Chiromance à l'italienne

il y a
3 min
160
lectures
2
Qualifié

J'ai 22 ans et la vie me semble éphémère, je cherche à faire de la poussière des grains de lumière que je sème au gré du temps. Comme vous le constaterez vous-mêmes, je m'abreuve de beaux ... [+]

Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

« La dernière clef était là, et je la tenais, fermement, glacée, dans mes mains à la peau froissée par le temps qui avait tracé, année après année, ces enluminures, aux reflets mordorés sous les rayons d’un soleil passé.
J’étais comme une image, maintenant : muette et sage. Je m’effaçais des pages de l’Histoire des Temps, j’appartenais à un autre âge, où j’avais fait naufrage et rempli ma mission. Autrefois mage, désormais mirage. Autrefois Muse, autrefois amusée ; il n’y a pas si longtemps désirée et aimée. Aujourd’hui : un peu amère, seulement. Mais seule, surtout. Et puis, je le sens, et c’est angoissant, sur cette photo en noir et blanc, mes contours sombres virent aux Néants. Je passe à l’arrière-plan, la Dame de Fil, habile tisseuse et liseuse volubile s’estompe en filigrane.
Je demeurais ainsi, mourante, et pourtant, Dieu sait combien de temps encore j’aurais aimé filer, filer, non pas de l’autre côté, mais filer, là, la trame, et patiemment, avec finesse et précision, dessiner l’apparat. Créer le vêtement, le manteau d’illusion, la seconde chair, si chère et pourtant nécessaire, et donc chérie. Cette chère chair faisant parfois office de chaire aux mortelles de ces temps, où la mode, éphémère, pare pour une saison à peine, et déjà le costume d’hier au placard, car demain est une nouvelle ère, qui ne souffrira du poids de ses arrières, arriérés, démodés. Il en va-t-ainsi, ici-bas ; on se plaît à paraître ce qu’on n’ose pas être.
Et oui. Ainsi se joue l’air du temps, faisant flotter ces poupées pleines de vide à combler.
Enfin. Ne nous attardons point sur ces faits ; car ils m’ont faits vivre et même parfois rendue ivre, ivre de passion, celle de la création. Mais là n’est pas la question.
Non. L’heure est grave, car à ce jour, je suis en proie à une Parque autre que moi. Une Parque sans fin, et qui pourtant, a soif de couper ce fil aujourd’hui usé sur lequel, telle une funambule, j’ai beaucoup dansé, dans ma jeunesse, et surtout rêvé au crépuscule obscur, de lendemains parfaits et purs. Et me voilà, maintenant, prisonnière de mon propre cocon, ex-belle qui finira écrasée sous le rouet du Jugement ou bien, comme dans les contes de fées qu’elle aime tant, piquée par la quenouille, telle une ex-belle aux bois chantant, désormais dormant. Et il est sûr qu’aucune grenouille ne viendrait la sauver. Maudit fuseau ! Et dire qu’il avait été, des années durant, aussi fidèle que la plume l’est au poète ; cette aiguille, toujours précieusement rangée dans sa boîte de Pan, la triturerait, maintenant?! Le fuseau avec lequel elle avait dessiné les pans d’autres existences, allait désormais détruire la sienne, d’existence. La vie reprendrait ses droits, comme le paon exigerait que l’auteur lui rende ses plumes.
Il faut rendre au créateur son costume. Telle est la coutume, la loi de la Vie posthume.
Et voilà. Voilà qu’elle se mettait à philosopher, à effleurer le bandeau de Vérité qui l’aveuglait jusqu’alors. Et à dire « elle » pour « je », à se regarder comme une étrangère... étrange jeu. Alors quoi, elle avait passé toute cette existence dans le mystère, diffuse et confuse à vivre avec une intruse en soi, en elle, en moi ? Quoi ? Alors comme cela, la Mort mettrait fin à cela ? Non ? Quoi ? Je n’entends pas ce que vous dites, parlez plus fort ? Pas la mort ? Mais quoi alors ? Il n’est pas l’or ? Quoi ? C’est l’Amor ?
Mais quel est donc ce couturier italien qui essaie de lire dans ma main ?! Partez, assassin, et laissez-moi mon gant de satin ! »

Brusquement offusquée, la silhouette fluette et longiligne s’estompe doucement, en « filigrane » comme elle dit. Derniers flashs. Ce soir sera son dernier défilé. Dernier filage, dernière scène pour la diva. La diva qui savait, l’une des dernières à posséder le secret de son art, celui du tissage.
Et moi, l’écrivain, dont la soie est le texte – ou « tissu » (textus) en latin – je souhaite rendre hommage à cette Dame de Fil qui savait créer du lien.
Enfin, tout ce fromage bien futile pour vous dire que la vie ne tient rien... qu’à un fil.
A la regrettée Nona.

2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Dog's Fog

Prisca Emelian

Elle entra dans le bar d’un pas ferme, tenant sa guitare devant elle, bien serrée contre son buste, tel un bouclier. Si elle comptait jusqu’à trois et ne faisait pas demi-tour, alors elle songea ... [+]