Christelle

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Coucou  [+]

Jean-François et Christelle sont en couple depuis un moment déjà. Ils se connaissent depuis le CP, depuis que les parents de Christelle se sont installés dans les parages. D'aussi loin qu'ils se souviennent, ils ont toujours été attirés l'un par l'autre et d'ailleurs ils n'ont jamais connu d'autres histoires d'amour. Ils mènent une vie assez paisible voir routinière mais cela leur convient. Métro-boulot-dodo, Jean-François dort toujours à droite du lit et Christelle prépare des petits pois-carottes tous les mercredis. Ils s’aiment, très fort. Ils vivent dans leur cocon, dans leur bulle et ils sont heureux au-delà du concevable. Ils s'appellent par des petits surnoms mièvres, non pas par stupidité mais simplement parce qu'ils s'aiment à la folie.

Ce mardi soir, ils se mettent au lit après avoir regardé un film quelconque sur leur petite télévision. Les vêtements bien rangés sur leur chaise respective, les chaussons alignés côte à côte au pied du lit, ils se faufilent sous la couette et se font un petit calinou de bonne nuit en se serrant fort. Ils s’endorment ainsi tous les deux, dans les bras l’un de l’autre, le sourire aux lèvres.

Mercredi matin est si vite arrivé que Jean-François a l’impression qu’il vient juste de dire bonne nuit à Christelle. Il tient toujours son amour serré contre sa poitrine lui montrant à quel point il l’aime. Un rayon de soleil filtre à travers les rideaux de la chambre annonçant une belle journée. En se retournant il se rend compte que la douce chaleur du corps de son aimée n’est pas présente ce matin. Quelque chose cloche et une légère lueur de dégoût et de panique glisse sur ses yeux. Il repousse alors violemment le cou de sa compagne et s'en écarte brutalement. Il l’a tellement serrée d'amour contre lui pendant son sommeil, qu’elle en a eu les vertèbres brisées.

Christelle pend.

Elle est allongée dans le lit, à gauche comme à l’accoutumé, mais c’est comme si elle pendait, comme si on lui avait enlevé son squelette.
À l’autre bout du lit, Jean-François est recroquevillé en boule. Il a les yeux exorbités et se balance d’avant en arrière. Il ne comprend pas, il ne réalise pas. Ça ne peut pas être possible ! Il l’aime tellement comment aurait-il pu la tuer ? Ça ne peut pas être lui. Impossible. Il n'est pas un assassin. Soudain il s’effondre en larmes. Il réalise l'affreuse réalité. Toute l’eau de son corps semble sortir d’un coup.

Son téléphone portable sonne pour la 10ième fois. Il est 11h55, ses collègues s’inquiètent de ne pas le voir arriver. Serait-il malade ? Rien de grave espèrent-ils ! Et Jean-François pleure toujours. Un peu moins certes et ses yeux ne sont plus perdus dans le vide. Mais il ne peut arrêter le flot continu que lui sort du corps. Maintenant que doit-il faire ? Aller travailler ? Appeler la police ? Essayer de réanimer Christelle ? Il était tellement effrayé par le corps inerte de sa compagne qu’il en a oublié de lui venir en aide. Il se précipite alors à côté du cadavre et se met à lui masser frénétiquement le torse comme dans ses souvenirs de formation SST du travail. Deux énormes CRAC lui font comprendre que la vie n’est pas une série américaine et que les massages cardiaques ne s’improvisent pas. Machinalement il demande pardon à Christelle et les larmes aux yeux, remet la couverture sur son torse en miette.
Jean-François se dit alors que la spontanéité n’a jamais rien donné de bon. Il préfère aller travailler et attendre le soir pour prendre une décision sur son couple. En se dépêchant un peu, il pourra arriver à son bureau pour le début d’après-midi.

Le reste de la journée se déroule de manière surréaliste. Comment être concentré sur son travail dans de pareilles circonstances ? Comment rire aux blagues de cul de Roger le collègue-gentil-mais-gentil quand on vient de tuer l’amour de sa vie ? Jean-François arrive malgré tout à traverser l’après-midi au radar en ne presque pas éveillant les soupçons de son entourage.

À 17h59, il fait semblant de terminer un important dossier.
À 18h00 il est déjà dehors, se précipitant dans le bus pour rentrer chez lui.

Il bout intérieurement. Cet “enculé de putain de chauffeur de merde” ne démarre pas son “enculé de putain de bus de merde” et tout ça pour attendre une “enculée de putain de vieille de merde”. Il bout car il doute. Il doute car il se pense imprudent. Il se pense imprudent car pendant que le quidam moyen vaque en pensant à son dîner du soir, lui a un corps mort et solitaire dans son appartement. N’importe qui pendant son absence peut avoir découvert le... drame. Et après tout se dit-il, et si tout ça n’était qu’un mauvais rêve ? Et si le surmenage ou le petit salé aux lentilles d’hier soir l’avait fait halluciner ? Il a tellement hâte de rentrer et tellement hâte que la mort emporte la grand-mère qui retarde son bus.

Finalement ce n’est pas un mauvais rêve. Christelle pend toujours allongée sur le lit. Il la trouve laide. Comme quoi la vie apporte quelque chose, sans aucun doute. Jean-François s’assoit sur une chaise attenante au lit. Il se sent défaillir. Il a envie de la prendre dans ses bras, de la serrer, de l’embrasser, de l’aimer mais il ne peut pas. Elle est morte et elle est laide. Maintenant que faire ? Il n’est pas plus avancé que tout à l’heure. Il ne sait toujours pas quoi faire. Quel jour est-on déjà aujourd’hui ? Mercredi. Jean-François décide de se faire des petits pois-carotte. Bel hommage à Christelle pense-t-il. Tout en touillant le contenu de la casserole, Jean-François essaie de réfléchir à ce qu’il doit faire. Soudain un bruit se fait entendre à coté, dans la chambre. Entre panique et espoir, J-F se précipite dans l’autre pièce. Mais chaussettes et parquet ne font pas bon ménage. En voulant tourner en angle droit dans la chambre, il glisse, se récupère d’une main sur le chambranle de la porte tout en cognant une armoire qui bascule alors et déverse sur le corps de Christelle tout ce qui y était ranger au-dessus : une perruque, un tube de vaseline, des palmes, un réchaud. Le dernier objet à tomber est une boite à chaussures contenant des photos en vrac. Elle tombe lamentablement sur le visage inerte de Christelle et vient s’ajouter aux autres objets. Une photo des tourtereaux heureux et en short virevolte puis vient se poser sur le dessus du tas.

C’est le soir, le soleil se couche et J-F réfléchit. Il n’a pas le choix. Il faut qu’il se débarrasse de sa compagne. Il ne peut pas garder le corps de Christelle indéfiniment dans son lit. Il l’aime, pour sûr oui mais de là à dormir à côté de son cadavre non. Et chaque fois qu’il la voit, il se voit en assassin. Il ne peut pas s’empêcher de se dire qu’il l’a tué, de ses mains, involontairement certes mais ça fait tout de même de lui un meurtrier. Malgré les circonstances accidentelles et atténuantes, il préfère ne pas prendre le risque de confier son cas à la justice. Il faut qu’il se débarrasse de ce corps. J-F a lu une fois que le crime parfait consistait à brûler le corps de sa victime et à récupérer les dents. Sans trace de corps, pas de crime ! Cette option lui semble la meilleure. Maquiller l’accident en suicide serait trop dangereux surtout vu l'état du corps. Avec Christelle, ils regardaient tous les épisodes des Expert. Il sait donc les erreurs à ne pas faire. Enterrer le corps n’est pas judicieux non plus. Il suffit qu’un chien creuse ou qu’un chantier démarre sur le lieu de sépulture et le corps sera découvert. C’est toujours comme ça que ça se passe. Classique ! Cacher le corps chez soi... ça risque de sentir et le congélateur est trop petit. Non vraiment la meilleure solution est de brûler le corps. Sauf que dans son appartement c’est impossible. Il va être obligé d’amener Christelle en week-end à la campagne.

Décidé et motivé par son option, il prend Christelle par les bras pour l’amener à sa voiture. Il s’arrête bien vite car elle est en pyjama, le visage tuméfié et ça risque de ne pas être discret de se trimbaler comme ça. Il faut la cacher. Il sort alors des sacs poubelles et commence à y mettre le corps inerte. Ça ne rentre pas et ça énerve J-F. Pour sa compagne, il faudrait au moins des sacs de 100 litres et il n’en a pas. Qu’à cela ne tienne ! Il saute dans ses chaussures pour aller à la supérette la plus proche, mais en jetant un rapide coup d’œil à la pendule, il se rend compte que tout doit être fermé dehors. De colère il jette le tube de sacs poubelles trop petits contre le mur. Mais celui-ci rebondit et vient terminer sa course en plein dans l’œil gauche de Christelle.
J-F ne veut pas attendre le lendemain pour officier. Il faut absolument qu’il dégage ce corps avant demain matin. Il ne veut pas passer une nuit près de...ça. Et dire qu’il y a peu, il aurait été près à tout pour ne jamais la quitter. Il allait lui demander de l’épouser, pour le meilleur et pour le pire, jusqu'à ce que la mort les sépare. Oui mais après la mort, que fait-on ? On se débarrasse des preuves.
J-F tient son plus gros couteau à la main, bien décidé à faire rentrer Christelle dans les petits sacs poubelles. Il commence par l’épaule droite. Ça ne doit pas être plus difficile que de couper une aile de poulet. Il faut faire sauter la rotule et le bras tombera tout seul. En théorie oui. Mais J-F s’acharne maintenant depuis une bonne demi-heure, le couteau enfoncé dans la chair et buttant contre l’os. La boucherie lui donne des hauts le cœur et des larmes commencent à couler de ses yeux. Il commence à pester et à s’énerver. Comment en est-il arrivé là ?? À devoir aiguiser son couteau de cuisine pour faire sauter le bras de sa compagne. La deuxième tentative n’est pas vraiment meilleure. L’os résiste toujours et le sang s’est rependu partout sur le lit, le parquet et les vêtements de J-F. Il en a aussi plein les mains et à force de s’exciter sur l’épaule de Christelle, la main tenant le couteau glisse et vient involontairement donner un coup dans le visage de la femme morte.

J-F est fatigué. Rien ne se passe comme prévu. Son super plan est en train de tomber à l’eau. Il est tard, sa chérie est morte, l’épaule à moitié tranchée, il y a du sang partout et il ne sait pas quoi faire.
À quoi bon continuer. À quoi bon essayer. À quoi bon essayer de se voiler la face. Il l’a tuée, il est seul et il ne pourra plus jamais vivre avec elle. Ni avec aucune autre d’ailleurs. Il aurait trop peur que ce genre d’accident ne se reproduise.
J-F est en pleure. Le couteau glisse de ses mains et tombe par terre. C’est comme si tout lui paraissait évident. Comme s’il n’avait plus le choix.
Il se lève, couvert de sang. Il cherche quelque chose dans son placard puis revient au centre de la chambre. Il monte sur une chaise, accroche une ceinture de peignoir à la poutre du plafond, fait un nœud avec l’autre bout et passe sa tête dedans. Au moment de repousser la chaise au loin, la corde se détache du plafond et J-F tombe violemment au sol. Il est encore conscient mais totalement paralysé. Les seuls mouvements qu'il peut faire sont de cligner des yeux et de respirer quoique difficilement. Un filé de sang s’échappe de sa bouche.

Jeudi est une autre belle journée. Une douce lumière orangée entre par les fenêtres des habitations. Quelque part dans une chambre au milieu de la grande ville, un corps féminin marqué de coups gît mollement sur un lit tandis que celui d'un homme est étendu par terre à ses côtés, attendant que la mort le délivre et le ramène auprès de sa bien-aimée.
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