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Chronique d'une famille ordinaire (1)

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Muriel V.T.

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LAURÉAT
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Comment me présenter ? Pas si simple.
Disons que j’ai la trentaine (enfin dans ma tête, en vrai j’ai quarante-et-un ans). J’ai un métier que j’aime et qui me permet de m’épanouir tout comme il faut (pas planplan : on s’étripe parfois) mais quand je regarde autour de moi, je vois qu’il y a bien pire et je crois que j’ai trouvé le bon métier, celui qui me correspond.
À coté de ça, je suis à la tête d’une petite entreprise de quatre personnes (moi comprise) : ma famille. Dans cette famille, il y a mes filles : la grande, Iris, six ans et demi et la petite, Capucine, cinq ans. Et puis mon amoureux : le père de mes filles (ben si, je trouve que c’est important de préciser) ; avec lui c’est comme pour mon métier : on s’étripe parfois mais je crois bien que c’est le bon. Oh, j’allais oublier, en fait, on est quatre et demi : il y a aussi la nounou de mes filles, elle élève mes filles (dixit ma belle-mère et ma mère) depuis leur naissance et malgré leur âge maintenant avancé, j’ai beaucoup de mal à m’en séparer...
La vie de famille, quand on a trente ans, on peut en rêver, puis à quarante, on se dit qu’on a un peu surestimé la chose et que les petits déjeuners Ricoré... c’est pas tous les matins. En même temps, si on regarde ce fameux quotidien avec un regard un tout petit peu décalé, il peut nous faire sourire, et même parfois rire.
Et moi je rigole souvent. Ou pas.
Depuis quelque temps, j’observe Capucine, ma fille de cinq ans, comme un entomologiste observerait une mouche sous un microscope et je dois dire que le spectacle est étonnant.
Alors, voilà, je vais vous raconter le monde merveilleux (et virtuel) de Capucine J.
Capucine, qui se fait aussi appeler Charlotte ou Lilou, a un chien. Ce chien est matérialisé par une peluche beige/marron qui ressemble vaguement à un caniche et qu’elle promène avec un ersatz de laisse qui est en fait ma ceinture Zadig et Voltaire, que je ne peux plus utiliser sous peine de drame familial (je crois que je vais me résoudre à acheter une vraie laisse pour le faux chien). Lorsque nous sortons, le chien se dématérialise, on ne le voit plus, ni sa laisse, mais il est bel et bien là, avec Capucine qui lui parle, la main tendue, tenant la laisse invisible avec à son extrémité, le chien tout aussi invisible. Cependant, même invisible, il fait pipi. Souvent. On s’arrête donc régulièrement pour qu’il fasse ses besoins. Dans les magasins, on tient la porte un peu plus longtemps pour faire entrer ou sortir le chien. Je sens bien qu’on nous regarde... Ça rend Iris, sa sœur, folle, moi, je m’habitue.
Elle fait aussi du cheval, virtuel, et les séances d’équitation dans le salon sont assez épiques mais heureusement, là, personne ne nous voit.
On pourrait se dire qu’il faudrait lui trouver un petit animal, ou lui faire faire du cheval, mais ça c’est impossible. Elle a une peur panique de tout ce qui est à poil et vivant. Et franchement, je ne m’en plains pas : les cours d’équitation virtuels sont beaucoup moins chers et contraignants que les vrais, et le chien de Capucine ne fait ses besoins que lorsqu’on le sort, c’est-à-dire une ou deux fois par semaine.
Dans le monde merveilleux de Capucine J., ce qui peut sembler important pour vous ne l’est pas plus que ça pour elle… et inversement.
L’autre jour, elle a traversé la rue en courant. Certes c’était à un passage piéton, certes le bonhomme était vert, mais j’ai dû lui expliquer qu’on ne traversait jamais en courant sans regarder. Iris avait renchéri en lui rappelant que c’était très grave parce qu’on pouvait mourir. Capucine a alors demandé :
— Même les parents, ça meurt ?
Iris :
— Oui, même les parents, ils peuvent mourir.
Réalisant en le disant que ses parents pouvaient mourir, Iris dit à Capucine, les larmes aux yeux :
— Et ça, ce serait très grave, et je serais très triste.
Et Capucine avait répondu pas plus perturbée que ça :
— Tu as bien raison Iris, moi aussi je serais triste... parce que ça prendra du temps d’en trouver d’autres.
Donc, dans le monde merveilleux de Capucine, on n’est pas plus traumatisé que ça par la disparition hypothétique de ses parents et pour cause, « d’autres » les remplaceront.
À côté de ça, la mort d’un animal qui n’existe pas la rend complètement hystérique.
L’autre soir, Capucine souhaitait avant de s’endormir une histoire, sans livre (ça veut dire « débrouille-toi pour inventer une histoire qui ne soit pas gnangnan et qui finit mal », Capucine adorant les histoires qui se finissent mal). En maman pas rancunière pour un sou, même si je sais maintenant que d’autres peuvent me remplacer, je m’exécute. Et me voilà inventant une histoire de cochon d’Inde qui a pour ami un chien, le chien et le cochon d’Inde se disputent (c’est la version courte, et oui c’était gnangnan mais j’avais pas d’inspiration), le cochon d’Inde s’en va, rencontre un méchant renard qui l’attaque... et il meurt. Bon, il n’est pas mort comme ça, il a été en soins intensifs, pendant cinq bonnes minutes pendant lesquelles j’ai demandé dix fois à Capucine si elle voulait vraiment que ça finisse mal, elle a dit « OUI, OUI, OUI ». J’ai donc fait mourir le cochon d’Inde. Et là, j’ai vu ses yeux se remplir de larmes et elle s’est mise à pleurer, pleurer, des pleurs qui m’ont arraché le cœur. Impossible de la calmer. J’avais moi aussi les larmes aux yeux, tellement tout cela me semblait vrai et j’ai dû ressusciter le cochon d’Inde (en fait, pas vraiment : au moment de l’enterrer, on a entendu du bruit dans la boîte à chaussures dans laquelle il devait reposer à jamais, on s’est aperçu qu’il n’était pas mort. La bonne blague !). Finalement, elle s’est calmée mais je crois qu’elle m’en veut encore d’avoir tué le cochon d’Inde.
Voilà, comment dans son monde merveilleux, on se débarrasse d’une peur panique pour les animaux, les vrais : on les remplace par des faux.
À dire vrai, cette propension à vivre dans l’irréel me faisait un peu peur jusqu’à ce que les autorités médicales m’expliquent que c’était normal : les enfants construisent un monde virtuel qui les aide à grandir. Elle ne ment pas, elle dit les choses telles qu’elles se passent pour elle, pour de faux. Quand je m’inquiète qu’Iris, elle, n’ait jamais vécu dans ce monde parallèle, le monde du « pour de faux », on me dit que c’est normal aussi. Chaque enfant est unique, et donc il n’y a pas de schéma unique, pas de tiroir ou de casier où rentrer.
Du coup, je réfléchis et je me dis que l’explication, s'il y en a une, c’est que Capucine grandit bien plus vite qu’Iris, du fait de la présence de sa sœur justement, et que ce monde virtuel, c’est ce qui la rattache encore un peu à sa toute petite enfance. Alors moi, je dis : « Qu’elle en profite ! »
Enfin, je disais ça. Jusqu'à mardi...
Dans la journée de mardi, Miss Capucine a très bien joué avec sa maîtresse, l'infirmière de l'école, puis avec sa nounou, puis avec moi à la malade : elle avait terriblement mal à l'oreille et tout le monde l'a crue, tellement ça sonnait juste. Jusqu'à ce qu'elle découvre qu'on allait chez le pédiatre. Là, elle ne veut plus y aller et elle me le fait savoir à coups de pleurs déchirants. On y va quand même, une otite, c'est grave. Et dans la salle d'attente, elle m'avoue que si elle ne veut pas aller voir M. Huot (notre pédiatre est une dame mais Capucine s'obstine à l'appeler M. Huot) c'est parce qu'elle a mal pour de faux... Bon, là, à 19h, ça m'a pas du tout fait rire...

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RAC · il y a
C'est frais tout ça. J'en garde pour + tard ! A bientôt sur nos pages respectives !
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Utilisateur désactivé · il y a
Particulièrement joli et touchant ... Bravo
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Andrea Novick · il y a
Une écriture fluide ,une histoire bien construite d'une intensité rare ! bravo
Andrea Novick

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Cétacé · il y a
Continuons à raconter des histoires pour que les enfants rient, pleurent et vivent!!!!! et nous aussi... vote à retardement, mais Ô combien mérité!
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Heme · il y a
"Mère parfaite" + "une famille ordinaire" + une "Capucine" trognonne.... Adorable.
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Claire Dévas · il y a
J'adore Capucine ! Elle est à croquée ! Vite un dessinateur svp :-)
Si une rencontre dans les favélas vous intéresse :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Dorothey Moine · il y a
J'aime beaucoup, je vote ! J'espère que vous aimerez autant mon averse d'été: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/averse-d-ete
dans la catégorie poèmes bien sûr !

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Léna Bernacez · il y a
Pff ! après je ne sais combien de livres lus à mes trois enfants, il y a des soirs où j'aimerais bien qu'ils m'en lisent ... oh mais non, on a pas la patience, mais maman si tu ne sais pas quoi faire ... Ben tiens ! vive la vie de famille c'est épuisant mais tellement bon !
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Lucie M. Ponroy · il y a
Je découvre tout juste, et j'adore ! Vif, enlevé, et sensible à la fois, ce texte, si l'on n'y prenait garde, nous arracherait presque quelques larmes de tendresse entre deux sourires.
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