflait sa rage, et je sentais le vent qui essayait de me soulever dans les airs meurtriers. Mes proies apparurent, confiantes en ma position précaire et en leur nombre supérieur. Le plus gros chargea, sans réfléchir. Je bondis de toutes mes forces sur mes pattes arrière, me décalant de la trajectoire meurtrière de ma victime encore inconsciente de son sort funeste. J’atterris gracieusement sur son flanc droit, et avec un rictus de vainqueur, je le bousculai de toutes mes forces. Surpris par ma tactique, ses pattes trop pataudes se dérobèrent sous l’impact et ne lui permirent pas de se maintenir sur le sol glissant. Il cria de stupeur et tenta vainement de planter ses griffes dans la pierre. Elles se brisèrent en mille éclats brillants. Il chut, à tout jamais. Les deux frères tentèrent de me barrer le chemin, sans assez de vigueur ni de solidité. J’accourrai et esquintai le premier par quelques coups de pattes bien placés, puis je déployai mes canines dans la gorge du second. Il couina un court instant. Son sang gicla sur ma fourrure d’argent. Il s’effondra, ses yeux roulants dans ses orbites. Le temps de me retourner, le dernier s’enfuyait dans l’obscurité de la tempête qui accentuait sa suprématie.

Je laissai là le cadavre encore chaud du charognard, et prit la direction de la grotte principale. Je retraçai ma piste, pour retrouver ma position forte, sur les hauteurs. J’écoutai un long moment le son de la pluie qui se répercutait entre les parois de granit. Rien d’autre. Je pouvais reprendre ma toilette avant de pouvoir récupérer mes forces en un sommeil sinon léger, du moins serein.

Je suis le premier Dieu de Tibéria.
Lux, le Lynx d’Argent.
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Aurélien Azam · il y a
Ah ! J'ai cru tout le long que c'était un loup du fait des poils gris, mais il s'agissait d'un lynx ! :D
Belle description animalière en mouvements, crocs et griffes éblouissants ! On sent que tu adores ce félin :)
Moi je suis plus renard, c'est un peu mon animal fétiche. Si tu veux, je t'invite à aller lire quelques-uns de mes récits animaliers. Je te conseillerai les deux premiers volets des aventures fabuleuses d'Azerio le Renard ("Les pirates du ciel azur" et "Pacha et Rougemaille"), ainsi que "Soleil de plomb"!
À bientôt en mots :D

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Daënor · il y a
C'était bien un Lynx, et il est vrai que j'aime tout particulièrement cet animal. Un de mes projets littéraire - très peu avancé soit dit en passant - est basé sur un Empire où l'emblème est un Lynx. Je dois dire que le renard est également un animal adorable, je te conseille vivement le livre PAX si tu ne l'as pas déjà lu ! Une oeuvre tellement émouvante... J'irai lire tes textes avec grand plaisir, et cela me permettra sans aucun doute de m'inspirer dans les descriptions des animaux :)
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